Les Diplômes
Emile Littré
Selon Emile Littré, le sévère philosophe et lexicographe du XIX ème siècle, le diplôme est un ‘’Acte émané de l’Université ou d’une faculté, conférant un titre ou un grade dans un corps savant.’’ Le mot lui-même, diplôme, est un ‘’terme dérivé du verbe grec ‘’plier en double’’, à cause de la manière dont on le pliait.’’
Diplôme : Ne prouve rien.
Gustave Flaubert
Diplôme en ‘’cocotte’’
Etymologiquement, un diplôme est donc un papier plié en deux, ni plus, ni moins, comme tant d’autres, y compris ceux qui prétendent contribuer à l’hygiène corporelle, lesquels, hein, lorsqu’on s’en sert, … ben … sont pas beaux à voir ! … D’ailleurs, certains détenteurs d’un précieux parchemin qui les fait émerger du vulgum pecus, vexés de ne posséder, pour témoigner de leur immense savoir qu’une cocotte en papier, ont instauré l’interdiction de plier, et cela a donné … ceci :
Diplôme ‘’enroulé’’
Quand les ignares diplômés prolifèrent,
la bêtise fleurit joyeusement.
Jean-Luc Dion (scientiifique et universitaire québécois)
Bon, passons. Aux adorateurs de ces papiers à plier en deux (comme moi à les contempler), je peux refiler des adresses ou l’on obtient, moyennant le paiement discret de quelques menues pécunes, un Diplôme de Doctorat tout plein de dorures, de feuilles d’acanthe et de couronnes de laurier, délivré (‘’émané’’ comme dirait Tonton Mimile) d’une illustrement inconnue Université du Diable Vauvert, c’est à dire pour nous, Carthagène.
C’est un phénomène classique que la déchéance des études s’accompagne de l’inflation des diplômes et des titres.
Jean-François Revel (journaliste français décédé en 2006)
Distributeur de diplômes hygiéniques
Je reçois très régulièrement sur mon mail des propositions d’organisations qui se proposent de me diplômer pour ‘’improve’’ ma misérable vie de cancre…las…. Pour acquérir titre et parchemin probatoires, il me suffirait, prétendent-elles, que je ‘’click here’’ et là, aussi sec, je becomerais une grosse légume. J’crois que j’va m’laisser tenter un de ces quat’, pour vous revenir Docteur es quelque chose ! Les moins malhonnêtes de ces officines demandent des prix différents selon le degré du diplôme attribué alors que d’autres pratiquent la formule ‘’Tout à 100 Francs’’.
Banque Mondiale, Union Européenne, USAID, GTZ, AFD
Les bailleurs de fonds internationaux écartent tous les jours des experts tricheurs prétendant à tort détenir de prestigieux diplômes dans le cadre d’appels d’offres ou le culte du titre fait hélas, des ravages. Actuellement, les plus exposés sont les européens car aller vérifier l’existence d’un organisme émetteur de diplômes à travers un ensemble de 25 pays dont certains ne sont pas des exemples de rigueur, pas fastoche !
Les diplômes représentent un obstacle à la liberté de l’éducation.
Ivan Illich (penseur et universitaire austro-germano-américano-mexicain décédé en 2002)
Bon ! assez plaisanté, passons aux choses sérieuses car je vois qu’avant la fin de l’article, nombre d’entre vous, vont avoir de terribles crises de scepticisme sur la valeur de leur trophée universitaire. – D’où vient cette course imbécile au diplôme ? – De l’organisation de la société, bien sûr, et comme toujours, les créatures sociales que nous sommes agissent et réagissent en bons petits pions de la termitière -certains en sont même les morpions- quelle que soit notre prétention à la liberté. La société nous permet l’accès à la connaissance dont elle a besoin, au plan économique, ce qui n’a rien à voir avec le savoir.
Le diplôme entrave l’éducation ? Pourquoi donc ? – C’est très simple : Le savoir est en fait la parfaite conscience de ce que l’on ne sait pas. C’est la délimitation par l’absurde – ou en creux – du champ de la connaissance. Séduisante définition qui assassine tout net celui qui prétend savoir.
Socrate
N’est-ce pas Socrate qui parcourait les rues d’Athènes, dialoguant avec tous les passants, cherchant à rendre les gens plus sages par la connaissance de leur ignorance ? ‘’Je sais que je ne sais rien’’ les amenait-il à reconnaître. Lorsqu’il obtenait cet aveu, il estimait avoir conduit un homme à la sagesse. Ainsi donc, le père incontestable de la philosophie et donc de la pensée occidentales jugeait le savoir à l’aune de la conscience de l’ignorance…
Or, le diplôme est justement la reconnaissance de la connaissance, ce qui est donc un aveu de totale ignorance ! Cette théorie est aussi celle d’un prêtre allemand du XV ème siècle :
Nicolas de Cues
Ce saint homme est l’auteur d’un ouvrage intitulé ‘’La Docte Ignorance’’ dans lequel il rappelle que tous les philosophes de tous les temps ont cherché à comprendre le monde sans jamais y parvenir jusque là. Il ajoute que néanmoins, l’étude de leur ignorance nous rapprochera de la vérité, autrement dit du savoir. CQFD à Quelle est donc la perfection que doit rechercher l’homme d’études ? C’est d’être le plus savant possible en cette ignorance : « Il sera d’autant plus savant qu’il se connaîtra plus ignorant. »
Marc Guillaume
Plus prés de nous, l’économiste Marc Guillaume, polytechnicien bardé de diplômes et prof à Paris-Dauphine a bien compris le problème en disant que ‘’les systèmes et les organisations n’ont besoin, pour fonctionner, que d’un savoir émietté’’. (1) C’est ce qui a conduit à l’ultra-spécialisation.
L’ennui avec l’expérience, c’est qu’elle n’est pas sanctionnée par des diplômes.
Doug Larson (coureur automobile anglais, décédé en 1981)
Michel Serres
Le passionnant philosophe Michel Serres, renchérit par la suite et dans un oxymore (réunion de deux mots de sens opposés) resté célèbre, établit carrément que : ‘’La séparation des sciences et des lettres est un artefact universitaire, créé de toute pièce par l’enseignement … L’université a créé l’étrange catégorie d’ignorant cultivé.” Voilà pour les sciences humaines, mais dans un autre texte, cet esprit admirable de jeunesse a accusé l’Université de ne former, dans les filières scientifiques, que des ‘’experts incultes’’ et dans son livre intitulé “Le Tiers Instruit“, il préconise de favoriser la formation de l’intelligence en acquérant au moins une double spécialité, en sciences humaines et en sciences exactes.
Ailleurs, il explique que la société a des « formats » dont elle n’a guère envie de changer. Serait-ce par paresse intellectuelle et confort médiocratique ? Alors, elle diplôme, codifie et classifie. Pire, celui qui a la malchance d’être en dehors de ces formats, même s’il est prodigieusement doué, reste nécessairement méconnu, donc à l’écart.
Pour bien comprendre la problématique de la vitalité de la connaissance, il faut graver en lettres d’or ce conseil-paradoxe de notre ami de cujus : ‘’Apprends tout ce que tu peux, gave-toi, puis jette tout par la fenêtre’’ . Pour ceux qui seraient indignés, voire choqués par ce conseil, rappelons que c’est le processus basal de la vie : Ingestion, digestion et déjection ! …
Il faut savoir ignorer ceux qui ignorent qu’ils ignorent
Mahdi Elmandjra
Alfred Adler
Alfred Adler, psychanalyste freudien de la première moitié du XXème siècle, a conclu son ouvrage ”L’Enfant Difficile” en adressant un terrifiant conseil à ses élèves : “Vous devez prendre également connaissance des autres théories et points de vue. Comparez soigneusement, ne croyez personne sur parole – moi pas plus que les autres“
On ne peut que s’incliner devant tant de modestie et de mesure et s’amuser à la comparer à la suffisance de tous les détenteurs de vérités absolues qui exigent le figement éternel de leurs certitudes imbéciles. Hélas, on ne diplôme pas le savoir-penser, mais le savoir qui est par essence caduc …
L’université développe tous les dons de l’homme,
entre autres la bêtise.
Anton Tchekhov
Mo’
Mo’, pour sa part, s’est justement toujours déclaré très choqué par le fait que de grands esprits, très pointus dans un domaine, soient ignorants dans tous les autres. Mais on peut le soupçonner, lui, d’être un nostalgique d’un concept d’un autre siècle, très exactement celui de Blaise Pascal (XVIIème), lequel définit ainsi ‘’l’honnête homme’’ :
’’Il faut qu’on n’en puisse [dire] ni: il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme. Cette qualité universelle me plaît seule. Quand en voyant un homme on se souvient de son livre, c’est mauvais signe. Je voudrais qu’on ne s’aperçût d’aucune qualité que par la rencontre et l’occasion d’en user, ne quid nimis [rien de trop], de peur qu’une qualité ne l’emporte, et ne fasse baptiser. Qu’on ne songe point qu’il parle bien, sinon quand il s’agit de bien parler. Mais qu’on y songe alors.’’
L’honnête homme, espèce en voie de disparition dont la rencontre, en ce monde de spécialistes bornés est un véritable bonheur, rare et enrichissant.
Les hommes gagnent des diplômes et perdent leur instinct.
Francis Picabia
Ali H.E.
Cet élégant jeune homme figure dans cette illustre galerie tout d’abord parce que je n’ai aucune œillère dans la dispute – philosophique, s’entend, à savoir la discussion à plusieurs, et ensuite parce qu’il y a quelques années déjà, il m’avait demandé d’évaluer sa copie de philosophie à l’examen du baccalauréat. Le sujet qu’il avait choisi concernait précisément l’acquisition du savoir. Quelque peu ‘’original’’, il avait délaissé les idées reçues de son manuel et de son prof pour se lancer dans une courageuse et méritoire analyse du rapport entre sujet et objet dans l’acte d’apprendre. Thèse, antithèse et synthèse s’achevèrent par cette phrase qui me tétanisa d’admiration :
‘’Apprendre, c’est accepter de prendre’’
Ali H.E.
Faisant provision de prudence eu égard à ma connaissance de la bêtise endémique du corps professoral, je lui assurais néanmoins une très large moyenne et même un flirt avec la note qui donne droit à la mention BIEN. Mais rassurez-vous, braves gens, je me suis trompé : il a eu une note catastrophique…
Je saurai infiniment gré à qui me permettra de retrouver l’auteur de cette phrase terrible qui vous livre toute crue ma plus secrète pensée
‘’L’université, cette gardienne de l’ignorance’’…
mo’
(1) Cette déclaration a été faite il y a 25 ans, mais chaque jour elle se vérifie un peu plus. Un exemple : Il y a peu de temps encore, le vieux monde se moquait des ‘’Américains’’ qui déclaraient ‘’universitaires’’ des sportifs analphabètes ou au mieux illettrés, pour les faire bénéficier du statut d’amateurs – indispensable pour les JO – et leur offrir les moyens matériels nécessaires à leur préparation. Bien évidemment, aujourd’hui, la terre entière en fait de même et accorde même des nationalités et cela ne choque plus personne. L’avance des Etats-Unis, qui en agace plus d’un se vérifie chaque jour davantage, n’en déplaise à leurs détracteurs. Exemple : Aujourd’huin aux Etats-Unis, un ‘’CV’’ – curieusement appelé ‘’résumé’’ en américain – se … résume à l’expérience. Les embaucheurs ‘’sérieux’’ se contrefichent de votre photo, de votre âge, de votre sexe et même de votre diplôme ! Qu’avez-vous fait dans votre vie ? Etes-vous actif socialement ? Voilà ce qui les intéresse, le reste de votre panégyrique, ils s’en moquent et c’est merveilleux !













7 comments
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mai 27, 2008 à 10:03
EL WAZIKI MOHAMED
…Comment la pensée et les institutions, notamment universitaires, ont-elles enregistré ces changements?
Nos institutions n’ont pas su prendre et comprendre ce tournant. À partir du Moyen Âge, la philosophie universitaire s’est divisée en deux camps : celui de la tradition et celui de la raison. Au xiiie siècle, Thomas d’Aquin démontre dans sa Somme théologique que les grandes questions se résolvent de deux manières : par la raison et par la tradition. L’université américaine a choisi la raison, l’université européenne a préféré la tradition. Les universités sont encore, de ce point de vue, à demi médiévales. La séparation des sciences et des lettres est un artefact universitaire, créé de toute pièce par l’enseignement. Il a été convenu que l’on sait soit du latin, du grec ou de la littérature moderne, soit de la biologie ou de la physique. Mais cette séparation artificielle n’existait ni chez les Grecs, ni chez les Romains,
ni même à l’âge classique. Diderot tente, au xviiie siècle, de comprendre ce que dit le mathématicien d’Alembert, et Voltaire traduit Newton. L’université a créé l’étrange catégorie d’ignorant cultivé.
http://www.philomag.com/article,entretien,michel-serres-philosopher-c-est-anticiper,424.php
Je me demande si l’université marocaine opte pour la tradition ou la raison. A mon avis elle opte pour la debrouille. Les diplômes continuent,malheureusement, d’avoir un fonction alimentaire et de produire des purs “khobzistes”-sauf exception-. Je m’excuse le terme
mai 28, 2008 à 8:24
Yoyo
Fallait l’écrire avant tout ça Mr Mo : On aurait glandé intelligement , plutôt que de griller nos neurones bêtement en jouant avec la santé de nos parents .
ps J’échange mon bac+5 contre une rente à vie …
mai 28, 2008 à 9:05
mosalyo
Pour Si Mohamed,
Je soupçonne ta question sur l’option de l’université d’être ironique, considérant comme évident que la voie choisie il y a 40 années est bien pire que subie : empêcher la contradiction et diaboliser la pensée libre a rogné peu à peu la qualité de l’enseignement et rendu impossible toutes formation et formulation d’une vision cohérente et fertile. Solution ? Il n’y en a pas 36 : Il faut ”déconstruire” et reconstruire en fonction des résultats d’un bilan sans complaisance pour “visualiser” les erreurs, les nécessités et enfin et si possible les volontés, dans cet ordre et pas un autre et ne laisser aucune voix au chapitre aux ”revendications” d’idéologies partisanes, par essence opposées à la liberté et donc au véritable savoir.
Sans formation d’une école de pensée nationale et de la reconsidération globale de l’enseignement des sciences humaines, l’Etat continuera de se saigner pour former des compétences dont les meilleures, une fois prêtes, iront résoudre à bon marché les problèmes de la désespérance des civilisations riches mais moribondes. J’espère que nous approfondirons le débat. J’y suis préparé mais ne le ferai qu’en fonction des réactions des lecteurs.
Mo’
mai 28, 2008 à 9:33
mosalyo
Pour ”YOYO”
J’espère que comme l’indique ton ”diminutif”, tu changes souvent d’avis !… Tu as l’air de me faire dire que je prône l’ignorance : tout au contraire, je ne m’oppose qu’à la reconnaissance ”comptable” du savoir qu’est le culte du diplôme…
Quant à ta ”petite annonce” du genre ”libé”, si tu n’es pas trop laid, je publierai ta photo et il est sûr qu’une aimable personne en mal de tendresse te prendra sur son sein doux pour t’offrir une vie d’ange…
Mo’
mai 28, 2008 à 10:36
EL WAZIKI MOHAMED
Oui ironique est ma question mais il n’en demeure pas moins que j’ai le sentiment que notre choix de la mediocrité est un choix délibéré. Preuve en est la marginalisation de la Philosophie. l’imitation aveugle du systeme de l’enseignement francais. lui même en faillite. le retour des faux debats: le debat sur la darija. sur la langue amazigh et sur l’arabisation -tres cher au parti de abbas el fassi -…
mai 28, 2008 à 8:20
mosalyo
Doux euphémisme pour parler de la suppression de l’enseignement de la philosophie ! Comme dit le vautour du Livre de la Jungle de Disney en sautillant sur sa branche effeuillée :
- Et maintenant, , qu’est-ce qu’on fait ?
Mo’
septembre 29, 2008 à 6:49
Le jeûne laïc «
[...] (6) Voir http://mosalyo.wordpress.com/2008/05/26/le-sceau-de-lignorance/ [...]