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Jalousy

Bof… ça ne m’impressionnait pas du tout. Je regardais par la fenêtre du salon qui donnait sur le boulevard juste comme ça ! Mon puîné était, lui, bien plus intéressé que moi par le spectacle qu’il commentait abondamment, comme un reporter radiophonique, avec des appréciations personnelles quelque peu originales. Que se passait-il donc dehors ? Rien ! Bof, rien. Juste l’arrivée d’une voiture américaine luxueuse et rutilante, bleu pervenche, au toit de toile beige. Mon père aussi en avait une. Plus belle encore, alors ! Descendirent de cette voiture intruse, Spencer Tracy et sa crinière blanche, Katharine Hepburn, Sal Mineo et enfin, toutes dents souriantes, Cary Grant.

 

Mon père, Ô miracle, sortit les accueillir à la porte, pendant que ma mère donnait les ordres pour qu’on mît en route la préparation du thé et de son accompagnement. Entre deux, elle alla vérifier la toilette de ma grande sœur, pomponnée pour l’occasion et vêtue d’une robe achetée chez la meilleure modiste de la ville, la veille, après vérification de la ‘’séance’’  -du verbe  ‘’seoir’’- et analyse de la congruence par Notre Père qui était Sourcilleux. Il me semble bien que pour l’occasion, la soeurette avait souffert - Ô scandale - l’application d’une triste cire dépilatoire pour paraître encore plus infante qu’elle ne l’était. Je la trouvais très belle, ce qu’elle était, mais bien dévergondée de se parer de la sorte pour des étrangers ! Mais enfin, puisqu’autorisation paternelle elle avait obtenu, ce devait être normal.

                De gauche à droite, Spencer Tracy, Katharine Hepburn, Sal Mineo, Cary Grant  

J’étais à l’âge douloureux de la puberté, et je cuvais tout bonnement tous les complexes du monde, y compris ceux auxquels un gars pourtant doué comme Freud, n’a jamais osé penser. Mon héritage était  effectivement très lourd et je dus y mettre de l’ordre : du statut de roi du monde,  la vie se proposait de me rétrograder à celui de simple citoyen de ce même monde. Ce fut dur. Très dur. Et rapidement, dans le tourment de ma métamorphose kafkaïenne, j’en vins à considérer comme indécent le bonheur et comme imbécile la joie. Pour moi, le plus beau poème du monde était alors ‘’Le Poète’’ de Musset, dont je me récitais à longueur de jour et surtout de nuit  la phrase la plus enfiévrée :

 

Ô Muse ! Que m’importe ou la mort ou la vie ?
J’aime, et je veux pâlir ; j’aime et je veux souffrir ;
J’aime, et pour un baiser je donne mon génie ;
J’aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie
Ruisseler une source impossible à tarir….

 

Mais moi, chantre de l’amour, sanglotant en permanence mes poèmes romantiques les plus torturés, j’étais seul puisque personne ne m’aimait. Enfin, pas de petite amie, j’étais bien trop laid, pensais-je, pour attirer qui que ce soit. Les femmes ont en effet beaucoup tardé à me persuader du contraire … Sinon, j’aimais ceux qu’il était normal d’aimer et les seules ‘’femmes’’ que je trouvais dignes d’intérêt et sérieuses vivaient sous le même toit que moi. Parmi elle, ma grande sœur, qui m’apprit tant de choses et était belle et était sage et était gentille et savait communiquer avec moi. Je passais alors des mois sans desserrer les dents et seule elle, arrivait à entendre le son de ma voix. C’était ainsi !

 

 

Mo’ et sa grande sœur en l’an euh … ouh la la … 

Délicate soeurette, je sais que d’amour, Thanks God, tu as eu ta part, mais je t’assure que moi, je t’ai aimée comme un dingue. Et surtout je sais que malgré ta grande sagesse, tu as provoqué en bonne petite nana, l’ire, le courroux et la jalousie. Mais ce ne furent jamais qu’humeurs et agacements, cependant que ma jalousie à moi, ton jeune frère, était dantesque car je me sentais investi de la charge de ta garde et mon impétueuse intransigeance me faisait des suggestions bien peu amènes lorsqu’on t’approchait. 

C’est dire si cette demande en mariage – mon propos du jour -, fut un drame pour moi. Je n’aimais pas Cary Grant, son sourire dominateur et son CV hors normes : Très beau garçon, issu d’une illustre famille, études supérieures aux Etats-Unis dans une université de premier plan, parlant à la perfection –c’est très rare- trois langues et en comprenant deux autres, il s’apprêtait à prendre des responsabilités de très haut niveau dans le plus important organisme économique du monde à l’âge de … 28 ans ! Ses parents, inquiets de le voir partir en de telles circonstances, le suppliaient de se marier au Pays avant d’y aller. Pour qu’ils ne s’inquiétassent pas et lui fichassent la paix probablement, il dressa l’impossible portrait robot de celle dont il aurait voulu faire son épouse : belle, blonde aux yeux bleus (tous les goûts sont dans la nature), grande famille, bonne éducation, bon niveau d’instruction, ne s’étant jamais éloignée de plus de 10 mètres de son papa et  de sa maman, et enfin gentille, douce et aimante. Espérant avoir ainsi enterré le plan ‘’épousailles’’ de ses parents, il s’apprêtait à aller à  Washington, jouer au sweet heart avec les Mae West et autre Betsy Drake lorsque une bonne âme lui déclara avoir déniché, en notre  discrète bourgade, et bien… ma sœur… qui correspondait à 100% au portrait impossible ! Compte tenu de l’imminence du départ du prétendant, une opération commando fut montée par sa famille et deux jours après, jour de mon récit, ‘’ils’’ étaient chez nous pour demander la main de ma tendre soeurette. C’était compter sans  moi ! Je n’entendais nullement me faire ravir ma sœur sans réagir. Où se croit-on donc ici ? 

Ils étaient venus tôt dans l’après-midi et avaient donc voyagé sous le soleil écrasant de l’été. Une fois l’eau fraîche et les serviettes parfumées à l’eau de fleur d’oranger distribuées, il fallut meubler la conversation en attendant que l’on servit le thé. La présence d’un oncle intermédiaire, qui connaissait le cousin d’un gendre de cette famille, fut déterminante car c’était un boute-en-train qui sut détendre l’atmosphère quelque peu empesée de notre très provinciale et très bourgeoise maison. Je trouvais le jeu morbide quant à moi, car l’on mettait à la vente ma chère sœur ! Non, je n’avais pas peur des mots et si aujourd’hui je les exprime pour en récupérer le jus, à l’époque, je les comprimais pour en faire des bombes ! Alors me dis-je, moi vivant, ma sœur ne serait pas vendue ! J’étudiais et notais soigneusement les réactions, les réflexions, le nombre de fois qu’ils parlèrent anglais entre eux. Ils étaient assurément très forts et de haute éducation. Et moi, qui n’avais jamais quitté mon périmètre vaste comme un mouchoir de poche, je les jugeais, leur accordais des satisfecit et des malus et lorsque le bilan était trop en leur faveur, je les surtaxais pour faire descendre leur côte.

Lorsque les rayons du soleil se firent plus cléments, Spencer Tracy annonça qu’il devait se rendre en un lieu éloigné de 30 kilomètres, dans les hauteurs, et proposa à toute la famille de l’accompagner. Il fut décidé d’utiliser les 2 voitures, la leur, décapotable, et celle de mon père. Je refusai tout net quant à moi de me compromettre dans l’expédition mais à part moi, tout le monde céda à l’envie de monter dans la belle américaine. On invita ma sœur à prendre place prés de Cary mais un regard clair et net de mon père lui enjoignit de ne pas aller si vite et lui rappela que sa place était entre lui et maman … jusqu’à nouvel ordre ! Le convoi des rutilantes voitures démarra sous l’œil admiratif et ébahi de tous les habitants du quartier. Je restai seul et broyai du noir aussi noir que l’encre de Chine et me demandant comment j’allais pouvoir reprendre le contrôle de la situation et mettre fin à ce laisser-aller pitoyable ! Mais en vérité, rien ne me vint à l’esprit que de m’immoler de tristesse et de me consumer de bouderie.

La troupe revint de sa visite du chalet des Américains à la montagne et l’on insista pour me conter que ces gens là provenaient d’une autre planète, qu’ils avaient vécu aux Etats-Unis, qu’ils possédaient ceci et cela. Cela ne m’impressionna nullement et au contraire me conforta dans mes  positions de rejet. La nuit était chaude et l’on installa tout le divan paternel à l’extérieur avec ses tapis, ses coussins brodés et ses tables marquetées. L’on dressait déjà les tables du dîner et ceci signifiait clairement que les demandeurs avaient été retenus à dîner, donc, à poursuivre la palabre. Je refusai pour ma part d’aller à l’extérieur m’asseoir, prétextant que j’écoutais la radio. Ma sœur, la coupable, qui me connaissait bien, éprouva enfin l’envie de venir s’asseoir près de moi, pendant que mes lèvres balayaient le sol tellement je boudais. Elle me parla habilement de tout autre chose. Quelle ne fut ma surprise de voir entrer mon père dans le salon dans lequel je me trouvais,. Je tournai les boutons de réglage dans tous les sens pour syntoniser l’écoute, en vérité, pour marquer mon refus d’entendre leurs discussions. Mon père s’adressa à ma sœur et lui dit que donc, elle avait ‘’largement’’ eu le temps de se faire une idée sur le prétendant et que, bien qu’il fut conscient de l’aspect proprement surréaliste de l’aventure, il se devait de lui demander son avis pour couper court aux espoirs du prétendant, ou, s’il était possible de le laisser espérer une suite favorable à sa demande. Après une profonde réflexion qui dura au bas mot entre 10 et 11 secondes, ma sœur bien-aimée, déclara, la  traîtresse, être d’accord pour épouser Cary Grant ! Une heureuse pluie de parasites radiophoniques vint masquer le grondement de ma difficile déglutition. Quoi ? Elle allait se marier ? Mais ? Elle était folle ! Folle à lier ! Sans que je donnasse mon accord, surtout ? Mais dans quel monde vivais-je ?

Ce soir-là, je m’en fus dormir, le ventre vide et grondant des coassements de mille grenouilles, mais le sommeil ne vint pas car les bruits de la joyeuse assemblée me parvenaient et ‘’même si je ne voulais rien entendre’’, et bien j’entendais… Les rires fusaient, les embrassades claquaient lorsque tout à coup, Ô douleur, je perçus les clameurs qui saluent généralement une grande nouvelle. Mon père venait de prononcer la phrase magique qui signifiait son accord, sous réserve de l’obtention de celui de Dieu !… Je regardais très discrètement la scène, toutes lumières éteintes pour que personne ne croit que cela m’intéressait et je vis Katharine Hepburn, la maman de Cary Grant, très théâtrale, ôter de son  doigt un énorme solitaire rose paille, comme les aiment les Américains, et l’enfiler au doigt de ma sœur. ‘’Et le commerce continue’’, me dis-je ! Toute la maisonnée bruissait de l’allégresse provoquée par l’annonce. Ma mère m’appela, mais je ne répondis pas ! Elle vint me voir et sachant que je ne faisais que mine de dormir, me demanda de lui adresser mes vœux car elle venait de marier ‘’sa’’ fille ! J’avais envie de pleurer … car moi, je perdais ”ma” sœur. Je considérais le puîné comme un traître à la nation du ‘’Harem et des cousins’’ car après  m’avoir activement aidé à bouder, il s’était laissé compromettre puisqu’on le vit dans la soirée, figurez-vous, Madame, prendre langue avec Cary et Sal. Je m’endormis en me repassant le film de ma relation avec ma sœur bien-aimée qui venait d’être mariée à cet intrus américain qu’hier, personne dans notre noble tribu ne connaissait.

Ma sœur, au portrait impossible, était très proche de moi et j’étais son petit homme. Elle me protégeait, et moi, je la défendais. Nous partagions les mêmes objectifs : être des gens bien, sans réserve, selon les critères édictés par le Chef de la Congrégation. Et là, tout d’un coup, elle allait s’envoler du nid, pour être heureuse, oui, bien sûr, mais me laissant seul, sur le carreau, comme une femme quitte un mari pour un autre homme auquel elle ne peut résister, invitus, invita, comme disaient les Romains, c’est à dire : malgré lui, malgré elle. Mais non, que disais-je ? Elle ne pouvait aimer l’étranger ! En tout cas pas autant qu’elle m’aimait, elle, mon associée avec laquelle je faisais cassette commune, trésor commun, avec laquelle je partageais mes secrets et qui partageait les siens avec moi, après les avoir expurgés de tout semblant d’élément choquant… Un exemple entre mille qui donne une idée de nos relations : Elle chantait l’innocente bluette des ‘’4 Barbus’’, intitulée ‘’Adèle’’ : Je trouvais très triste cette chanson puisqu’elle se termine par la mort d’Adèle… et demandai à ma sœur de me l’expliquer, ignorant tout à l’époque, de la mort, d’Adèle et de la mortadelle. Elle n’osa même pas me dire que le marin était l’amoureux d’Adèle et me fit croire que c’était … son frère… Elle et moi, quoi !…

C’était un jeune marin
Qui revenait de guerre
Pour aller voir Adèle
Adèle sa bien aimée…
 
… Bonjour mes chers parents
Mais où est donc Adèle ? …

… Hélas mon pauvre enfant
Il n’y a plus d’Adèle
Car elle est morte Adèle
Adèle ta bien aimée. etc.

 

Cet exemple de la morte Adèle montrera combien je comptais pour ma sœur que l’on voulait aujourd’hui enlever à mon affection et expédier non loin de Cayenne aux USA. Le lendemain, les sans-gêne d’Américains m’inondèrent d’un océan de sourires et chacun à sa manière me présenta ses vœux. Mais je ne mollissais pas. J’étais contre. Contre quoi ? Je n’en savais rien, mais fermement contre.

En plus de me prendre ma sœur, ils ne tenaient pas en place ces gens-là ! Il leur fallait toujours avoir quelque chose à faire. Le matin ils établirent un plan de campagne pour visiter la ville, la région, des parents, des amis et quelques boutiques pour commencer le trousseau adapté aux Amériques du nouveau couple. Tout ceci en 3 heures de temps et en voiture américaine décapotable dans notre petite ville ou le fait de parler haut était une preuve d’ostentation ! Lorsqu’on me regarda pour suggérer que je fisse le guide de ces touristes bariolés, je détalai pour ne pas avoir à dire ‘’oui’’. Les choses furent arrangées autrement et enfin, après leur sortie, la maison retrouva son calme. Il avait été décidé qu’ils reviendraient déjeuner et qu’ils repartiraient chez eux dans l’après midi. Mais le plus incroyable et le plus inouï, c’est que mon père, qui, en bon tellurien qu’il était, réfléchissait d’habitude 3 ans avant d’agir, avait donné sa fille en 3 minutes et s’apprêtait à la laisser partir aussi vite à 3 X 3 milliers de kilomètres ! En aparté, il dit d’ailleurs à ma mère qu’il avait le tournis et qu’il lui semblait qu’il ne savait plus ce qu’il faisait. Je me disais bien !…

Lorsque les envahisseurs revinrent à la maison, l’on commença à négocier la nature et la date de la sanction de l’union. Serait-ce directement un mariage ? Des fiançailles courtes ? Le fiancé irait-il prendre son poste à la Banque Mondiale et reviendrait-il se marier dans quelques mois ? Tout cela fut gravement apprécié, discuté et jaugé. L’on décida, sous l’impulsion des deux personnages centraux, mon père et Katharine Hepburn, la maman du fiancé, que l’après midi même l’on procéderait à la signature des actes - j’allais dire de propriété…- ce qui serait une bonne chose de faite et surtout donnerait au prétendant voix au chapitre, puis qu’on arrêterait ensuite la date des festivités. La donnée objective était que Cary Grant devait rejoindre son poste à Washington quinze jours plus tard. Maman se lamentait que tout cela fût fou et qu’elle n’aurait jamais le temps de ‘’tout’’ préparer, argument aussitôt détruit par les Yankees qui prétendaient, bien évidemment, que la logistique dépend des moyens mis en œuvre et que ‘’with money, you can buy anything,  even time’’. El Desdichado, alias Mo’, poète ténébreux et philosophe obscure, se gaussait de cette ânerie philosophique outre-atlantique, à laquelle il ne fit même pas semblant de réfléchir, gavé qu’il était de Saint Augustin, de Descartes, Leibnitz et Alain. On aura deviné que pour lui, sa tendre sœurette, si fragile loin de lui, devait certes se marier s’il le fallait absolument, mais elle devait entrer tout doucement dans des fiançailles de type ibérique, à savoir des fiançailles de 10 années, pleines de torture morale et agrémentée d’abstinence physique absolue. Cela me paraissait le juste salaire de ces mal élevés qui voulaient se marier !

Mais, bien évidemment, je perdis cette bataille-là, et la Haute Autorité fixa la date du mariage clair, net et définitif, à 15 jours plus tard, ce qui fit que ma mère quitta précipitamment le salon pour commencer sur le champ la confection des gâteaux et passer la commande des kaftans de brocart, si longs à préparer.

A la fin de la séance, je vis mon père se lever de toute sa majesté et inviter Cary Grant à le suivre… Ils s’éloignèrent au fond du jardin et le gros mandarinier du fond m’empêcha de lire sur les mimiques ce qui se disait en cette part de mon royaume, sans que j’en fusse averti. Mais la discussion fut brève et le beau-père et son gendre, comes quieto sequitus et placido gradu, regagnèrent le salon où ils reprirent leurs places… Que s’étaient dit les héros du jour ? Cela ne devait pas être banal car tous deux étaient graves. Le gendre surtout. Non, non, pas tristes, graves ! Avaient-ils parlé de moi ? … Mais que j’étais bête ! Pourquoi auraient-ils parlé de moi ? Et au fond, que m’importait cela ? Je traînais à travers la maison mon âme en peine et mon corps disgracieux à la recherche de quelque chose d’intelligent à faire, en vérité surtout pour exposer ma magnifique tronche boudeuse, pour provoquer le questionnement des autres et pour pouvoir, comme toujours, théâtraliser mon ‘’dit’’ en ce bas monde qui me méritait si peu. Le Puîné, maintenant totalement subjugué par l’Oncle Sam et sa troupe, était en grande palabre avec Sal Mineo qui le prenait très au sérieux puisqu’il tentait de le convaincre que l’approche culturelle française était caduque et vermoulue comparée à l’américaine et à l’anglaise. Homme d’immense culture, intelligence fulgurante et pédagogue né, déployant avec grâce les ailes de sa pensée en 3 langues parfaites, Sal affirmait des choses qui, bien qu’elles me parussent étranges, donc, forcément fausses, ne me laissaient pas indifférent. Sal me convia à la dispute et j’y pris part, défendant bec et ongles la patrie de Descartes, maître étalon civilisationnel à mes yeux. Il eut la gentillesse de ne pas me moucher et fit bien, car un immense télescopage s’opérait sans cela, entre les 100 milliards de neurones, tous opérationnels, de ma grosse tête. ‘’ Il a un peu raison’’, me dis-je. ‘’Non, beaucoup raison’’, renchéris-je. ‘’D’ailleurs ce sont des gens bien ces Américains là’’, conclus-je. Ma tension interne me devenait insupportable ! Qu’elle se mariât donc, si elle en avait envie et qu’elle me fichât la paix ! Qu’elle y allât à son Amérique superficielle et fausse ! Elle n’était pas, tant s’en fallait, ma seule préoccupation sur cette terre. J’avais tant à faire par ailleurs ! Pendant que ‘’In the heat of the night’’ je soliloquais ainsi, mon regard croisa celui de Cary Grant dont j’appris, bien des années plus tard, que sous son apparence de ‘’grader Caterpillar’’, il avait une sensibilité de hanneton. Il s’approcha de moi et avec une extrême délicatesse et son fameux sourire N°418, il me pria de bien vouloir le suivre. J’acceptai, bien sûr et il m’emmena au fond du jardin, très exactement derrière le mandarinier où mon père lui avait révélé le secret que j’enrageai de ne pas connaître. Et c’est là, avec un art consommé de la manipulation psychologique, qu’il me ‘’libéra’’ de mon angoisse ‘’existentielle’’. Devinant probablement mon admiration inconditionnelle pour mon père, ma folle jalousie pour ‘’mes femmes’’ et constatant également mon rôle central – au sens géométrique – dans la famille, puisque j’étais le dernier des grands et le premier des petits, voyant ma souffrance aussi, il eut le génie de me dire :

 

 

-         Mo’, si tu permets que je t’appelle ainsi, je te demanderai de m’appeler ‘’Cary’’, puisque nous sommes maintenant beaux-frères, autant dire frères ! Mo’, ton père vient de me donner une leçon de vie fondamentale, de celle que l’on n’apprend hélas pas dans les universités, si prestigieuses soient-elles. Tu sais ce qu’il m’a dit ? Alors que je faisais signe que non, honteux de n’être point dans le secret, il rapporta ainsi le paternel discours :

-         ‘’ Mon fils, il y a quelques heures, j’ignorais jusqu’à ton existence, mais les voies du Seigneur, louanges à Lui, pour impénétrables qu’elles soient, ont conduit tes pas jusqu’à cette maison dont j’ai la responsabilité. Tu y as demandé la main de notre chère fille et tu as vu que l’évidence de tes qualités a su me persuader de te l’accorder spontanément, après avoir recueilli son assentiment. Tu recherchais la beauté, le sérieux, la bonne éducation ; et bien remercie le Ciel et la bénédiction de tes parents, car tu as tout cela et plus encore. Mais je t’avertis que l’éducation qu’elle a reçue en a fait un lingot d’or massif. Ainsi, si tu es un homme digne de ce nom, cet or massif va se décliner en bijoux magnifiques. Sinon, gare à toi, quelque précieuse que soit sa matière, le lingot d’or pourrait se fondre en arme, épée, poignard ou autre objet de mal !

Je cherchai à manifester ma totale adhésion à cette ‘’leçon – avertissement - mise en garde – conseil’’. Je le fis en lui disant qu’il fallait que mon père l’aimât bien pour lui parler ainsi et que maintenant, il fallait qu’il tînt bon la rampe ! J’arrêtai là mon commentaire car je venais d’accorder enfin et du fond du cœur, la main de ma sœur chérie à ce yankee épouvantablement doué par la nature et par la vie, qui devait devenir quelques années plus tard, le plus proche et le meilleur de tous mes amis.

C’est ainsi que moins de 15 jours après l’avoir connu, ma sœur se maria avec Cary Grant. A l’issue de fastueuses festivités, cette petite provinciale qui n’avait  jamais passé une seule nuit loin de notre maman, embarqua pour les Amériques sur un paquebot digne de Hollywood.

mo’

 

Sfiyati

A l’âge de l’école maternelle que je n’ai pas fréquentée, deux femmes m’ont appris la vie. Celle qui me l’a donnée et dont je parlerai lorsque je serai capable de le faire sans hoqueter, et l’autre, Sfiya, que j’appelais Sfiyati, ‘’ma Sfiya’’.

Si j’étais né ailleurs, je l’aurais appelée mon Audrey ou ma Shéhérazade, mon Alba ou ma Manoah. Au pied de la montagne qui a accouché de moi, ce fut donc Sfiyati. C’était une jeune gazelle à la beauté inouïe, au teint lumineux des filles de la montagne, aux yeux verts immenses et au sourire angélique. Imaginez la fameuse afghane pachtoune, photographiée par Steve McCurry et dont le portrait a fait le tour du monde, mais version ‘’bonheur’’ !   

Sharbat Gula

 

D’ailleurs non, beaucoup plus belle encore, car ma Sfiya à moi avait justement un visage apaisé. Elle était de ces femmes belles, très belles, qui attirent le regard autant qu’elles forcent le respect car leur noblesse ne peut provoquer que l’amour, le vrai.

 

Maman ayant la charge de toute une nichée, était aidée dans son écrasante tâche par des jeunes filles de la ferme, toutes considérées comme autant d’enfants qu’il fallait instruire, élever et marier. Autres temps, autres mœurs, et que se taisent les moralistes de deux réaux et leur lecture simpliste de l’histoire ! Que ce petit texte constitue une pièce heuristique pour expliquer … Commensaux d’un biotope en tous cas partagé, les gens de haute morale considéraient alors le pouvoir comme une responsabilité et non comme une source de privilèges. Les plus nobles d’entre eux étaient des ”Guepard” à la Visconti. Qui croira ? Qui comprendra surtout ? Ne sais. C’est en tout cas le sens de ma récitation.

 

J’aimais Sfiya et Sfiya m’aimait, moi, le fils du patron, elle, la servante au grand cœur dont, jusqu’à ce jour, mille femmes sont jalouses. Elle m’a oint, soigné, porté sur son dos, accompagné, nourri, amusé, épargné, défendu, consolé et aimé. Infiniment … Maman me livrait à elle après m’avoir toiletté et habillé au petit matin, propre comme un sou neuf et souriant, heureux de vivre, et heureux de la retrouver, de retrouver ses chauds baisers, le confort de son dos et son grain de beauté naturel, au milieu du front, comme une Déesse Indoue.

 

Ma garde n’était pas sa seule tâche, tant s’en fallait ! Elle était chargée, entre autre, de la vaisselle qui se faisait à l’ancienne, en frottant les ustensiles et couverts avec une terre jaune détersive. On appliquait ensuite une solution de savon noir et l’on rinçait. Cela se passait à terre, à l’endroit précis où l’on stockait l’eau amenée à dos d’âne de la source voisine, deux fois par jour. Pendant qu’elle faisait la vaisselle, il était impossible que je reste sur son dos ; elle défaisait donc le nœud du foulard qui me maintenait attaché à elle comme une arapède à son rocher et m’invitait à rester sagement assis prés d’elle, sur un petit tabouret fait à ma mesure par le menuisier de la ferme. Mais je n’y restais jamais, bien sûr, je me levais et allais à l’endroit le plus mouillé de la scène pour participer aux opérations, pour barboter et, selon moi, contribuer aux travaux domestiques dans ce microcosme ou   l’oisiveté était impossible. Elle me parlait sans arrêt et nous commentions tous les évènements importants de la vie : ce qu’elle allait me préparer à manger à midi, l’endroit ou elle allait m’emmener en promenade l’après-midi, ce qu’allait me rapporter mon Papa de la ville. Nous commentions aussi abondamment les petits potins, les hauts faits et les exactions de chacun des membres de la famille. Bref, nous gérions nos attributions dans la joie et la bonne humeur.

 

Lorsque Maman arrivait et me voyait pataugeant dans l’eau de vaisselle, elle faisait mine de me gronder. Sfiyati se rinçait vite les mains, m’arrachait, me soulevait pour me serrer fort contre elle et, d’une rotation de hanche, me mettait à l’abri. Elle regardait alors bien en face qui m’approchait, de l’air menaçant d’un fauve sentant un danger sur sa progéniture. Selon le cas, elle se lançait ou non dans un interminable plaidoyer agacé pour demander à Maman où elle avait déjà vu pareille merveille de gentillesse, de sagesse et de sérénité sur terre. Ma mère se moquait de ses exagérations et s’en allait en souriant, malgré tout très fière d’être l’auteure de ladite merveille … 

 

Cette relation fusionnelle fut bâtie, comme toutes les grandes amours, du ciment de l’épreuve et des preuves, tel ce jour ou Sfiya me portait sur son dos pour avoir les mains libres et accomplir ses tâches, et où je m’endormis. Alors qu’elle s’était baissée pour ramasser un objet, je glissai et tombai, face la première sur le sol nu, ce qui me blessa, me fit très mal bien sûr, et déclencha mes pleurs. Je n’en avais pas fini le premier couplet qu’elle se mit à me donner la réplique en pleurant encore plus fort que moi, se souhaitant tous les malheurs du monde pour avoir été aussi inconséquente. Est-il besoin de préciser que trois secondes après, les lieux ressemblaient à l’attroupement que provoque le moindre incident sous nos tropiques ? Maman m’arracha aux bras de Sfiyati et examina mes plaies soigneusement. Elle éclata en sanglots. Papa, alerté par le concert, arriva, m’arracha à son tour aux bras maternels et courut me donner les soins nécessaires, à l’abri des regards : mercurochrome, poudre cicatrisante, et pansements.

 

Ma tête ressemblait ainsi à un ballon de gosse des rues : plein de rustines et tout boursouflé. Une fois l’enfant prodige sauvé, ‘’l’on’’ s’occupa de ma Sfiya ! Cela se fit en suivant la voie hiérarchique : Papa morigénait Maman, Maman vitupérait contre Sfiya et Sfiya se maudissait et pleurait plus fort que tout le monde. En arrière plan, le chœur des autres enfants entonnait en canon un hymne de solidarité, histoire de ne pas être de reste. L’on maudit Sfiyati, la voua aux gémonies, et son accusateur le plus impitoyable, c’était assurément elle-même. Mon père s’éloigna pour cuver en cachette son émotion et là, ma mère me reprit dans ses bras et m’examina à nouveau. Découvrant l’ampleur des dégâts, elle requit le bannissement pur et simple de la coupable. Je vis Sfiyati prendre le chemin du bagne, hurlant de pleurs et me jetant des œillades désespérées. Le bagne se situait à l’extérieur de la maison, c’était une excavation dans le sol, aménagée en quai de chargement du bétail. Ainsi abritée du vent, il y faisait une chaleur étouffante et tous les insectes de la région d’y donnaient rendez-vous pour des jam-sessions qui duraient tout le soleil.  

 

Avec le bannissement, justice fut faite et l’on eut put supposer que Sfiaty allait purger sa peine et qu’ensuite tout rentrerait dans l’ordre. Que nenni ! Je pris ma grosse tête, mes pansements, mes boursouflures et mes jambes à mon cou et m’échappai en poussant des cris de putois chaque fois que l’on essayait de m’intercepter. Je rejoignis ma Sfiya dont le tonus vocal ne diminuait point, bien au contraire. Elle m’accueillit dans ses bras et me baigna de ses baisers pleurés auxquels se mêlaient des rires du bonheur de me retrouver et mes propres larmes. Non, je ne l’avais pas abandonnée à son triste sort et elle en remerciait le Ciel. Les ‘’ennemis’’ nous regardaient et leurs imperceptibles chuchotements se moquaient probablement de nous. Puis, ils disparurent tous, nous laissant là, seuls, pleurant en duo harmonieux. Ce n’est qu’alors que Sfiya m’examina, remettant une généreuse tournée de sanglots à la découverte de chacun des stigmates de sa maladresse. Moi ? Je n’avais pas mal et j’étais même bien, puisqu’avec elle. Il ne pouvait rien m’arriver, même si les insectes, le soleil et la faim commençaient à conspirer pour m’incommoder.

 

Nous reçûmes divers émissaires du camp adverse qui me transmirent, l’un l’ordre paternel de réintégrer les pénates, l’autre l’ordre maternel de venir manger, un troisième un avis d’avoir à éviter l’exposition au soleil etc. mais rien n’y fit, ma position était claire : ou le pardon concernait Sfiyati et moi, ou aucun de nous deux ne retournerait dans ‘’cette maison’’. A chaque fois, comme dans un numéro de music-hall bien réglé, je la regardais, elle me regardait et nous éclations à nouveau en sanglots !… Elle me couvrit la tête de son tablier pour me faire un parasol et cette bouderie dura une éternité ! Disons au moins un quart d’heure ! Imaginez ! Maman apparut enfin à la fenêtre la plus proche et nous libera en hélant Sfiya et en lui demandant si elle n’avait pas l’intention de donner à manger ‘’à ce pauvre gosse’’ qu’elle prétendait aimer. Rassurée sur le maintien de son titre de Maman Prime, elle se mit à sourire et me serra davantage contre elle. C’est ainsi que nous revînmes, enfants prodigues acclamés par les foules en liesse et dont on comptait bien qu’ils allaient raconter leurs aventures à travers le monde pendant leur Odyssée d’un quart d’heure ! Ma Maman supplia Dieu de ne pas lui infliger une autre fois cette épreuve et ‘’proposa’’ à Sfiyati de me ‘’surveiller’’ en attendant que ma Maman Prime me préparât à manger. La paix était revenue à la ferme du bonheur.

 

Je grandis ainsi, sous les regards bienveillants, conjugués et amoureux de mes deux mamans, chacune jouant un rôle précis, comme dans une entreprise parfaite où le président et le directeur général n’interfèrent jamais l’un dans les prérogatives de l’autre. Maman était mon soleil et Sfiyati, que j’appelais également ‘’mon petit pois chiche’’ ou ‘’mon petit cœur’’ était ma terre, mon amie sincère, aimante et dévouée jusqu’à la déraison. Je n’étais pas en reste dans notre symbiose et par exemple, lorsque je revenais de l’internat, j’avais toujours pour elle des cadeaux : des petits papiers brillants dont je lui faisais des fleurs et des colliers, des images reçues en récompense de mes résultats, des bonbons rendus visqueux par le temps mais délicieux quand même. A ce sujet, lorsque je mangeais un chocolat, j’en ressortais de ma bouche une partie en bouillie et la lui tendais. Elle la prenait toujours et rien, venant de moi, ne la rebutait. Animalement, instinctivement, sans chichi. Cela me vaut, à ce jour, les moqueries fraternelles. De son coté, je crois qu’elle s’interdisait de manger même un morceau de sucre sans m’en garder ma part. Lorsque la sainte créature allait, une fois l’an visiter sa famille, il fallait me préparer psychologiquement à supporter son absence qui me paraissait toujours durer une éternité. Et lorsqu’elle revenait, mon attente était toujours récompensée par cent et un cadeaux, tels que des  figues séchées, un pot de miel et des gâteaux secs de sa région. Et nous passions alors plusieurs heures à nous faire des mamours, sous l’œil amusés de tous, Mo’ assumant parfaitement et sans ambiguïté son doux sentiment. Notre ‘’bonheur’’ dura 7 ans … Jusqu’au jour où …

 

Jusqu’au jour ou je fus intrigué par une agitation anormale qui envahit la maison. J’eus de la peine à comprendre ce qu’on m’en disait. C’était un mariage, celui de … Sfiyati. Le chef tractoriste, technicien le plus haut gradé parmi le personnel de la ferme, jeune et beau garçon, s’était épris d’elle, en avait demandé la main … à mon père, bien sûr, et l’avait obtenue, moyennant une leçon de morale – fleuve au cours de laquelle on l’invita à abandonner ses frasques célèbres, et à respecter les règles du sérieux draconien de ‘’la famille’’, puisqu’il y entrait. Je ne comprenais vraiment rien de la consistance du mariage. Peut-être qu’aujourd’hui je ne le comprends pas davantage, mais çà, c’est une autre affaire …

 

Les festivités furent importantes puisque les trois familles concernées, celles des époux et la nôtre, étaient présentes et comme tout le monde aimait bien et appréciait Sfiya, pas autant que moi, bien sûr, elle reçut d’innombrables présents. L’orchestre vociférait et les danseuses se déchaînèrent comme il se devait et je me rappelle avoir dû m’éloigner pour essayer de mettre de l’ordre dans mes idées. Tout le monde me portait une attention particulière pour que je ne souffrisse pas trop et en vérité, je supportais assez bien la chose, n’en évaluant aucunement les retombées réelles. Puis la mariée fut installée sur une mule blanche richement harnachée et fit ainsi le tour de la ferme, provoquant partout des manifestations d’allégresse, des youyous stridents, des louanges poétiques. Passant près de moi, elle ne me regarda même pas alors que j’attendais ce à quoi elle m’avait habitué : un traitement exceptionnel ! … Je courus aussitôt m’enfermer dans un de mes repères de solitude et pleurai à me fendre les yeux jusqu’à la fin de la fête … Lorsque je ressortis de ma cachette, Maman qui se demandait où j’étais passé, vit ma mine déconfite et, comprenant mon désarroi, me fit asseoir près d’elle et m’en dit un peu plus sur le mariage. - Mais alors, m’écriai-je à la fin, elle ne va plus jamais revenir habiter avec moi ? Elle me répondit que non, mais qu’elle allait vivre sur la propriété, tout à coté … Bon Dieu que c’est compliqué la vie, soupirai-je ! L’on peut imaginer ce que fut pour moi ‘’la nuit de noces’’, la première nuit depuis longtemps où je n’avais pas près de moi Sfiyati.

 

Au terme de ces quelques heures de nuit noire, je me levai pour vérifier tout d’abord que je n’avais pas fait de cauchemar. Puis je m’en fus arpenter la grande cour de la ferme, comme pour me promener, en réalité pour voir si je pouvais avoir des nouvelles du front. La chambre nuptiale était déjà grande ouverte et la fraîche peinture bleu du cadre de la porte lui donnait un air de bonbonnière dans ce décor rustique où l’écurie jouxtait l’étable et la bergerie, au dos de notre maison. Sfiaty était sur le seuil de la porte et m’appelait à grands gestes, tout sourire. Je courus vers elle et elle me prit dans ses bras ou elle me dit des mots d’amour, nos mots de tous les jours. Elle me déposa et m’invita à entrer. Elle était seule, car la tradition voulait que le marié, honteux de ses méfaits nocturnes, allât se cacher. Au milieu de la chambre, sur une table basse, un véritable carrousel de tout ce que j’aimais : nourriture, friandises, boissons, fruits secs, sucres d’orge et gâteaux secs. Et là, aucune restriction : Sfiyati, sweety & liberty. La béatitude, autrement dit. En mangeant, je l’épiai. Manifestement le ‘’tractoriste’’ devait être un monsieur très gentil car elle éclatait de bonheur et de lumière. Puis soudain, mon visage se rembrunit. Je déposai la figue sèche que je grignotai et les larmes, traîtresses incontrôlables, dévalèrent sur mes joues palies par l’émotion. Elle me prit dans ses bras et nous restâmes ainsi, soudés l’un à l’autre, sa voix claire et ingénue me susurrant à l’oreille des gentillesses rimées et au fur et à mesure, les hoquets de ma poitrine endolorie s’espacèrent. Après un long moment, je la repoussai doucement et lui prenant le visage à deux mains, lui marmonnai des mots sans suite, sensés dire :

 

- J’ai grandi, ne t’en fais plus pour moi. Sois heureuse à ton tour et merci, merci et encore merci. Je t’aimerai toute ma vie, Sfiyati …

 

mo’

On joue au Docteur ?

L’approche de la puberté est dévastatrice. Chez les filles et chez les garçons aussi. Pour ces derniers, je puis témoigner ! Je ne parle pas du plan esthétique ou, effectivement les duvets disgracieux, la dislocation du corps, les rires demeurés et la recherche de la voix ne flattent particulièrement ni la plastique, ni ‘’l’appeal’’. Je parle de la recherche de la voie, de la vocation !

Cette période provoqua comme une ‘’tempête sous mon crâne’’ à coté de laquelle celle d’Auguste dans Cinna a été une berceuse. Ma pauvre tête, quoique énorme, fut à cette époque le siège de sollicitations et tiraillements divers, à tous les plans. Nourri comme déjà dit au compliment et gavé à l’amour, il me fallut à cet âge-là mettre en marche le processus de sélection de mon futur métier, mon immense intelligence me laissant choisir librement entre toutes les disciplines. Au départ, je voulus suivre mon penchant naturel pour la défense de la veuve et de l’opprimé, mais un adorable grand-père, quelques jours avant son départ vers le ciel, me demanda d’écarter le barreau car selon lui, je n’étais pas assez fourbe et menteur pour être avocat !… Flatté par le compliment (si, si, à l’époque c’était une qualité que d’être droit et sincère !), j’ai respecté son testament.

Pour un haut fait quelconque - j’en ai tellement commis que j’ai oublié celui dont il s’agit ici - ‘’qui vous savez’’ m’offrit un magnifique microscope, en métal s’il vous plait, pas de ces jouets ridicules faits de matière plastique dans l’Empire du Soleil Levant (remplacé aujourd’hui par l’Empire du Milieu) qui ne sont pas très sérieux. Non, le mien était ‘’Made in France’’ comme l’attestait le poinçon. J’aurais préféré ‘’Made in USA’’ mais enfin !

Après avoir étudié la racine de tous les cheveux que je trouvais ou arrachais alentour, après avoir observé les reliefs des repas familiaux, les gouttes de sang de généreux donateurs, mes jeunes sœurs et mon ‘’puîné’’, des larmes, de la salive et autres matières de paillasse, je me convoquai et me tins à peu près ce langage :

Bonjour Monsieur Mo’,

Que vous êtes joli,

Que vous me semblez beau,

sans mentir, si à de si prosaïques activités vous réservez votre génie, vos recherches et votre microscope, alors le monde est mal ! Allons, Messire, qu’un sursaut salutaire vous secoue et vous oriente vers ce qui peut soulager la souffrance de vos frères humains ! Je convins que j’avais raison et décidai in petto d’embrasser la carrière reine entre toutes : la médecine. Avant de poursuivre mon récit, je tiens à rassurer : il ne s’agit à aucun moment pour moi de ‘’jouer au docteur’’ ni de m’adonner à ces jeux troubles dont Tonton Sigmund dit des choses choquantes. Non, ma soif d’absolu me fermait les voies de la médecine généraliste car tâtonnante, de la gynécologie car mal élevée et d’autres spécialités car pas assez scientifiques. C’est donc pour la chirurgie que j’optai car elle au moins, me semblait soigner pour de vrai !

Les attributs de la fonction ! Rien de tel pour se prendre et être pris au sérieux ! J’empruntai une blouse blanche chez ma grande sœur, une blonde dont les yeux bleus, d’amour mourir me faisaient, et la boutonnai soigneusement jusqu’au menton. Je mis un stylo, un tournevis et une paire de ciseaux dans la pochette, histoire de faire sérieux et m’en fus m’admirer dans le miroir d’une salle de bains. Estimant que je n’avais pas à rougir de la comparaison avec Aboul Kacem Zahraoui ou avec Ambroise Paré, j’entrepris une campagne de communication avant d’ouvrir mon cabinet !

La clientèle potentielle était constituée des deux enfants du gardien, de mon ‘’puîné’’ et des trois petites sœurs… J’étais donc moralement en charge des actes chirurgicaux à effectuer sur une population de six âmes au départ … Je réunis tout ce petit monde, me présentai, puis présentai mon programme. Ce dernier était basé sur la théorie de l’inénarrable Docteur Knock de Jules Romains, qui prétendait à juste titre que : ‘’Tout bien-portant est un malade qui s’ignore’’. Je voulais clairement dire à mes auditeurs qu’ils allaient tous passer sur mon billard. Je me raclai la gorge pour envoyer mon salut à bon entendeur et me mis à équiper mon cabinet et mon bloc chirurgical, ce qui fut mené rondement grâce à mon esprit d’entreprise et mon lobbying efficace.

Il ne me restait donc qu’à ouvrir ma consultation.

Le premier client à se présenter fut le puîné. Sans mettre les formes ni observer le protocole, au lieu même de me saluer, il me déclara qu’il … était bien portant et ne nécessitait donc aucune intervention. Je fus tenté de lui administrer une torgnole majuscule pour rébellion contre l’autorité scientifique mais me rappelant sa façon pour le moins démonstrative de pleurer, qui risquait de m’attirer un contrôle quelconque, je m’en abstins et eus même une bonne idée. A ce pauvre vagabundo, je demandai s’il ne cherchait pas, par hasard, un emploi. Méfiant, il me demanda la description détaillée du poste proposé. Je lui répondis que, me faisant vieux, j’avais besoin d’un assistant, suffragant, qui serait destiné à prendre ma succession. Il accepta alors l’offre sur le champ. Je l’envoyai donc revêtir le tablier de la femme de ménage, rose à pois verts et rayures oranger, qui lui donna l’air d’un clown et surtout mis en valeur la probité candide et le lin blanc de ma blouse.

Je demandai au factotum frais émoulu de faire entrer le premier client. Ce fut la blonde soeurette qui entra en se déhanchant comme une demoiselle et agitant je ne sais quoi en guise de sac à main. De sa main libre, elle tenait celle du petit garçon du gardien, supposé être le sien, un nigaud un peu débile qui ne savait faire que deux choses sur terre : pipi et ”ca” et encore la même chose comme disait Petit Lapin Peureux qui refusait de prononcer le mot ! Une autre application de la ” métaphysique des tubes” d’Amélie ! La bombe atomique et anatomique s’était outrageusement grimé les lèvres à la hâte et avait emprunté à Maman des talons hauts bien sonores. Elle arpentait mon cabinet en les faisant claquer et avant même les salutations d’usage, elle me déclara qu’elle avait la diphtérie ! Comme elle aurait dit qu’elle revenait du cinéma ! Je lui demandai d’ouvrir la bouche et, ne voyant guère de croûtes au fond de sa gorge, je lui dis que j’allais la guérir rapidement. J’envoyai l’adjoint me chercher un citron – dont elle raffolait – et l’exprimai au fond de sa gorge … Le soin fini, après quelques toussotements pour calmer l’effet de l’acidité, elle s’en alla en me payant de bouts de papiers et en déclarant que j’étais une sommité médicale, qu’elle allait parler de moi à ses amies, les autres mamans du quartier. Je l’avertis néanmoins qu’en cas de récidive, je serais obligé d’intervenir…

L’infirmier fit alors entrer Petit Lapin Peureux, la pénultième soeurette dans l’ordre chronologique. Elle au moins, salua l’homme de l’art avant de s’asseoir sagement. Craignant de m’entendre répondre qu’elle se portait bien, je lui dis tout de go qu’elle avait une mauvaise dentition. Sur ce, après avoir visité sa bouche et sans la laisser réagir, je demandai au technicien de m’apporter mon cartable. Il se mit bien en face de moi avant de me faire un coup d’œil discret comme ceux de Fernandel pour confirmer qu’il avait compris que je plaisantais. Comme je ne réagis pas, il me demanda à voix basse mais audible pour tout le monde si ‘’pour de vrai’’ ou si ‘’pour de rire’’. En guise de réponse, il eut droit à un bon coup de pied aux fesses et une peu flatteuse appréciation de son intelligence. Avant qu’il ne reparût, je réussis à convaincre ma patiente de me laisser procéder à l’extraction d’une molaire atteinte, ajoutant, dubitatif, que j’allais essayer de sauver les autres, mais sans rien lui promettre.

Le suffragant revint, portant mon cartable sous le bras. Je le priai de me donner le compas qui se trouvait dans ma trousse, ce qu’il fit, très professionnel, avant de l’essuyer sur son tablier douteux. Il s’agissait des compas d’alors, une vieille tôle pliée, sensée tracer des ronds en s’appuyant sur une pointe qui glissait sans cesse dans son fourreau et faisait plus d’ovales que de ronds … Sourcilleux sur l’hygiène, par le feu de 50 allumettes, je le portai au rouge pour le stériliser et l’introduisis, disons tiède, dans la bouche de la patiente, ce qui la fit hurler. Mais mon expertise fut la plus rapide. Je trouvai rapidement la jointure de la dent et de sa racine et d’un coup sec, fis sauter la pauvre dent à peine cariée. Ce fut tellement rapide que je m’assurai que la joue n’avait pas été perforée car une étrange odeur de rôti me chatouilla les narines. Rassuré, je retirai la dent gâtée en la montrai fièrement à l’assistance en expliquant que Petit Lapin Peureux eut risqué très gros en gardant cela en bouche. Il faut dire qu’après le cri, tous les clients avaient envahi la salle de soins pour assister, comme dans les souks, à mes actes médicaux en live ! Le temps du saignement me parut durer une éternité et de grandes quantités d’eau furent nécessaires pour éclaircir le liquide de rinçage. Je pris peur et me dis que j’avais le choix entre la fuite à l’étranger et me tenir ‘’vent-debout’’, face à l’adversité. J’optai pour la solution courageuse, la seconde et accompagnai ma patiente sur le sofa du salon ou je lui prescrivis quelque repos …

En revenant, j’eus la surprise de constater que la salle d’attente était vide ! J’envoyai l’assistant aux nouvelles. Il revint en bredouillant une explication inique, à savoir que l’unanimité de la clientèle avait décidé de se soustraire à ma médecine ! J’y allais donc moi-même et constatai effectivement que la petite dernière s’était enfermée dans la salle de bains. Elle se mit à hurler dés que je l’appelai. La blonde me fit signe de loin de ne pas approcher car elle était encore contagieuse, la petite ‘’opérée’’ dormait vraiment et immédiatement une idée cauchemardesque me traversa l’esprit : Et si je lui avais ‘’collé’’ le tétanos avec mon compas rouillé ? Mais non ! Ça n’arrive qu’aux autres ces bêtises, voyons ! Je la couvris et m’en fus appeler les enfants du gardien dont la grosse dondon de génitrice me répondit qu’elle devait les conduire je ne sais où, sans doute effrayée par la rumeur des horribles racontars sur mes prouesses chirurgicales. Je me mis alors à loucher sur l’assistant qui, me connaissant parfaitement, comprit bien vite que j’allais m’intéresser à son auguste personne. Il recula prudemment et mis à chauffer son moteur à pleurs.

Il est vraiment intelligent, mais il est encore plus impressionnant dans l’art du scandale qu’il déclenche en tirant sans retenue sur la corde … vocale ! Un gueulard, je ne vous dis que cela ! Il m’énervait prodigieusement car souvent, il me montrait, par l’éclairage de ses puissantes analyses, certains aspects des choses qui m’avaient échappés. Dans la situation considérée, craignant mon bistouri, il m’invita à me rappeler que, qui que je pusse et voulusse être, aux yeux de la loi parentale, l’exercice illégal de la médecine - surtout sur les petites sœurs - ben ça allait chercher une rustique volée de bois vert, emballée dans la pire des punitions que j’aie jamais subie de ma vie : la mise en quarantaine par mon papa. Je ne supportais pas qu’il ne me parle pas. Maman criait fort mais pardonnait vite. Les punitions de Papa étaient plus durables et équivalaient à la négation de l’existence même du puni. Insoutenable !

Convaincu par les arguments du brave infirmier démissionnaire, moi, le futur Avicenne, contrarié comme toujours par un environnement assez peu réceptif à l’expression de mon génie scientifique, je retournai pour toujours dans les limbes de l’anonymat médical en rendant son blanc tablier à ma sœur et en reprenant la vivisection des mouches.

Addenda :

”Il” a encore frappé ! Le “puîné” - avec accent circonflexe, l’artiste !

Il m’a fait un cadeau somptueux : la photo de ma maîtresse chérie dont je parle dans ”Love Letter”. J’avais pris l’engagement de la publier s’il la retrouvait et Mo’ tient toujours ses engagements. Voici donc, après ma Maman, la plus belle femme du monde, la plus douce, la plus aimable et celle que j’ai le plus aimé.

- Hein que c’est la plus belle ?

- Quoi, ouais ? Quoi, ouais ? C’est Oui, et c’est certain et çui-là qu’il est pas d’accord avec moi, ben on s’explique à la récré !

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les oreillons de ”tête carrée”

Il y a une grande volupté dans l’état victimaire pour qui sait y faire. J’ai expérimenté la chose bien jeune. Tiens, exactement la fameuse année dont je parlais tantôt, l’année de mon premier amour, celui que j’eus pour ma maîtresse.

J’étais interne car mes parents vivaient à la campagne, dans la ferme ou je suis né. Dans le même internat, il y avait mon frère aîné et mon puîné, et tous trois étions quelque peu atypiques. Notre papa, persuadé d’avoir engendré trois purs génies, développait pour nous une éducation faite d’exigence et d’originalité. Cette originalité se traduisait quelquefois en actions cocasses. Un exemple : A midi trente, tous les jours, à sa demande, en plein milieu du réfectoire, un surveillant nous appelait haut et fort, pour nous faire avaler à chacun une cuillerée à soupe de blé germé qui est un concentré de vie, plein de vitamines B1, B2, B6, B9, E, magnésium, zinc, phosphore, fer, protéines et fibres etc. Cette scène quotidienne et publique déclenchait l’hilarité générale parmi les pensionnaires et les surveillants qui nous considéraient à cause de cela comme des extra-terrestres, se nourrissant différemment des autres. Ce n’est qu’après cette administration spéciale que nous pouvions consommer l’immonde pitance officielle de l’établissement.

Un jour, pendant que j’essayais de remiser, en douce, au fond du tiroir de ma table, ma portion de choux puants mal cuits et autres charançons aux lentilles, je vis Madame la Directrice s’avancer vers moi, d’un pas énergique et décidé, en fronçant des sourcils interrogateurs. Je pris peur et me mis à préparer quelque explication délirante pour justifier mon geste. Elle stoppa net devant moi alors que je finissais mon travail, avant de tourner les talons et de s’éloigner tout aussi rapidement, sous les applaudissements de ses bajoues duveteuses. Si je sais que ses bajoues étaient duveteuses, c’est que j’avais l’obligation de l’embrasser à chaque retour de vacances. Son regard aquilin accordé à ma personne ne me dit rien qui valût mais je remis à plus tard l’analyse de mon angoisse.

En début de soirée, vers 17h30, après l’école, alors que je prodiguais des conseils gratuits à un futur champion olympique de barre fixe dans la cour de l’internat, j’eus la joie infinie de m’entendre appeler :

- ”Tête Carrée”, la directe

Une forte diarrhée de peur se mit à me faire gargouiller le ventre, alors que je tournai la tête vers le bureau de la susnommée. Mais là, je fis un bond de joie en apercevant la haute et mince silhouette de mon papa adoré. Je courus vers lui, en dodinant de ma grosse tête, effectivement carrée, riant et criant de plaisir. A ses cotés, se tenait la directe, souriante et mutine, toute pimpante, les mains jointes et la bouche en postérieur de gallinacé. Elle n’était plus effrayante du tout et cela guérit mon début de diarrhée. J’abordais le couple par un très distingué :

- Bonsoir Madame la Directrice, Bonsoir Papa.

J’embrassai mon héros au sourire si doux qui dut, pour recevoir la marque de mon affection, se plier en trois. Il m’embrassa plus chaleureusement que d’habitude, puis, je le vis me repousser légèrement, examiner mes joues et mes oreilles, me tapoter le visage de ci, de là, inquiet. Il dit alors à son interlocutrice que c’était bien ”cela” et qu’il allait me prendre avec lui. On m’expédia donc préparer mon barda. Lorsque je revins du dortoir, fou de joie pour ces vacances impromptues, je trouvai mon père avec mes deux frères, les informant de ma maladie et de la nécessité impérieuse de m’emmener à la maison. L’aîné, toujours sérieux comme un pape, ne pipait mot. Le plus jeune, par contre ne voyait dans tout cela qu’une vaste machination pour lui infliger une brimade supplémentaire. N’osant bien évidemment pas s’exprimer verbalement, il vrillait au sol son regard, en tapant dans des cailloux alentour, les yeux charbonneux, les sourcils froncés et les lèvres généreusement boudeuses. Quant à moi, je trouvais que mon papa perdait beaucoup de temps en discours inutiles avec ces gens-là. Je lui pris la main pour accroître mon plaisir et leur chagrin. Nous partîmes enfin, vers sa belle et rutilante voiture américaine, après un dernier regard sadique vers mes frères et je compris que l’aîné allait devoir jouer à la nounou consolatrice du puîné qui délivrait déjà les premières larmes de fort mécontentement. Nous partîmes enfin !

En cours de route, mon père me fit confirmer que j’allais encore être premier au classement mensuel. Prenant l’air faussement soucieux et sérieux, je lui répondis que sauf prolongation de mon absence due à ma maladie, ce que je ne souhaitais vraiment pas (tu parles!), c’était chose acquise. Je dois préciser pour être clair que je ne voyais pas ou se situait ma maladie, pas plus que je ne ressentais la moindre douleur, nulle part. Quoique … l’euphorie se délitant dans les virages sans fin de la route, un pincement de cœur rembrunit mon visage : le lendemain, je n’allais pas voir ma maîtresse adorée !… Qui la consolerait de mon absence ? Qui lui donnerait de mes nouvelles ? Par ailleurs, j’étais sans doute gravement malade car pour que mon père acceptât de me dispenser d’école, c’était sûrement plus qu’un rhume. Les oreillons, avais-je entendu ! Pfff ! C’est quoi, les oreillons ? ”Même pas mal”, alors ! Mon père me répondit néanmoins que normalement, je serais sur pied au bout d’une huitaine de jours et me demanda tout de go :

- Comment écrit-on ”huitaine” ?

Pensait-il vraiment que mes capacités étaient diminuées à ce point ? Je lui livrai avec dédain le ”h” qu’il convoitait sans oser le demander, et le priai à mon tour de m’expliquer ce qu’étaient les oreillons. Et ce fabuleux pédagogue ne m’épargna ni la physiologie, ni la prophylaxie, ni la pathologie et encore moins la thérapie de cette maladie. On eut dit que j’allais passer le concours d’internat de médecine le lendemain… Mais la seule chose qu’il me fit promettre de retenir est qu’il ne fallait pas que j’attrapasse froid pour pouvoir, plus tard, avoir des enfants ”beaux” comme moi ! Une allusion de grands à laquelle je ne compris rien. La proximité du gros baiser maternel chassa la tristesse de cette incompréhension.

Nous arrivâmes enfin et effectivement, ma splendide maman m’embrassa fort et me garda contre elle un long moment. Contre elle, baignant dans son odeur, inondé dans sa douceur, c’était là, en fait, ma maison. Dieu que j’en étais conscient ! Et même si j’étais soit disant malade, quel bonheur que d’être malade près de sa maman ! Mes trois petites sœurs non encore scolarisées, me firent fête. Je n’étais pas encore assis que ma blonde complice, la plus âgée des trois, courut je ne sais où pour reparaître, tenant un biscuit ébréché et quelque peu ramolli par le temps, qu’elle m’offrit en rosissant et me jurant qu’elle l’avait gardé pour moi malgré la tentation, car elle m’aimait. L’avant-dernière, petit lapin grave et craintif, silencieuse et scrutatrice, ne laissait jamais rien paraître. Quant à la dernière, elle parlait à peine mais beaucoup, singeant notre maman sans arrêt. Elle me demanda si ‘’les enfants’’ allaient bien … Je la rassurais avant de me livrer aux mains maternelles qui me lavèrent, habillèrent, parfumèrent et enfin coiffèrent. Elle m’entoura la tête d’un foulard en soie et avertit les sœurettes qu’une moquerie à mon encontre donnerait droit à une claque de sa part.

J’eus droit à un bouillon qui avait dû nécessiter le sacrifice d’une pleine basse-cour tellement il était riche, avec, au fond du bol, les deux amourettes d’un coq visiblement très hardi. Pour accroître mon plaisir, je pensais aux deux collègues restés à l’internat et qui devaient mastiquer à l’heure qu’il était leurs betteraves coriaces et leurs immondes navets mal cuits.

Après le dîner, on servit le thé. Mon père m’appela alors et me demanda de me mettre debout devant lui, puis de baisser mon pantalon de pyjama. Il examina avec soin mes choses mal élevées, examen au cours duquel je surveillais la profondeur du sommeil des petites. Probablement rassuré sur mon aptitude future à me reproduire, il mit fin au supplice et tranquillisa ma maman sur la question. Puis, il me désigna ‘’ma place’’ : assis à sa droite, sous la grande cape en poils de chameau dont il se couvrait les épaules. Seul mon visage, piqueté de mes yeux tristes et mouillés par la fièvre, émergeait et ainsi, ma maman en face de moi, j’étais au paradis. Je dus m’endormir ainsi avant de me réveiller dans mon lit, au moment ou elle m’administrait les soins rendus nécessaires par ma maladie : Tout y passa : baume pectoral, sirop, et humiliant thermomètre. Enfin, un gros baiser bien sonore, suivi d’une bénédiction. Avant de m’endormir, j’eus une pensée triste et sincère pour mon jeune frère laissé en pension. J’étais taquin, oui, mais jamais méchant.

Le lendemain, je me réveillai avec un champ de chardons dans la gorge. Je vérifiai ma voix en appelant. Inutile. Maman était là, souriante, rassurante, tenant des deux mains un grand bol de chocolat au lait. Agrippés à ses jupes, les trois angelots tout frais et sentant bon, cheveux parfaitement coiffés, se repaissaient du spectacle de ce semi-étranger qui monopolisait l’attention de leur propriété exclusive : notre maman. Petit lapin, pas très téméraire et qui avait à mon égard une très féminine attraction-défiance, se tenait derrière elle, risquant vers moi, de temps à autre, un regard craintif ; la blonde qui souriait sans cesse et la petite, sûre de ses charmes et qui demanda qu’on la haussât jusqu’à moi pour m’embrasser. Elle s’entendit répondre que Mo’ avait mal et qu’il ne fallait pas l’ennuyer. Maman me proposa tout son garde-manger, et se désola de mon refus de toute nourriture. J’étais bien incapable de déglutir. On me laissa donc, après avoir refermé les persiennes.

Vers la fin de l’après-midi, je fus réveillé par le toussotement de mon père. Il vit que j’allais très mal et s’assit près de moi après avoir ôté son couvre-chef. Puis il vérifia ma fièvre de sa large main sur mon front, mes protubérances auriculaires, le blanc de mes yeux, et, voulant me rassurer, il affirma que je n’allais pas trop mal. S’il le disait !… Il me raconta ses oreillons à lui, lorsqu’il avait mon âge. Je buvais ses paroles et, au fur et à mesure qu’il parlait, j’allais mieux. Mon plaisir culmina lorsque Maman vint nous rejoindre, qu’elle s’assit près de moi, et qu’ils se mirent tous deux à chanter mes louanges.

A ce propos, cent mille fois je me suis demandé si j’étais, comme le prétendaient mes frères et sœurs, le chouchou de nos parents. Troisième dans l’ordre chronologique, cela n’avait pas de sens. De plus, le résultat de mon analyse est que non, ils étaient bien incapables d’injustice, mais comme ils avaient failli me perdre bébé à cause d’une sévère coqueluche, ils avaient, disons, un faible pour moi. Un faible pour leur petit maillon faible, que de plus, ils avaient prénommé, ironie du sort, Désiré. Il me semble maintenant tout naturel que les parents donnent un peu plus à qui en a le plus besoin. Alors, frangines et frérots, outre pour cause de prescription, mettons fin à la querelle !

Je m’endormis en leur présence, cette présence qui était l’amnios de mon bonheur. Les trois jours qui suivirent ne présentent aucun intérêt et le sommeil et les soins médicaux se partagèrent mon temps, sous l’arbitrage sourcilleux de tous les anges qui me gardaient.

Ce n’est que le quatrième jour que je me manifestai réellement. J’avais osé demander à mon père de me faire une dictée de mots et, cabotin, j’avais ajouté : Pour ne pas trop perdre de mes capacités orthographiques. L’on s’amusa ainsi :

- Comment écris-tu la fête ? le fait ? le faîte ?

- Comment écris-tu le paon ? Le taon ? Le faon ?

- Comment écris-tu azimut ? bismuth ? scorbut ?

- Egayer ? égailler ? (piège !… égailler et égayer existent et ne signifient nullement la même chose)

J’étais alors en Cours Moyen Première Année !… Zéro faute. Je voudrais pouvoir imposer cette dictée de mots aux Docteurs d’aujourd’hui … Puis, ‘’il’’ passa aux questions :

- Comment appelle-t-on la femelle du sanglier ?

- La laie !

- Du lièvre ?

- La hase !

- Du paon

- La paonne mais on prononce la ‘’panne’’

Interloqué par la science de son fils, il toussota de plaisir pour ne pas trahir son émotion en déglutissant d’étonnement. Mais en même temps, vaguement vexé de ne m’avoir pas ‘’collé’’, il tenta une dernière question difficile :

- Comment écris-tu ‘’désarçonner’’ ?

- D-é-s-a-r-ç-o-n- , détachai-je nettement… Mais arrivé après le premier ”n”, indéniable lui …

j’eus un doute et stoppai net devant la question du doublement de cette consonne … Je ne trouvai rien de plus malin que de me déclencher une quinte de toux à m’époumoner, ce qui inquiéta mon père et rameuta le reste de la maisonnée. C’est dans ces conditions théâtrales que j’affectionnais tant, que je condescendis à livrer ma réponse :

- n-e-r, à l’infinitif !

Pauvre Papa, il avait les larmes aux yeux de fierté et ne s’aperçut aucunement de ma feinte. Doubler le satané ”n” mais en propositions bien détachées pour, le cas échéant, pouvoir dire que j’avais simplement repris le cours de mon épellation. Il regarda Maman pour lui confirmer mon génie et se leva, me mettant dans la main une boite de pastilles antitussives. Des pastiques comme disait mon jeune frère auquel je pensais pour la centième fois de la journée. J’en offris généreusement une à chacune des petites sœurs, une à ma maman, avant d’en prendre une pour moi et de reprendre mon rôle de malade … Mes parents libérèrent les lieux et donnèrent à nouveau des ordres stricts pour que silence soit fait pour mon confort.

Aussitôt la porte refermée, je sortis de sous mes couvertures le miroir à main emprunté dans la salle de bains de ma mère pour m’adonner à l’un de mes jeux favoris : la grimace. La grimace est un art, à mi-chemin entre le mime et la pantomime (le pantomime étant l’acteur de mime). Je déplore que certains s’arrogent le droit d’en faire mauvais usage, ramenant ainsi la grimace à un niveau dégradant d’incongruité de société ! Une grimace digne de ce nom, volontaire ou non, est une piécette de théâtre à part entière, qui peut délivrer un message, voire même un message important aux dédicataires de l’œuvre éphémère.

Pour cette séance, je commençai par choisir une dédicataire parmi les petites sœurs et mon choix se porta sur l’avant-dernière, Petit Lapin, peureuse et impressionnable. Je l’appelai donc et entendis aussitôt ma mère lui demander d’aller voir ce que voulait ‘’frérot’’. Elle arriva peu après, mais ne me trouva guère à ma place. Et pour cause, j’avais sauté hors de mon lit et m’étais mis à quatre pattes à sa hauteur, bien caché derrière la porte entrouverte, de manière que lorsqu’elle eut l’idée de me chercher là, elle ne vit que ma grimace hideuse que j’accompagnai d’un grondement menaçant : Mmmmm, soufflé-je d’une voix sourde et rauque ! J’avais choisi, dans mon répertoire, une pièce classique, intitulée ‘’le monstre’’, peaufinée au cours de mes innombrables heures de travail face au miroir : strabisme convergent, joues creusées, langue poussant la lèvre supérieure, bouche à demi ouverte et surtout, cou exagérément tendu. Sans fausse modestie, je crois que j’étais doué. Pendant que le petit lapin détalait vers la maman en poussant des cris d’orfraie, je regagnai vite mon lit et ramenai sur moi les couvertures. Ma pauvre mère arriva et vit, tout endormi, le plus gentil des petits garçons de la terre, son fils chéri, sur lequel elle ajusta les couvertures et dont elle baisa le front avant de repartir, escortée de ses trois petits lutins. Pendant que je l’épiais d’un œil mi-clos, je la vis faire à Petit Lapin, encore terrorisée et ne comprenant rien, des promesses peu amènes pour avoir osé me déranger… Je m’endormis, fier de moi, heureux.

J’allais de mieux en mieux et l’école, mise à part la dame de mes pensées -ma maman de là-bas, n’était plus qu’un pays lointain dont les problèmes m’importaient peu, ayant tout près de moi la réponse à toutes les questions de l’univers : mon Papa et ma Maman à moi ! Un soir, on me permit de me mettre à table, à condition de bien me couvrir. Ma tristesse n’échappa pas à l’auteur de mes jours et pour l’atténuer, il me réinvita enfin à sa droite, sans un mot, sous son burnous qui était la dunette à partir de laquelle je réfléchissais à l’avenir du monde. J’y courus, m’installai confortablement et commençai la rédaction mémorisable des prolégomènes à l’étude de l’être et du néant…

La petite dernière ne dormait pas encore, adorable poupée dodue, ventrue, fessue et joufflue, elle était le jouet de tous et avait peu de chance de passer devant qui que ce soit sans recevoir un gros baiser. Au baiser, j’ajoutai toujours, personnellement, un pétrissage de son petit corps si doux , jusqu’à lui arracher une plainte. Maman était féroce pour la défendre lorsque qui que ce soit autre que moi s’amusait à porter la main sur la petite boule de suif. Mais moi, lui expliquait-elle en toute bonne foi, je plaisantais avec elle car je l’aimais !… L’attachement de ma mère pour elle me rendait néanmoins jaloux et je décidai ce soir-là, de planter une de mes diaboliques banderilles : La petite me regardait gentiment. Je lui envoyai un baiser du bout des lèvres, comme pour l’inviter à venir m’embrasser. Elle sourit, se précipita vers moi, puis se hissa pour m’embrasser. Je me crispai alors comme si elle m’avait fait mal. Ensuite, stoïque, je me massai ‘’l’oreillon’’ en émettant une plainte sourde. Mon père, me voyant souffrir de la sorte, invita ma mère à contrôler sa ‘’boule de graisse’’ afin qu’elle ne s’amusât plus à refaire mal à son fils à lui avant qu’il l’envoyât rouler ailleurs !… Maman dit doucement et simplement à ladite ”boule de graisse” qu’elle avait fait mal à ‘’Mo’’ qui était très malade … La pauvre chérie était au bord des larmes … et dut se dire que décidément, le monde était bien compliqué. Quant à moi, je buvais du petit lait ! Alors, je m’endormis avec un vague rictus de souffrance, très sénéquéen, sous-entendant : ‘’Et je n’avouerai jamais, Ô douleur, que tu es un mal !’’

Les jours qui suivirent défilèrent, monotones, agrémentés par les interrogations orales de mon père qui n’avait plus aucun doute sur mon génie et ma marche triomphale vers un destin fabuleux, ad augusta, per angusta ! Moi, je passais le plus clair de mon temps à fignoler quelque projet méphistophélique destiné à me distraire ! En vérité, mon jeune frère me manquait. Ma maîtresse aussi et aussi ma couronne de meilleur élève. Ma jolie maîtresse m’avait-elle remplacé dans son cœur ? A la simple évocation de cette éventualité, mon visage se couvrait de sueur. Et son gros moustachu ? Ce sans-gêne qui perturbait nos amours ? Non, c’était trop… Mon Papa m’interrogea sur les causes de ma mélancolie et, cabot comme à l’accoutumée, je lui demandais de me ramener à l’école au plus tôt ! Ce qu’il fit dés le surlendemain.

Ben oui, là, et alors ? Ça vous regarde ? Oui, j’ai pleuré en quittant Maman, les petites sœurs et la ferme du bonheur ! Ben oui, j’ai pleuré de conserve avec mon jeune frère lors de nos retrouvailles, pendant qu’il dévorait gloutonnement les victuailles envoyées par Maman -en présence de l’aîné qui lui, s’enquit scrupuleusement et seulement des choses sérieuses ! Ben oui, j’ai pleuré lorsque ma maîtresse me prit dans ses bras et me câlina un bon moment avant de me dire que je lui avais manqué ! Ben oui, j’ai pleuré lorsqu’elle me demanda si je voulais être classé alors que j’avais été absent pour la moitié des ‘’compositions’’. J’ai pleuré en répondant stoïquement ”oui”. Je fus classé 5ème avec cette appréciation particulièrement bien étudiée pour me déculpabiliser : Recul dû à une absence prolongée.

mo’

Lettre à ma maîtresse

Lundi, 02 juin 2008

Maîtresse,

L’année de la prise de la photographie ci-dessus, vous enseigniez dans cette école française, laïque et républicaine de ma ville natale et qui portait le nom d’un illustre soldat. Ma grosse tête et mes yeux tristes reposaient sur un corps chétif et seules mes oreilles étaient généreusement épanouies.

Mon tablier était toujours propre, mais mes poches regorgeaient d’objets divers et insolites, glanés au cours de mes promenades sans fin d’enfant solitaire, dans l’immense cour de récréation, sous les mûriers gigantesques qui la bordaient, sous le portique des balançoires, et dans le bac à sable tout au fond. J’en faisais collection : coquillages, menus objets égarés, billes perdues par d’autres enfants, bouts de ficelle et autres papiers multicolores.

Vous étiez ma maîtresse et j’étais, sans comparaison possible votre meilleur élève puisque d’un bout à l’autre de l’année, hormis le mois où les oreillons m’avaient obligé à rester à la maison, j’ai gardé la première place au classement mensuel.

J’avais pris conscience de votre intérêt pour moi à l’occasion de la correction du premier devoir de ‘’rédaction’’ dont le sujet était :’’Votre maman est malade, vous l’aidez dans les travaux ménagers’’. J’avais obtenu la meilleure note et, comme le voulait l’usage, vous aviez lu mon ‘’œuvre’’, à titre d’exemple. Le ton que vous aviez mis m’avait donné la certitude d’être un grand écrivain. Ce ton présentait bien sûr plus d’intérêt que mes mélodramatiques et chétives idées, mais j’étais fier. Tout en lisant, vous m’adressiez d’inoubliables sourires auxquels je répondais bien involontairement par des rougissements d’un mélange de plaisir et de modestie. Cet échange scella en tout cas à jamais notre complicité et je ne pense pas vous avoir jamais déçue, tout le temps que dura notre idylle.

Vous rappelez-vous notre premier tête-à-tête ? Vous m’aviez retenu à la fin du cours du matin pour me demander si je voulais bien venir, aussitôt après le déjeuner, pour vous aider à décorer la classe. Ma grosse tête avait failli se déboîter tant ses innombrables hochements avaient été véhéments pour vous signifier mon accord. Puis, j’avais couru vers le réfectoire de l’internat pour être le premier à manger, à finir de manger, à avoir mangé, pour vous retrouver. Combien de siècles dura cet horrible repas ? De quel sadisme ne firent preuve les surveillants avant de m’autoriser à me lever de table et courir vers vous ?

J’avais traversé la cour comme un météore pour me heurter à une porte close. Une immense déception commençait à me ravager avant que l’eau vive de votre voix ne m’appelle depuis le préau conduisant à la porte d’entrée de l’école : ‘’Je suis là’’, m’aviez-vous rassuré. Mon sourire maladroit de soulagement dut vous faire bien rire. Aussitôt dans la classe, nous nous étions mis au travail. Vous me demandiez mon avis sur les gravures, sur leur disposition, sur leur place, sur leur alignement. J’étais ivre de bonheur et je priais le temps de suspendre son vol et l’heure propice de suspendre son cours ; je priais le Ciel de mettre en panne la sonnerie qui allait interrompre ce commerce si doux. Tout le zèle que je déployais était applaudi par vos mots magiques et vos sourires angéliques. Juché sur un escabeau j’étais chargé de tenir les affiches que vous épingliez, puis je devais aller à l’autre bout de la classe pour juger de leur alignement. Puis je revenais près de vous en courant. C’est au cours de l’un de ces retours vers vous que je me suis retrouvé les quatre fers en l’air. Vexé, je me suis relevé aussitôt en époussetant mon tablier. Mais vous étiez déjà accroupie près de moi et, me prenant entre vos bras, tout contre vous, vous m’aviez demandé : ‘’ Mon bébé s’est-il fait mal ?’’

Que ne suis-je mort à cet instant précis, là, tout contre vous ? Votre parfum magique m’eut offert un linceul merveilleux et votre poitrine le plus doux des paradis. Pourtant, rouge de confusion, j’avais détourné la tête, mettant ainsi mon visage tout près du vôtre. Et… vous aviez déposé sur ma joue déjà en feu, le premier baiser d’amour reçu dans ma vie. Je crois bien que j’avais osé vous serrer pendant que dans mon ventre se formait une boule ardente qui voulait exploser pour vous offrir le plus beau des mots d’amour que je connaissais alors : ‘’ – Maman !’’

C’est alors que la hideuse cloche avait sonné… Vous relevant, vous m’aviez foui la chevelure avant de m’envoyer me mettre en rang avec les autres, à l’extérieur de la classe, notre domaine merveilleux. En tournant le loquet de la salle de classe, je vous avais jeté un dernier regard de souffrance que vous aviez abrégée en me promettant que nous allions continuer les jours suivants. Mon sourire revint et je suis alors sorti sous les quolibets de mes camarades qui me traitaient de ‘’fayot’’, ce dont, bien sincèrement, je me moquais éperdument car, oui Madame, je vous aimais !

Je ne vivais plus que dans l’attente de vous retrouver et le charme de notre douce liaison augmentait chaque jour. Dés que nous nous retrouvions, vous posiez sur votre bureau les meilleurs bonbons du monde que vous m’invitiez à goûter. Le troisième jour, ma fierté masculine m’avait poussé à réagir et y aller également de mon écot : je fis la folle dépense de cinq centimes pour l’acquisition de cinq bonbons à la menthe chez ‘’Vieux Canard’’, le marchand ambulant qui venez à la porte de l’école nous narguer avec ses délices tarifées … Mes bonbons étaient nus et je les avais gardé trop longtemps dans la main, de peur de les perdre. Alors, lorsque j’avais voulu les déposer sur votre bureau, ils restèrent collés à la paume de ma main et entre eux… Mais vous m’aimiez trop pour en être dégoûtée. Au contraire, vous en aviez pris un et juré qu’ils étaient exquis. Décidément, j’étais fou de vous, mais vous le méritiez bien.

Vers le mois de mai, un monsieur fort et moustachu, toujours souriant, il est vrai, prit l’habitude de vous accompagner et de venir vous chercher jusque dans notre classe. On me dit que c’était votre fiancé. Je dénonçais cette horrible calomnie auprès de mes camarades, laissant entendre pernicieusement que moi, je connaissais la vérité. Mais l’évidence finit par s’imposer à moi et m’empêcha de dormir bien des nuits. Que lui trouviez-vous que je n’avais ? Et qui savait s’il travaillait bien à l’école ? Comme moi ? J’appris qu’il était également instituteur, mais dans un autre établissement. Il eut beau me faire sauter au ciel, m’appeler ‘’chouchou de ma chérie’’ me sourire et rire, rien n’y faisait, je ne l’aimais pas ! Il se mit alors à me corrompre en m’offrant d’énormes bonbons, que j’acceptais, bien sur, mais pas en riant. A peine en souriant, alors ! Quant à vous et moi, nous continuions d’échanger des sourires complices que je lui interdisais en quelque sorte de partager avec nous. Mais sa gentillesse eut raison de ma défiance car je lui savais gré de me laisser vous trouver belle comme le jour, et de vous aimer éperdument.

Un beau matin, vous étiez fatiguée et il fut chargé de nous donner cours à votre place. Heureusement, vous aviez refusé d’aller chez vous et aviez assisté à son cours. Merci mon Dieu, vous vous étiez assise près de moi, sagement, m’offrant à l’envi les effluves ardents de votre parfum enivrant. Ma main gauche, qui maintenait mon cahier à sa place était ornée d’une tâche de sang récoltée en cours de récréation. Vous aviez subrepticement sorti un adorable petit mouchoir brodé et, après l’avoir humecté du bout de votre langue, me prenant la main, vous aviez nettoyé la minuscule plaie, sous la table, à l’abri du regard du monsieur moustachu et des autres élèves. J’étais au bord de l’évanouissement. La cloche avait alors sonné et vous m’aviez laissé seul, avec l’odeur de votre parfum sur ma main, comme un trophée mirifique ! Quel courage eus-je dû avoir pour me laver les mains avant de passer à table !

L’année tirait à sa fin et j’étais ulcéré par l’idée de ne pas vous voir durant les longs mois d’été. Je refusais même de penser que l’année suivante, je n’allais plus être votre élève, mais chaque fois que cela arriva, je m’en voulus même d’avoir bien travaillé et m’imaginai en cancre, avant de me rappeler que si vous m’aimiez, c’était d’abord parce que je travaillais bien. Alors comme toujours en amour, on contourne l’évidence et je me suis promis que même si j’allais dans une autre classe, je viendrai dans la vôtre, vous voir, vous aider, vous … aimer. Vous m’aviez associé à la préparation de la fin de l’année. Nous avions choisi ensemble les ‘’prix’’. Sauf le mien bien sûr. Ce prix d’excellence que j’avais tant mérité. Bon prince, je fus généreux avec mes condisciples et j’en est bien été récompensé.

Le jour de la distribution des prix, sous le préau décoré, en présence de centaines d’adultes dont mon papa, Monsieur le Directeur m’avait remis un énorme livre rouge-brun qu’ornait un gros nœud de ruban doré. Après avoir reçu une tape affectueuse sur la joue en guise de félicitations, en descendant de l’estrade de la gloire, je vous avais regardée toute sourires, dans votre belle robe à fleurs et j’en avais eu les larmes aux yeux. Alors, pour me donner une contenance, j’avais lu le titre : Le Capitaine Fracasse, avec en dessous, Théophile Gautier. Il était grand et beau, mon prix d’excellence et je vous aimais, énormément. Un nouveau regard furtif dans votre direction m’apprit que vous me regardiez toujours en parlant, sûrement de moi, avec votre voisine, une autre institutrice.

Après ce congé symbolique, la remise du prix, qui scellait en quelque sorte la fin de notre contrat social, je n’ai pas eu envie de retourner dans les rangs, je me suis jeté dans les bras de mon papa, grand, fier et protecteur, ému par les prouesses scolaires de son drôle de rejeton. Je suis resté près de lui, lui tenant la main, jusqu’à la fin de la cérémonie, moment que je redoutais tant.

Puis… tout là-bas, vous dirigeant vers la sortie, vous vous étiez retournée pour me faire un dernier signe de la main, accompagné d’un sourire que j’avais voulu voir triste pour apaiser ma douleur infinie de vous quitter.

Combien d’années nous séparent de cette merveilleuse aventure sentimentale ? En eus-je de plus belle par la suite ? Ce qui est certain, c’est que vous, je ne vous ai jamais oubliée et … je ne vous oublierai jamais. Je vous aime, Maîtresse.

mo’

Les Diplômes


Emile Littré

Selon Emile Littré, le sévère philosophe et lexicographe du XIX ème siècle, le diplôme est un ‘’Acte émané de l’Université ou d’une faculté, conférant un titre ou un grade dans un corps savant.’’ Le mot lui-même, diplôme, est un ‘’terme dérivé du verbe grec ‘’plier en double’’, à cause de la manière dont on le pliait.’’

Diplôme : Ne prouve rien.

Gustave Flaubert

Diplôme en ‘’cocotte’’

Etymologiquement, un diplôme est donc un papier plié en deux, ni plus, ni moins, comme tant d’autres, y compris ceux qui prétendent contribuer à l’hygiène corporelle, lesquels, hein, lorsqu’on s’en sert, … ben … sont pas beaux à voir ! … D’ailleurs, certains détenteurs d’un précieux parchemin qui les fait émerger du vulgum pecus, vexés de ne posséder, pour témoigner de leur immense savoir qu’une cocotte en papier, ont instauré l’interdiction de plier, et cela a donné … ceci :

Diplôme ‘’enroulé’’

Quand les ignares diplômés prolifèrent,

la bêtise fleurit joyeusement.

Jean-Luc Dion (scientiifique et universitaire québécois)

Bon, passons. Aux adorateurs de ces papiers à plier en deux (comme moi à les contempler), je