tarzan

J’ai passé une partie de mon enfance et toute mon adolescence à Fès, dans une maison sise au Boulevard du ‘’Dos de Pilon’’. L’artère partait d’une placette du quartier de l’Atlas et s’achevait sur le pont qui enjambait le Ravin de la Mort, lequel séparait le centre-ville du quartier militaire et de l’aérodrome militaire.

Le Ravin de la Mort, a été ‘’creusé par une modeste rivière, laquelle émettait au printemps quelques timides gargouillis que l’on jurait pouvoir être aussi assourdissants que les chutes du Niagara. Ce ravin avait été baptisé dans les temps anciens, le Ravin de la Mort. Nos luxuriantes imaginations y logeaient tous les malandrins de la ville que nous accouplions à des créatures fantasmagoriques, salaces, lucifériennes et effrayantes … Que n’a-t-on juré avoir vu là !’’ (Mosalyo : http://wp.me/p62Hi-51k )

On rapporte que de nombreux meurtres ont été perpétrés au fond de ce ravin. Par exemple celui de trois militaires français, dans les temps anciens, ce qui avait augmenté l’aversion des bourgeois pour le lieu. On peut lire dans les mémoires d’un des compatriotes des victimes que …

ravin

‘’C’était un endroit maléfique et dangereux. On ne s’y aventurait, à la tombée du jour, qu’à ses risques et périls. Comme la distance était longue … jusque chez moi, j’empruntais une araba – calèche – toujours la même, dont le cocher, sitôt franchi le seuil de ce satanique ravin, se mettait à trembler de tous ses membres.

Aussi, pour ne pas ébranler sa confiance, et pour qu’il pût me reconduire à bon port, sans défaillance, avais-je adopté un excellent système. Je ‘’crachais’’ des coups de revolver, à droite et à gauche de la route, au milieu d’épaisses ténèbres.

L’écho s’en répercutait très loin, roulant en vibrations sourdes dans cette impressionnante et immense cuvette.’’

tréponème

Le Ravin de la Mort, c’est là-bas que l’on allait cacher -ou chercher- une étreinte inavouable, du genre de celle qui vous décore en illustration de traité de dermatologie…

C’est aussi là-bas que réglaient leurs problèmes les gens qui évitaient les manières tatillonnes de la police et de la justice officielles. 

Au plan sonore, sur fond de doux gazouillis d’oiseaux et de chants de l’eau, on entendait de temps à autre des cris effarants, masculins, féminins … ou neutres.

chouette

Et la nuit, oh la nuit ! C’était la sarabande de tout ce qui ne pouvait se permettre de danser au grand jour…

Nous, les jeunes de la ville, avions instauré un rite qui perdura et qui faisait qu’à la puberté, l’on se devait d’aller faire un tour là-bas au plus tôt à la nuit tombée et de ne revenir qu’en pleine nuit, tout crotté et griffé des épines des ronces du lit du ruisseau qui en marquait le fond… Liberté était laissée à chacun de fabuler sur ce qu’il y avait vécu.

Tel était le terrifiant Ravin de la Mort

***

Le sort et son complice, le hasard, ont fait que j’ai pu avoir confirmation de ce que j’avance ci-dessous et qui très longtemps, demeura un mystère absolu pour moi :

Dans notre ‘’bonne vieille ville de Fès’’, vivait un homme dont la vie se brisa en son milieu pour des raisons indéterminées et qui devint ce que l’on peut appeler un marginal, ce que l’on appellerait à Paris un clochard et ce que les services officiels appellent partout dans le monde un SDF.

J’eus, bien longtemps après ce qui suit, la preuve qu’il était de famille bourgeoise et que lui-même en avait créé une, avant que d’opter pour ‘’la cloche’’. Sa descendance, déconfite par ce dévoiement, avoue qu’à ce jour, elle n’y comprend rien. L’homme, instruit, cultivé, vivant dans une relative aisance, avait été doté par la nature d’une force physique proprement herculéenne et d’un sens exacerbé de l’ordonnance d’Habeas Corpus, qui énonce le principe de la liberté fondamentale de tout homme, le principe du droit à la différence et aussi celui de ne pas être condamné sans jugement.

Tarzan & Superman

Tel était l’homme que la facilité et le référentiel mythologique d’alors avaient nommé tout simplement Tarzan… Le justicier de la jungle ? Qui sait ? Même si bien peu pouvaient se targuer de l’avoir vu en chair et en os, ses aventures, ou du moins ses mésaventures, se racontaient partout au quotidien : Ici, il avait démoli une fontaine publique qui ne marchait pas, là, il avait amoché un représentant de l’ordre qui l’avait houspillé, et plus loin, il en avait envoyé un autre à l’hôpital pour une quelconque broutille. Il n’agressait jamais personne, il était plutôt courtois même, dit-on, mais… gare à qui piétinait ses principes ou bafouait ses droits !

Eh bien moi j’ai assisté, en la regrettant bien sincèrement, à son arrestation. Sa capture serait plus exact !

Tel était Tarzan, héros de Fès, contemporain de Denny Miller, de Georges Reeves, d’Eddy Constantine et d’autres ‘’forces de la nature’’, mais qui avait un avantage sur eux : lui était bien réel !…

***

Un beau dimanche matin d’un certain mois de février du siècle dernier, vers 11 heures, nous étions, ma grande sœur, le puîné et moi, au balcon de notre villa, regardant les rares véhicules qui passaient dans la rue… Un petit froid piquant nous empêchait de descendre dans le jardin et nous nous amusions à identifier les propriétaires de ces voitures et à deviner leurs métiers.

Tout d’un coup, nous perçûmes une clameur provenant du bas de la rue, c’est-à-dire de la direction du fameux Ravin de la Mort… un brouhaha grossissant rapidement, comme celui d’une meute aux trousses de quelque bête sauvage… Je ne fis qu’un bond, m’agrippai au portail d’entrée et tendis le cou pour assister depuis les premières loges à ‘’l’évènement’’… Le bruit continuait de grossir et je pus enfin voir une scène bien étrange :

Un homme, torse et pieds nus, pantalons retroussés jusqu’au dessus des mollets, comme échappé de l’affiche d’un péplum cinématographique, courait à perdre haleine, poursuivi par une cohorte d’hommes parmi lesquels de nombreux policiers en tenue, armés de matraques et vociférant pour demander qu’on les aidât, et qu’on rattrapât le fuyard.

Lorsque la troupe passa devant la maison, ledit ‘’fuyard’’ avait une large avance mais les poursuivants se rapprochaient. Il n’était pas particulièrement effrayant d’aspect, mais on voyait qu’une énergie inouïe l’animait… Tout en courant, il demandait qu’on le laissât en paix. En vain ! Désigné à la vindicte par la police, il devait être capturé et emmené sans autre forme de procès. Je sortis non pas pour aider à le rattraper, certainement pas, mais pour faire mon devoir de journaliste et vous en rapporter le récit comme je le fais ici, ‘’quelques’’ années après… Je courus en parallèle, sur le trottoir, en essayant de ne rien perdre de l’épopée. Le héros ne montrait aucun signe de fatigue et se payait même le luxe de se retourner de temps à autre, ce qui faisait ralentir la meute, menaçant et implorant tour à tour…

Me voyant intégrer le groupe, plusieurs poursuivants, plus curieux que justiciers, se firent un devoir de m’informer que le poursuivi n’était autre que Tarzan et que ce matin-là, très tôt, des policiers étaient allé l’appréhender dans sa tanière du Ravin de la Mort. Après en avoir amoché trois, il s’enfuit, balada son monde à travers tout le ravin qu’il avait l’avantage de connaître parfaitement et en sortit du côté de la piscine de l’USFès, à un petit kilomètre de chez moi…

Tarzan était l’homme le plus fort de la ville, un insoumis notoire, pas plus méchant que cela, mais dont la particularité était de ne respecter rien ni personne. Un homme libre et prêt à mourir pour le rester. Bref un héros parfait pour une jeunesse en quête d’avenir…

Il se dirigeait vers le centre-ville … La foule des poursuivants grossissait, même si bien peu savaient qui il était ni ce qu’on reprochait à l’homme.

Plus d’une fois d’audacieux justiciers, venant en sens inverse, se mirent en travers de sa course. Mal leur en pris, car d’une pichenette et surtout sans se laisser saisir, d’un coup, un seul, il les envoyait valdinguer avant de poursuivre sa course.

Nous arrivâmes au centre-ville et là, sans hésitation aucune, il entra dans un café ou l’orge et le jus de raisin fermentés coulaient à flots. Visiblement il connaissait l’endroit et sa topologie pour y avoir éclusé quelques chopes.

tesson

Il sauta sur le comptoir et, se saisissant de deux bouteilles de liqueurs sur les étagères, il les cassa et menaça de leurs tessons ses chasseurs. De ses bras coulait maintenant du sang mais il semblait n’en avoir cure. A nouveau, il hurla à ses poursuivants de lui ficher la paix sous peine qu’il commît un véritable carnage avant de mourir…

A l’entrée de l’établissement un policier préposé aux transmissions s’acharnait sur un talkie-walkie dans le micro duquel il crachait des messages inaudibles … Un garçon de café osa s’approcher – sans doute pour essayer de raisonner l’homme en colère – mais ce qu’il gagna, c’est une belle estafilade du sommet du crâne jusqu’au menton… Le sang gicla et les hurlements redoublèrent. Le forcené écumait de rage, les yeux exorbités, soufflant comme une locomotive.

Un officier de police se tenant à bonne distance après avoir fait reculer la foule des ‘’sheriffs suppléants’’ comme on disait dans nos bons vieux westerns, prit un ton d’une grande douceur et s’adressa à lui : Il lui dit qu’il devait être bien fatigué et qu’il pourrait peut-être l’accompagner en un lieu où il pourrait prendre quelque repos… Le tout, sur un ton conciliant, sans menace, amical. L’autre, visiblement ému tenta néanmoins une nouvelle sortie :

  • Monsieur le commissaire, Tarzan n’est jamais fatigué, je suis encore capable de bouffer tout crus dix ou quinze de ces chiens qui me persécutent. J’étais dans ma baraque, dans le Ravin de la Mort, faisant mes ablutions comme le prouve ma tenue, lorsque vos sbires sont venus m’ennuyer, m’appréhender, m’emmener de force. Est-ce justice que cela ?
  • Mais c’est pour ton bien, Tarzan !

L’autre éclata d’un rire ionique et lui demanda depuis quand l’enfermement était un bien. Le représentant de la loi reprit très calmement :

  • Tarzan, tu ne peux pas habiter le Ravin, c’est interdit par la loi et il te faut te soigner car tu dois avoir un mal dans la tête. Nous ne te garderons pas, je te le promets, nous voulons juste te soigner.

tac-tac

Pendant qu’il parlait, deux armoires à glace de la police s’avancèrent subrepticement, le plus près possible du comptoir-scène et, selon une chorégraphie sans doute répétée, se saisirent chacun d’une jambe du révolté toujours debout sur le comptoir et, tirant de toutes leurs forces, le firent tomber par terre… Oh le pauvre homme. En tombant il heurta de la tête le bord du comptoir avant de chuter lourdement au sol. Mais … Oh les pauvres policiers ! Que ne firent-ils là ! Tarzan emprisonna leurs bras dans le creux de ses genoux et les attira vers lui. Il les saisit par leurs nuques et se mit à cogner une tête contre l’autre de toutes ses forces supranaturelles, aussi aisément que s’il se fut agi d’un jeu de tac-tac. Ce n’était même plus du sang que l’on voyait, mais de la bouillie de chair vociférant, pendant que le héros se disculpait en répétant à tue-tête qu’il avait prévenu !

médailles

Le commissaire bonimenteur, décrédibilisé, se gratta la tête et regarda en direction de son collègue au talkie-walkie. Celui-ci lui transmit un message à voix basse qui le fit sursauter. Ses ordres fusèrent en tous sens, les policiers s’agitèrent et la foule reflua hors du café, laissant Tarzan – qui ne semblait pas entendre lâcher ses prises- seul, face à eux.

tortues ninja

Dans la rue, une voiture arriva, sirène hurlant, et s’arrêta devant le débit de boissons. En sortit un  »maréchal » bardé de médailles, du col à la ceinture. Tout le monde comprit que ce ne pouvait être qu’un grand chef car les portières et les talons claquèrent à son passage. Il était suivi par une troupe de ‘’Tortues Ninja’’ équipées et armées de toutes sortes d’armes, suffisantes pour prendre, non seulement un homme seul, mais toute une forteresse. L’officier salua son supérieur et le briefa en désignant la scène de catch macabre que l’on pouvait voir au sol… Le grand chef prononça quelques mots rapides auxquels répondirent des acquiescements immédiats et disciplinés…

Il faut reconnaître que la stratégie du maréchal fut payante : tout en maintenant leurs armes pointées vers lui, ils attendirent tout bonnement le temps nécessaire pour que Tarzan relâchât ses victimes en les poussant violemment loin de lui. Et là, les Tortues Ninja lancèrent sur lui un filet de rétiaire. Il se débattit comme un diable, hurlant et fou de rage à nouveau, mordant les cordes et essayant de s’en libérer. Un véritable fauve. Il réussit même à rompre quelques mailles, suffisamment pour lui permettre de se saisir d’une seule main de la tête d’une des Tortues Ninja, lui écraser les yeux du plat de son pouce et de son index et le condamner ainsi à la canne blanche ou à tout le moins à des loupes bien épaisses. Il hurlait de plus en plus fort, appelant Dieu à témoin contre les injustices dont il se disait victime.

Après une dizaine de bien longues minutes, il comprit que sa partie était perdue pendant que de son occiput gargouillait du sang de sa plaie. Il cessa de se débattre sans pour autant cesser d’incendier ses agresseurs, ses poursuivants, ses censeurs et la terre entière. Puis, comme s’immobilise un jouet électrique dont les piles se sont vidées, il tomba dans une prostration totale, n’eut plus aucune réaction et attendit ainsi probablement qu’on le débarrassât de la seule chose qui lui restait : la vie.

Ses propos dits ‘’insensés’’ mériteraient d’être publiés. Ils constitueraient à mon humble avis un petit bijou de texte philosophique contre le sort, contre la haine de la différence, contre la veulerie de certains, la curiosité malsaine d’autres, en fait contre … les hommes… Je me rappelle très bien ceux qu’il prononça en cette mémorable matinée et me réserve d’y revenir un de ces lundis…

Un ‘’immonde’’ personnage s’approcha du filet et, de son gros godillot clouté, envoya à Tarzan un coup d’une violence inouïe dans le visage qui ne fut bientôt plus qu’une plaie béante. Le  »maréchal » en eut même un hoquet de dégoût…

Mais je vis, je le jure, entre les chairs éclatées du héros, un sourire narquois, semblant répéter, en signe de mépris pour l’humanité, les derniers mots du loup d’Alfred de Vigny :

Il disait :  » Si tu peux, fais que ton âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive,

Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. « 

mo’

Epilogue :

Vingt ans après, emménageant dans un nouvel appartement du centre de Casablanca, une gentille et toute frêle voisine vint proposer son aide. Nous eûmes une petite conversation. Apprenant que j’étais originaire de Fès, après s’être assurée que je n’étais pas trop gougeât,  elle me demanda si j’avais jamais entendu parler de celui que l’on nommait à Fès, Tarzan. Je fus sidéré et lui répondis que non seulement j’en avais entendu parler mais que bien plus, je l’avais rencontré… Je lui racontai – sans les détails sanguinolents, cette rencontre. Elle souriait d’un étrange sourire de petite fille triste et à la fin de mon récit qu’elle n’interrompit à aucun moment, elle versa quelques larmes, puis, s’essuyant les yeux et baissant la tête, me dit :

  • Tarzan, c’est mon papa !

Etait-il encore en vie alors ? Avait-il péri lors de son arrestation ? La pudeur m’empêcha de le lui demander et je ne le sais toujours pas…

 

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