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J’espère que vous n’avez rien oublié de ce génie prométhéen des mathématiques nommé Alexander Grothendieck – 1928-2014 ! J’en ai parlé d’étrange façon ici même il y a 6 mois, dans un ’’post’’ intitulé familièrement : C’est qui çui-là ?

https://mosalyo.wordpress.com/2016/03/21/cest-qui-cui-la/

Je me rappelle avoir dit que bien évidemment je ne comprenais rien à ses travaux scientifiques mais que même pour ses travaux littéraires, mes performances en matière de compréhension étaient pour le moins modestes.

L’amical et tendre bourreau qui avait attiré mon attention sur cet ’’extraterrestre’’ personnage s’est rappelé à mon bon souvenir cette semaine de rentrée scolaire pour me conter ses ballades estivales à travers la lande bretonne et le plaisir qu’il avait pris à déguster la livraison de Septembre 2016, de la belle revue …

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… portant le n° 467, qui parle abondamment d’Alexander Grothendieck dans un dossier que signe un prestigieux collectif …

Cela pouvait n’être qu’une énième resucée de ce que maintenant tout le monde sait, à savoir que ce fils d’un anarchiste russe de confession juive et d’une marginale allemande, longtemps apatride, Alexander Grothendieck grandit dans divers refuges en Allemagne puis en France.

Durant l’après-guerre, il s’imposa comme l’un des plus grands mathématiciens du siècle. Il développa une nouvelle vision de sa principale discipline, la géométrie algébrique.

En 1970, il tourne subitement le dos à la recherche. Il s’intéresse à l’écologie radicale, puis part définitivement vivre en reclus, au fond de l’Ariège tout près du camp ou son père avait été interné à son retour de la Guerre d’Espagne avant d’être livré aux Allemands Nazis par le Gouvernement Daladier.

Il décide alors de limiter au strict minimum ses contacts avec le monde.

Il fait récupérer 60.000 pages manuscrites qu’il aimait appeler ses ’’gribouillis’’ par un de ses élèves mathématiciens, Jean Malgoire. A ce jour ces documents sont quasi-inexplorés : on sait seulement que s’y trouvent le fruit de ses méditations, sa correspondance et des travaux mathématiques.

En a-t-on du moins fini les travaux de numérisation et de déchiffrage ?

  • Le nettoyage, le reconditionnement, l’inventaire détaillé des documents ainsi que leur numérisation sont terminés. Ce travail a été réalisé par les services de la bibliothèque inter universitaire. La transcription sera abordée dans un deuxième temps : cela prendra des années et l’aide de nombreux mathématiciens sera sollicitée.

Ces archives recèlent-elles des découvertes mathématiques déterminantes ?

  • Parmi ces manuscrits, deux tiers sont complètement inédits et attendus avec beaucoup d’intérêt par la communauté des mathématiciens. Rappelons qu’Alexandre Grothendieck, s’il avait cessé de publier depuis le début des années 1970, n’avait pas arrêté pour autant de produire des mathématiques.

Alors qu’advient-il actuellement des plus de 60 000 pages retrouvées chez lui et léguées par testament à la BNF en 1997 ?

  • Celle-ci a accepté le legs, et est en cours de négociation avec les ’’héritiers’’ pour régler les conditions financières et juridiques de ce legs…

Ce pouvait n’être que cela, mais bien heureusement, ce ne l’est pas. Dans ce numéro spécial, la Revue a demandé à plusieurs de ses proches d’apporter leur contribution pour approfondir les divers aspects de l’étrange personnalité du génial mathémathicien. Elle foisonne d’informations, d’inédits et de choses intéressantes, à un titre ou un autre. Il est donc préférable à toute autre méthode de la lire simplement. Je donne ici l’adresse de cette Revue :

file:///C:/Users/achem_000/AppData/Local/Microsoft/Windows/INetCache/Content.Outlook/VY5F5EDI/Pour.la.Science.N467.FRENCH.eBooK-NoTaG%20(2).pdf

Notons pour commencer les fondements de la vie à propos desquelles Alexander Grothendieck s’est clairement exprimé :

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Méthodologie de recherche de la Vérité :

Sa puissance intellectuelle le poussait à penser contrairement à la plupart des personnes qui veulent rendre compréhensibles –à eux-mêmes ou à d’autres- des faits, des principes, des théories ou des problèmes généraux cherchent d’abord un exemple concret, instructif et aussi simple que possible. Grothendieck était complètement étranger à cette idée. Dans l’ensemble de ses travaux de géométrie algébrique, il n’y a aucun exemple. Bien qu’il ne l’ait jamais dit explicitement, il semblait penser que considérer des exemples détourne le regard des vrais principes fondamentaux et du cœur propre des choses. Grothendieck était probablement le seul à avoir cette conviction. Mais en fait, lui ne se sentait pas seul de son espèce ; d’autres avant lui, comme Freud, Gandhi ou le poète américain du XIXe siècle Walt Whitman, avaient su voir et décrire cette sorte de vérité qu’il caractérisait d’évidente et pourtant cachée à la plupart des gens par un épais voile égotique substituant d’autres images, plus plaisantes, à celles que seuls les ’’mutants’’ perçoivent avec immédiateté.

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Découverte de l’Identité

Il s’agit de sa lucidité ’’pathologique’’ quant à sa semi-judaïté… puisque son père était juif. Ecoutons ce qu’en dit Leila SCHNEPS :

… ’’Qui étudie la souffrance humaine au XXe siècle ne peut ignorer la Shoah. Grothendieck aborde le sujet après un long périple personnel. Il semblerait que, s’il savait depuis des décennies que son père avait été déporté en 1942 à Auschwitz, où il a trouvé la mort, c’est seulement dans les dernières années de sa vie que cet événement a pris pour lui un sens intime, personnel… C’est à ce moment qu’il semble ressentir pour la première fois que le judaïsme – celui de son père ne semble pas l’avoir intéressé auparavant – recelait peut-être un véritable sens, un sens qui le concernait, lui. Dans une lettre à une ancienne amie, il écrit :

’’Sachez que pour moi ’’être juif’’ ne m’a jamais posé problème, pas plus qu’être allemand, ou une fois ’’naturalisé’’ français, après avoir été apatride une trentaine d’années durant. Par contre, j’ai appris l’existence d’un peuple juif, il y a moins d’un an. Et que mon destin est lié de près à celui de ce peuple, sur lequel j’ai des clefs, et des lumières…’’

Si la réalité des victimes de la Shoah l’a profondément frappé, les textes qu’il s’est mis à lire sur le sujet, en revanche, l’ont peu impressionné. Comme beaucoup de gens, des survivants de la Shoah en particulier, il trouvait que les écrits qui lui tombaient sous la main ne parvenaient absolument pas à communiquer la vraie nature de l’horreur, que le public non plus ne voulait pas vraiment savoir.

Ainsi, il crache sur les œuvres destinées à ’’un grand public distingué, à présent grand consommateur de Shoah-et-tout-ça’’ : ’’Un ’’public Shoah’’, qui en demande et en redemande, né comme par enchantement dans la foulée du Mémorial. Public friand, nous voilà ! Merci, merci ! Militants de la Mémoire, après 40 ans d’indifférence honteuse au scandale et à la honte de la Shoah, et au scandale et à la honte, pires, de l’après-Shoah : l’impunité des ’’bourreaux nazis’’ et de leurs prête main français, et – inséparable de celle-ci- le silence pudique de tous sur le sort des victimes. Comme on se cacherait, chut ! d’une maladie honteuse, la plus honteuse des maladies : avoir subi, humiliés, sans défense, mépris, violence, massacre – et à présent, le silence pudique’’…

 »Ce passage réunit à lui seul les traits les plus saillants de la pensée grothendieckienne : l’horreur, c’est mal, mais la capacité humaine – individuelle ou collective – d’accepter toutes les horreurs sans se livrer à une insurrection totale qui y mettrait fin une fois pour toutes est un mal encore bien pire. Cette pensée représente la conclusion logique de la vie ratée de son père, anarchiste militant qui avait consacré sa vie à changer le monde, et qui y croyait dur comme fer jusqu’à ce que l’impossibilité évidente de sa tentative ne le réduise au désespoir. Peut-être, tout comme lui, Grothendieck a-t-il tenté l’impossible. Mais la tentative est d’une telle puissance et d’une telle justesse que nul ne peut y rester tout à fait indifférent après en avoir pris connaissance. Poésie, allégorie, érotisme, plaidoyers, correspondance, autobiographie – autant d’efforts désespérés pour communiquer les vérités qu’il voyait à un monde qui se fermait à lui –, c’est cela, l’héritage littéraire » d’Alexandre Grothendieck. » Leila SCHNEPS.

Après ses premers écrits qu’il devait relire avec plaisir ou fierté même peut-être, Grothendieck s’est mis à se considérer comme un chercheur et témoin de vérité. Il se reconnaissait la capacité d’y voir clair, d’observer sans déformation, de s’affranchir de la peur ou des forces de l’ego ; et il sentait qu’il était la voie par laquelle ces vérités devaient éclater au grand jour.  »Grothendieck a attribué la source de cette compréhension à Dieu, aux anges ou au fait que lui-même était un mutant, et il a appliqué cette même écoute aux mathématiques, au sort de la planète, à la société ou à la psychologie humaine. » Toujours d’après Leila SCHNEPS

homme-femme

Indifférence des genres :

L’attirance érotique entre le masculin et le féminin, et l’impossibilité pour l’un de jamais atteindre ou posséder entièrement l’autre, voilà pour Grothendieck la source profonde de toutes les souffrances. Il n’y a qu’une solution : que chacun parvienne à résoudre le conflit à l’intérieur de lui-même, et commence par en prendre conscience. Dans un passage bien antérieur à ce texte, issu de La Clef du yin et du yang (1983-1985), il décrit sa première expérience, toute personnelle, de cette découverte :

’’C’était au mois de juillet 1976, au cours d’une courte liaison amoureuse avec une jeune femme, G., peut-être un brin plus ’’hommasse’’ dans ses façons d’être que les femmes que j’avais aimées précédemment. Le hasard a voulu que les circonstances matérielles qui ont entouré ces amours étaient telles, que je me voyais placé dans un rôle typiquement ’’féminin’’. Je faisais le ménage et préparai les repas du soir, en attendant que le conjoint rentre d’une longue et fatigante journée de travail : garder dans les collines un troupeau de cent cinquante chèvres, qu’elle devait de plus encore traire le soir. Il setrouvait que ce rôle inhabituel d’épouse au logis m’allait comme un gant. La chose peut paraître minime – pourtant, ça a fait ’’tilt’’ alors. Le lien s’est fait en moi avec certaines pulsions et désirs dans ma vie amoureuse, s’exprimant alors et pour la première fois dans certains poèmes d’amour, où le vécu amoureux apparaît, sans ambiguïté aucune, comme ’’féminin’’. J’ai compris alors, sans réflexion ou ’’effort’’, sans velléité de réticence ou de gêne, que dans mon corps comme dans mes désirs, dans mes sentiments et dans mon esprit, j’étais femme, en même temps que j’étais homme – et qu’il n’y avait aucun conflit d’aucune sorte entre ces deux réalités profondes en mon être. En ces jours-là, la note dominante était féminine – et j’acceptais cette chose avec reconnaissance, dans un muet étonnement. Quand j’y pensais, il y avait en moi une joie silencieuse, très douce.’’

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’’Plaisir’’ de l’Enseignement

À la veille de la rentrée 1978-1979, il distribue aux étudiants une réflexion dans laquelle il entend provoquer « une saine nausée devant la perspective de reprendre encore et toujours le sempiternel ballet mécanique, figurants falots dans le rite infiniment ressassé de notre propre castration ! »

Voilà pour le fond… La forme suit…

Il propose de tirer les notes au sort entre 10 et 20, ou met 20 à tout le monde ! Pour beaucoup, l’homme semble perdu pour les maths.

 

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Honneurs & Gloire

Si les récompenses permettent de mesurer le talent, alors le sien paraît immense. Il obtient en 1966 la médaille Fields, souvent considérée comme le Nobel des mathématiques. Celle-ci est attribuée tous les quatre ans à des chercheurs de moins de 40 ans.

Ensuite, vient la médaille Émile Picard, de l’Académie des sciences, en 1977 ; puis, en 1988, le Prix Crafoord, créé par l‘Académie royale de Suède pour mettre en avant les sciences oubliées par Alfred Nobel. Lui ne leur accorde pas grande importance. La première, il la vendra aux enchères pour reverser l’argent au gouvernement du Nord Vietnam en guerre contre l’Oncle Sam. La seconde finira en casse-noisettes, qualifié de « très efficace », chez un ancien élève.

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Voici, au début des années 70, Alexander Grothendieck au sommet de sa gloire, reconnu, hautain, désintéressé et comme en dialogue permanent avec l’Au-Delà.  »S’il n’avait pas été un grand mathématicien, nous n’aurions sans doute jamais connu l’écrivain prolifique qu’il fut à partir de ces années-là. Ses œuvres écrites, éparpillées, difficiles à déchiffrer, partiellement perdues, seraient restées au fond des malles où elles ont été consignées après sa mort.

Mais à cette époque, issue de la grande crise de civilisation qui traîne sous le feu et sous forme de guerre froide depuis la fin de 2ème guerre mondiale, ’’MAI 68’’ que les gens ont adopté et suivi peu ou prou sans trop s’interroger sur ses causes… L’un de ces révoltés de la civilisation humaine, le plus conséquent, le plus scientifique et le plus prestigieux de tous, est Alexander Grothendieck. »

Pour lui, il est évident que tant de mal ne peut être produit que par les dévoyeurs de la science, ceux qui se servent de l’argent des citoyens pour chercher comment tuer plus, comment détruire davantage. Dans le cadre d’une organisation du genre ’’étudiants chahuteurs’’ dédié à la défense de l’écologie, ’’Survivre … et Vivre’’ il se démène avec la fougue et la rigidité habituelle. L’anecdote la plus savoureuse et révélatrice de cette période est celle-ci : Il est accueilli par Jean Pierre Serre en tant que l’un des deux scientifiques étrangers ’’professeurs invités’’ au Collège de France, donc dans le temple de la recherche française dans son expression la plus haute et ce qu’il trouve à demander, là très précisément, c’est sa nouvelle obsession :

Allons-nous continuer la recherche scientifique ?

Sous-entendu, bien évidemment ce qu’il a répété à plusieurs reprises :  »alors que l’on sait que tous les maux de l’humanité en proviennent et que la Planète Terre n’en a guère plus que pour quelques décennies ? »

Evidemment le projet de l’installer dans une chaire au Collège de France capote et Grothendieck retourne à l’enseignement secondaire à Montpellier…

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En 1972, il a l’impression de frapper un grand coup en organisant, dans le cadre de son ’’association’’ une conférence à laquelle il assigne la tâche de décider de l’opportunité de poursuivre la recherche scientifique ou non.

Il dit, s’exprimant à ce sujet dans son ouvrage ’’Récoltes et Semailles’’ :

’’ Survivre et Vivre  est le nom d’un groupe, à vocation d’abord pacifiste, ensuite également écologique, qui a pris naissance en juillet 1970, en marge d’une Summer School à l’Université de Montréal, dans un milieu de scientifiques et surtout, de mathématiciens. Il a évolué rapidement vers une direction ’’révolution culturelle’’, tout en élargissant son audience en dehors des milieux scientifiques. Son principal moyen d’action a été le bulletin (plus ou moins périodique) de même nom … sans compter une édition en anglais, maintenue à bout de bras par … un jeune mathématicien canadien dont j’avais fait connaissance à Montréal… Le premier bulletin, entièrement de ma plume – naïve et pleine de conviction ! et tiré à un millier d’exemplaires, a été distribué au Congrès International de Nice (1970), lequel réunissait – comme tous les quatre ans, plusieurs milliers de mathématiciens. Je m’attendais à des adhésions massives — il y en a eu – si je me rappelle bien, deux ou trois. J’ai surtout senti une grande gêne parmi mes collègues ! En parlant de la collaboration des scientifiques avec les appareils militaires, qui s’étaient infiltrés un peu partout dans la vie scientifique, je mettais surtout les pieds dans des plats bien garnis … C’est dans le ’’grand monde’’ scientifique que j’ai senti la plus grande gêne — les échos de sympathie me venant de là se sont réduits à (deux)… C’est dans ce que j’ai appelé ailleurs « le marais » du monde scientifique, que notre action a trouvé une certaine résonance. Le bulletin a fini par tirer à une quinzaine de mille d’exemplaires – un travail d’intendance dingue d’ailleurs, alors que la distribution se faisait artisanalement. Les dessins juteux de Didier Savard ont sûrement beaucoup contribué au succès relatif de notre canard. Après mon départ …, ça a fini par tourner au groupuscule gauchiste, au jargon tranchant et aux analyses sans réplique, et le bulletin a fini par mourir de sa belle mort. Ce qui avait été à comprendre et à dire, à un certain moment proche encore de l’effervescence de l’année 1968, avait été compris et dit. Il n’y avait guère intérêt après ça de faire tourner et retourner un disque à perpète… ’’

Conférence donnée par Alexandre Grothendieck au CERN en 1972 sur le thème : « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? » http://bit.ly/2aDwl9T.

Ressent-il comme une fin de monde cet échec social ? Il ne s’arrête pour autant ni de ’’produire’’ des mathématiques, ni d’écrire, sur tout, à propos de tout, sans arrêt. Il songe sérieusement à se délester de toute sa production antérieure. Et n’est-ce pas un symbole plus que parlant, le fait qu’il range cette production partiellement en vieux cartons de … ’’couches Pampers’’

Il s’exile au fond de l’Ariège, tout près du camp ou son père a été interné à son retour de la Guerre d’Espagne ou il s’en fut combattre les troupes franquistes, le totalitarisme, l’horreur et l’injustice, avant d’être ’’livré’’ à l’Allemagne nazie par le gouvernement français d’Edouard Daladier, à la suite de quoi il fut envoyé à Auschwitz ou il fut immédiatement exécuté.

http://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/alexandre-grothendieck-ou-le-silence-du-genie#

Pendant les premières années de méditation, dans les années 1970 et 1980, ces explorations ont abouti à des révélations intérieures concernant sa propre existence, ses véritables motivations, le vrai sens de ses rêves et de ses actes. Cette période a donné lieu à Récoltes et semailles, La Clef du yin et du yang, puis La Clef des songes, ainsi qu’à une collection éparse de fragments et de poèmes et – comme à toutes les époques – à une abondante correspondance.

’’Vers la fin des années 1980, Grothendieck présente des symptômes de délire religieux. Il annonce le Jugement dernier pour le 14 octobre 1996 et proclame que Dieu l’a chargé d’en informer l’humanité ; il s’identifie à une nonne stigmatisée et considère son père adoptif comme la réincarnation de Jésus – on pourrait facilement allonger cette liste. Grothendieck disparut de la sphère publique en août 1991. Il acheta pour cela une vieille ferme à Lasserre, en Ariège. Il garda secret son lieu de résidence. Il refusait presque tous ses visiteurs, dont ses enfants. Selon ses propres dires, il s’occupait d’un travail philosophique sur le « Monde ». Pendant les vingt-trois dernières années de sa vie, il écrivit des dizaines de milliers de pages de « méditations ». Très occasionnellement, il demandait des livres à d’anciennes connaissances ou à la bibliothèque de l’IHES. Pendant toutes ces années, Grothendieck n’aurait quitté son repaire qu’une seule fois, pour une raison tout aussi émouvante qu’absurde. Il pensait avoir fait du tort à un camarade d’école primaire, et voulait réparer cette faute. Comme il ne se souvenait plus du nom de cet élève et que sa venue à Hambourg n’était pas annoncée, le voyage fut totalement vain. En 2010, il fit à nouveau un coup d’éclat. Dans une lettre ouverte, il interdit la diffusion de ses écrits. Les projets de réédition de ses livres ou d’édition de ses œuvres complètes furent ainsi temporairement gelés. Qu’en est-il aujourd’hui après le décès de Grothendieck en 2014 ? Il me semble important de rassembler et archiver tous ses écrits, scientifiques et autres (et en particulier sa très volumineuse correspondance). Son importance en tant que scientifique en fait un personnage d’intérêt public. Mais par-dessus tout, c’est un homme qui s’est rapproché des frontières de l’humanité, que ce soit intellectuellement, existentiellement, spirituellement ou moralement. Le parcours et le destin exceptionnels d’Alexandre Grothendieck n’appartiennent pas qu’à lui-même, mais aussi et surtout à la société. C’est en cela que l’on reconnaît un homme vraiment extraordinaire.’’

file:///Pour.la.Science.N467.FRENCH.eBooK-NoTaG%20(3).pdf

Plus tard, et surtout après son retrait volontaire en 1991, il a étendu ses réflexions aux autres personnes et à la société tout entière, toujours à l’affût de l’évidence invisible, celle qui lui révélerait les ressorts véritables des comportements humains. Comme le mathématicien qu’il était, il cherchait le sens des choses dans la structure et ses écrits sont jonchés de diagrammes complexes reliant les aspects de l’âme humaine, les éléments, les symboles, les émotions. Ce qui frappe, dans l’ensemble de son travail, c’est qu’il n’a jamais cru à l’inanité des choses, à leur caractère aléatoire. Si la présence du Mal – avec une majuscule – le dérangeait au point de le pousser parfois à des accès de déraison, il n’a jamais cessé d’en chercher le sens, jusqu’à remonter aux origines de l’existence.

Pour s’exprimer, il avait recours à la poésie symbolique, quasi érotique, comme au raisonnement logique et serré. Dans un travail au titre ambitieux Histoire de la Création, écrit en 1992, on découvre une première partie intitulée « L’ère originelle, ou l’Amour et le Conflit », qui commence ainsi : Aussi loin qu’elle regardait en arrière, toujours et à tout moment, il y avait eu l’Autre. Son regard était là, fasciné, la fouillant jusque dans les mouvements les plus déliés et les plus reculés de son âme, comme pour étreindre et pour prendre possession de ce qui pourtant, mystérieusement et inexorablement, toujours lui échappait. Même quand elle se donnait à lui, et même dans ces moments entre tous où toute réserve, toute prudence en elle s’était évanouie, effacées par cet élan d’amour se donnant tout entier – même en ces rares moments, le meilleur pourtant toujours lui échappait.’’

Utile à lire également : http://images.math.cnrs.fr/Alexandre-Grothendieck.html#nh16

Après ces quelques pas dans l’univers d’un génie absolu, intraitable, ardu et peu commode, en sais-je bien plus sur lui ? Franchement cela m’importe vraiment peu. Mieux, je sais qu’autant que cela me sera possible, je lirai ses écrits, le charriant amicalement pour la pauvreté de son style et son vocabulaire étique, mais béant d’admiration devant … tout le reste…

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