Oportet esse ut vivas,

non vivere ut edas

Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger Cicéron,

 L’intelligence transforme le savoir en savoir-vivre qu’elle décline en savoirs divers en tête desquels le savoir manger. Le savoir manger et d’autres savoirs basaux et collatéraux peuvent se conjuguer et produire alors … du bonheur …  

Mille fois j’ai vérifié que dans ce monde de communication totale et vitale, la toque et le palais remisent dans l’armoire aux balayettes les minettes et dans celle des cabinets les minets qui ne savent ni manger, ni encore moins faire à manger. L’Oportet esse ut vivas du camarade Marcus Tullius dont phrase et photo ci-dessus va à vau-l’eau sous les coups de bélier de l’évolution économique et mentale. Elle devient ainsi plus que contestable et manger passe du statut de besoin biotique à celui de plaisir … hédoniste ou la chair et l’esprit célèbrent des alliances jubilatoires (1)

Qu’est-ce donc que bien manger ? – La réponse constitue le vaste programme que je me fixe dans le cadre de cette chronique imposée par des éditeurs impatients de lire mes anathèmes, mes imprécations, mes condamnations des marchands de produits alimentaires, des cuisinières et cuisiniers mauvais ou banals à pleurer, des restaurants infâmes, des traiteurs immondes et autres escrocs de la table dont les plus terribles sont assurément les clients passifs et consentants … L’attente est donc énorme.

Tremblez, gâte-sauces

Je suis, dit-on, une véritable terreur pour mes hôtesses et, si bénéficier de mon généreux silence est relativement facile compte tenu de ma bonhomie, décrocher mon compliment est très rare ; mes félicitations quant à elles, sentent la naphtaline et la dernière fois que je les ai exhibées remonte vraiment au siècle dernier. C’était, voyons voir, en 1999, à Rabat, au Maroc.

Il est même bien au dessus de mes forces de manger ce qui n’est pas bon et ma santé délicate est un complice de choix pour l’esquive et le refus. Je décline 98% des invitations que l’on m’adresse. Je refuse systématiquement, au grand dam de ma douce concubine, la sortie ‘’p’tit resto’’ parce qu’elle se solde presque toujours chez moi par un embarras de trois jours.

Lorsque des motifs professionnels me condamnent à l’épreuve sacrée de l’ingestion, celle-ci est suivie d’une autre encore plus redoutable : la digestion. Mais l’essentiel est alors d’éviter le pire, la régurgitation, à la vue de l’enzymatique gloutonnerie de mes congénères qui rendent assiette blanche à chacun de ces plats dont les seules odeur et vue me dérangent.

Autant que vous le sachiez, dans une autre vie, j’exerçais un métier de bouche : poissonnier, oui Monsieur ! Mareyeur-exportateur, plus exactement ! Le pageot ni le cigalon, la courbine ni la squille, leur temps de cuisson ni leur herbe complice, leur garniture idéale ni leur morceau de choix n’ont de secrets pour moi ! Cette glorieuse spécialité m’a, par l’entremise de mes clients qui étaient leurs fournisseurs, assis à la table des plus grands chefs de la planète dont je ne citerai, excusez du peu, que Paul Bocuse et Ferran Adria, tous deux désignés par leurs pairs comme ‘’les meilleurs cuisiniers du monde’’, le premier dans les années 70 et le second 25 ans après… J’en parlerai une autre fois…

Ces mauvaises fréquentations ont titillé ma curiosité et je me suis mis à commettre quelques plats, avec rage et fougue, me jurant sans cesse de faire rendre goût au plus humble des œufs au plat.

Oui, vous aurez compris que je mets une certaine sacralité dans l’acte de manger. J’aime beaucoup cette phrase de José Artur, le journaliste radiophonique qui a écrit un petit livre intitulé ’Manger toujours’’. Il y pose une série de questions philosophiques de grande profondeur dont celle-ci :

Qui suis-je ? Où vais-je ? Qu’est-ce qu’on mange à midi ?

Dans une prochaine vie, si les comptables célestes ferment les yeux sur quelques mauvaises notes glanées çà et là et ne me condamnent pas pour si peu à un futur éternel de vieux singe ou de gros cochon, je voudrais être cuisinier à temps plein. Maître-queux ! Nourrir mes congénères me plait bien. Je le fais déjà sporadiquement dans la présente vie, je le fais sérieusement et je ne suis pas, croyez-moi, de ces cuisiniers dominicaux dont la spécialité est plus la production de vaisselle sale que de  »choses comestibles ».

Mais pour l’instant, je suis chroniqueur alors …

Je m’engage ici, avec toute la fourberie, la mauvaise foi et le caractère capricieux des grands chefs, à vous livrer quelques rares recettes, au gré de ma fantaisie… et si le résultat n’est pas convaincant et succulent, c’est que vous n’aurez rien compris et ne comprenez rien au bien manger. Je vous classerai alors dans cette catégorie de bipèdes qui en sont encore à prétendre que les goûts et les couleurs ne se discutent pas ! Je rejoins en effet totalement la grande Colette (2) lorsqu’elle dit :

Si vous n’êtes pas capables d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler de cuisine…

Mais attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : je ne conseille à personne la pratique d’adjonctions aussi discrètes que peu diététiques destinées à raviver les flammes éteintes et à ramener les amours enfuies, telles que le mélange de macis, cardamome et poils de souris orpheline (3). Nous parlons gastronomie et pas consommation d’espadrille (4)

Je m’engage ici, à alterner mes livraisons de recettes et de critiques de restaurants et autres lieux, services et personnels de restauration que croiseront mes pas de globe-trotter, et à le faire sans concession ni compromission.

Je m’engage ici, à m’occuper avec toute la compréhension et la douceur dont je suis capable de ces lamentables humains (et humaines …) qui pensent se déshonorer en cuisinant.

Je m’engage ici, à vous conter les correspondances troublantes observées entre les plaisirs palatins, les festins lutins, les arétins divins et les baldaquins coquins.

Je m’engage ici même, à vous démontrer la nullité horizontale de tous ceux qui n’ont pas compris que la chair et la chère et la cheire sont un seul et même phonème en des formes distinguées simplement par quelque voyelle et quelques voyous.

 

 

 

 (1) Michel Onfray, Le ventre des philosophes, Critique de la raison diététique, Editions Kiron

(2) Femme de lettres française 1873-1954 http://fr.wikipedia.org/wiki/Colette .

(3) Philtre très populaire de la magie domestique maghrébine.

(4) C’est ainsi que certaines peuplades du Nord de l’Afrique désignent une trop grande soumission de l’époux à sa moitié : elle lui a fait, y dit-on, manger une espadrille

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