Le Sacre de Lille

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Je me suis rendu récemment dans la capitale des Flandres Françaises pour y assister à la cérémonie de remise des diplômes aux lauréats – parmi lesquels mon fils – d’une très honorable Ecole Supérieure de Commerce . Cette ESC doit sa réputation à l’excellence de la formation commerciale qu’elle délivre. Ce n’est pas un hasard si chaque année, elle fait moisson de trophées universitaires de toutes sortes en la matière … Atavisme flamand oblige …

De bons amis Lillois, avertis de mon arrivée accompagné de la maman du de cujus et de son aîné, mirent aussitôt une propriété à notre disposition, et mandèrent chauffeur en livrée nous prendre à l’aéroport avec interdiction de nous laisser procéder à la moindre dépense …

Un programme culturel (inauguration d’une exposition de peinture) fut prévu pour le soir-même de notre arrivée, avec, en suite, un concert de piano, le tout couronné par une très originale collation consistant en une infinité de minuscules portions de mets variés, servies en verrine … Coucher tardif, grande et saine fatigue, cette veille du grand jour de la remise des diplômes.
Pour le lauréat et son aîné, quartier libre qu’ils mirent à profit pour aller vérifier ensemble l’état de leurs champs d’endives en semi-jachère depuis belle lurette. Nous nommons ici endives ces splendides demoiselles blanchâtres qui peuplent la métropole septentrionale …

L’endive se dit  »chicon » dans le Nord de la France. La meilleure, m’y a-t-on expliqué, est celle qui est ferme, brillante, renflée et sans tâche, petite, les  »feuilles » bien serrées et blanches… Ajoutons enfin que les endives sont souvent mariées avec des noix, ce qui en rend la consommation aisée…

C’est le lauréat qui vint nous prendre le lendemain, juste 3 minutes avant le début de la cérémonie … à l’autre bout de la ville. Il avait dormi 4 ou peut-être même 5 minutes et le son de sa voix, sa barbe généreuse et ses yeux papillotants trahissant l’emploi de son temps nocturne. Il ouvrait passage à un zombi silencieux et blafard, son frère… encore plus  »éclaté que lui »… La procession silencieuse et solennelle se mit néanmoins en marche ad augusta per angusta … Nous constatâmes à l’arrivée qu’évidemment, nous étions en retard et dûmes déranger deux ou trois rangées de bons citoyens gaulois pour trouver où nous asseoir. Le gradué nous abandonna pour aller rejoindre ses condisciples qui l’accueillirent triomphalement, confirmant ainsi sa glorieuse réputation de leader de la gaudriole.
Sur la scène, discours, mots de bienvenue, traits d’esprit, calembours de profs brillants et fluents en humour : nous étions bien dans un temple de la culture. Puis, comme dans toutes les cérémonies de remise de diplômes, on attribua divers prix : le prix du meilleur ceci et du meilleur cela … Et là, le suspens fut insoutenable : mon petit garçon allait-il avoir un prix quelconque ? Il est certainement parmi les 10 élèves les plus brillants de l’Ecole, que diable ! A chaque nomination, sa maman bombait le torse, prête à tousser le moment venu, pour informer, urbi et orbi, qu’elle était l’auteure du nominé, mais à chaque fois, elle du se fondre – façon de parler…- dans son siège après … A la fin, elle conclut que le Jury avait été injuste ou  »qu’ils avaient surement dû se tromper ».
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Son nom apparut subrepticement dans une liste de lauréats, projetée sur un écran pendant quelques secondes. C’est donc pour ce flash que nous étions, nous, les Paysans du Sebou (le Danube marocain), montés tout là-haut en Terre Picarde … Puis les lauréats furent invités à poser pour la postérité : une photo souvenir fut réalisée.
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Nous, les parents, fûmes dirigés vers le salon d’honneur ou de grandes tables avaient été dressées pour supporter la bombance offerte pour cette joyeuse occasion : micro-sandwiches (attention, on écrit un sandwich et des sandwiches, in french, indeed.) avec une infinité de farces à la composition mystérieuse et qu’il faut avaler bien vite avant que ne vous assaille votre conscience de non mangeur de porc. Quant aux boissons, j’établis que lorsqu’il y a des bulles sans être du soda, c’est du champagne, boisson de la fête, là-bas, comme le lait d’amande au Maroc …
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Le héros du jour nous rejoignit sous les crépitements des flashes des photographes amis, tenant sa peau d’âne à la main. Il me présenta ses camarades les plus proches et j’eus plaisir à constater qu’il était apprécié … Oui, mais le mot  »camarades » étant le même au masculin et au féminin, vous ne pouvez voir la subtilité. L’une d’elles, qu’il me présenta affectueusement comme  »le rêve de sa vie » osa même hurler  »Oh mon Dieu, quelle horreur ! Dieu m’en préserve ! » Elle, c’était une endive, dix fois pure à la loupe ! Voyant la fière maman interloquée, elle prit naïvement et gentiment la peine d’expliquer :  » Madame, c’est seulement que je n’ai aucune envie de souffrir ! » Oui-da, mon fils s’était bien distingué à l’occasion de ses études lilloises et avait porté notre proposition de civilisation bien plus haut que Poitiers ! D’autres demoiselles me furent présentées, avec force clignements d’yeux pour me préciser lesquelles faisaient partie de la gibecière ou non. Trois années, c’est long ! Le manque de la douceur maternelle et la solitude vous donne de fréquents vagues à l’âme à cet âge si tendre!…
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Mais ne nous égarons point ! Nous bûmes, mangeâmes et papotâmes d’abondance avant que je n’invite dans un bon restaurant, le glorieux, son frère, sa mère et nos hôtes. Avant de mettre en branle la caravane, il donna le nom du restaurant ou nous nous rendions à un bien joli brin de muguet en me lançant une oeillade complice. Dans la voiture, il me promit que j’allais bien rire … Nous nous rendîmes dans un temple de la gastronomie flamande – non, je ne vais pas parler des prix, ce serait honteux puisque c’est moi qui invitais- et bien avant que nous ne finîmes une boisson d’accueil équivalent à notre lait et à nos dattes de bienvenue, la porte du restaurant s’ouvrit pour livrer passage à … Miss Muguet qu’accompagnait une troupe interminable !… Et mon bandit de fils d’éclater de rire… Hélas, ils furent refoulés pour manque de place et c’est donc pleurant à se fendre les yeux que la biche s’en alla!…
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Nous prîmes donc le déjeuner en commentant les évènements du matin et pûmes ainsi pénétrer les arcanes du fonctionnement des grandes écoles : ce sont des entreprises commerciales comme les autres, ballotées entre la condamnation à l’ excellence et l’obligation de rentabilité… Soyons sérieux : cette filière est horriblement chère mais ultra-efficace. Le concerné n’a pas chômé un seul jour après ses études. Son école avait organisé pour cela, il est vrai, un tas de rencontres avec des recruteurs de tous azimuts … -savez-vous que ce mot est d’origine arabe ? – Al Samt.
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Dés la sortie du restaurant, les portables se déchainèrent et l’entreprise de télécommunications qui a la chance de compter dans sa clientèle mes héritiers réalisa ce jour-là un beau chiffre d’affaires car Messieurs les Hommes préparaient le grand bal de clôture des cérémonies, pour le soir même. Le problème, d’après ce que j’ai compris, n’était pas l’hésitation entre diverses tenues de soirée, comme moi à mon époque, mais plutôt dans le fait que les copains résidents à Lille, envahis par les copains travaillant ailleurs, essayaient de contenter tout le monde au niveau du gîte… Qui allait dormir avec qui et chez qui… et c’est une codification très complexe qui tient compte de la précarité des couples, des probabilités de formation d’autres couples, des sympathies et antipathies diverses ainsi que du CV des concerné(e)s. Ben oui, voyons ! Ezzohra – Marie-Catherine ne voudra jamais dormir dans la même maison que son ex, Kaddour-Jean Edouard ! Ces subtiles tractations diplomatiques s’achevèrent vers 19h30, grâce aux incroyables dons d’organisateur de l’aîné… Il était content d’avoir produit  »la feuille de route » qui devait servir de modus operandi, mais fit part tout de même de la difficulté de contenter tout le monde et son père.
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Ce qui est vrai, car le père, votre serviteur, essaya tout l’après-midi de pérorer avec ses éternels conseils. Hélas, les sonneries des portables donnaient à la scène un petit air de cloches de Notre Dame de Paris avec Quasimodo en vedette américaine… ou alors de Don Quichotte et ses insaisissables ennemis… Bref, j’en fus pour mes frais et mes rejetons me firent clairement comprendre que dans un jour pareil, il fallait que je remise mes leçons de morale et leur fiche la paix pour les laisser préparer avec tout le sérieux requis la foire aux chicons – les endives, également nommées les Perles du Nord!
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Puis, l’heure avançant , ces Messieurs me prièrent de me mettre au travail : mon travail, dans ce genre de manifestations consiste à les habiller : choisir leurs vêtements, de la chaussette à la pochette, choisir la coiffure, le degré de rasage, l’eau de toilette et tout et tout… Lorsque la maman ose un avis, elle est immédiatement invitée au silence car c’est pap’s qui sait ! Conscient de l’immense importance de mes responsabilités pour le futur de la planète, je m’en sors généralement au prix de nouveaux achats, la juste cravate manquant toujours au fonds commun des 3 Brummel que sont le père et les fils … Là, en l’occurrence, je dus acquérir 2 cravates et deux chemises pour ajuster les tons et flatter les plastiques apolliniennes … Ordre fut donné au lauréat d’aller immédiatement chez le coiffeur et à l’aîné de ne pas essayer de se laisser de barbe du tout. Puis les chérubins s’en allèrent vers la victoire en chantant…
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Les  »vieux » eurent tout juste le temps de se rafraichir avant d’aller diner dans un restaurant à la mode horriblement ch… chut! pardon, j’avais promis de m’abstenir de commentaires : De grands os à moelle, sciés dans le sens de la longueur, très spectaculaires mais d’un luxe assez canin tout de même, un flan de légumes à base de … devinez ! petits gourmands !… de tomates, oui Madame! quelle insolence dans le luxe !… Et ce petit goût de flotte, quel bonheur ! Délicatement parfumée avec une herbe rare que l’on utilise en orient… Cela s’appelle le  »cozbor » oui, en français c’est LA coriandre!… Tiens ? Vous connaissez ? Quelle culture! Enfin, au dessert on nous servit une spécialité du lieu : des biscuits croquants qui doivent se nommer non point calissons mais fadassons … Donc voilà mon repas … de fête … pour, tenez-vous bien … oh ! et puis zut à la fin : prix de revient au Maroc : 12 Dh TTC, soit 1 €uro et 10 centimes… Ben oui, les os, on les donne à l’oeil ici, le kilo de tomates est à 6 Dh dans les périodes de manque et 50 grammes de farine avec tout ce qui va avec, 6 autres Dh… Bon, sans donner le prix, je vous mets sur la voie : Là-bas, c’est bien plus que 100 fois çà ! A ce prix là, faut pas baver, hein! c’est du gâchis.
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Un sommeil mérité vint réparer les émotions et fatigues de cette mémorable journée.
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Le lendemain, à l’heure prévue pour le départ, nous eûmes beau appeler les divers portables, aucune réponse avant 15 heures, heure à laquelle nous vîmes Ribouldingue et Croquignol – les Pieds Nickelés – apparaître, avec 3 heures de retard, s’appuyant l’un sur l’autre et avançant à grand peine, le teint have, l’oeil terne, la bouche torve, la voix caverneuse et la joue râpeuse. Ils lançaient des borborygmes ursidés pour communiquer quoique visiblement fâchés. Par la suite, j’appris que le stratagème mis au point par l’aîné pour capturer une belle pièce de chicon, une Perle du Nord, donc, avait capoté à cause de l’ exécrable réputation du cadet qui se défendit comme il put, jurant de sa bonne foi. Ils décidèrent donc illico de partager le monde en deux amodiations distinctes et de ne plus jamais pratiquer l’art cynégétique de conserve, pas même la chasse à courre !
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Ils s’affalèrent sur le sofa le plus proche et repiquèrent un petit roupillon aussitôt, en harmonisant les ronflements de leurs sinus chargés comme la conscience d’un corrompu.
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Je m’ébaudissais quant à moi du spectacle en admirant la fabuleuse avancée de l’homme grâce à l’instruction et au passage par une grande école : le retour à la bataille primitive de coexistence de deux mâles sur un même territoire ! Ceci dura quelques minutes, la mère des individus me suppliant de les laisser dormir  »un peu ». Nous fumes sauvés par le gong de l’un des portables : le propriétaire répondit machinalement à l’appelant qu’il rassura sur la bonne marche du monde avant de lui poser à son tour la question que j’entends de sa part tous les jours depuis qu’il a son bac :
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– Qu’est-ce que tu fais ce soir, fils ?
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