Peindre l’essentiel

Pour Halim

Mounia Benkirane vit à Genève où elle est née. Elle peint depuis … toujours … Elle peint ses compréhensions et ses obsessions tout en refusant d’en parler. Vous pourriez d’ailleurs la fréquenter sans jamais savoir qu’elle peint. Elle peint comme d’autres tiennent un journal intime.

Rencontrées par hasard, ces marines m’ont pris au collet et j’y ai vu bien plus que la joliesse des aurores sur les mers pacifiques …‘’

Dans ces cinq toiles, d’où que l’on vienne, on arrive toujours, à travers un col montagneux, arrangé comme un rideau de scène, devant le spectacle de la mer.

Un écrivain n’a qu’un ton et qu’une manière pour exprimer sa personnalité. On reconnaît un style comme on reconnaît un tableau. On peut presque dire qu’un auteur refait toujours le même livre, comme un peintre recommence toujours la même toile.
(Antoine Albalat, Comment il ne faut pas écrire, Plon 1921)

Obsession, ce voisinage de la montagne et la mer ?

‘’Entre les rivages des océans et le sommet de la plus haute montagne est tracée une route secrète que vous devez absolument parcourir avant de ne faire qu’un
avec les fils de la Terre’’.

(Khalil Gibran, Le Prophète)

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Non, il ne semble pas s’agir d’un matin calme sur un port coréen irisé de soleil … Ces cristaux, ces plaquettes et ces bâtonnets, comme échappés du microscope d’un biologiste, figurent plutôt la ‘’soupe originelle’’ dans laquelle les vingt acides aminés essentiels pour créer la vie sont assemblés en milliers de phrases vitales : c’est le langage de la création, c’est la naissance du monde. Les couleurs sont complexes et résultent de mélanges innombrables. Le violet domine, symbolisant l’alchimie que l’on voulait être l’échange perpétuel entre le ciel et la terre, en l’occurrence la mer qui est l’amnios du vivant.

 

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Récipient parfait pour cette soupe originelle, la ‘’Caldera’’ – ‘’chaudron’’ dans nombre de langues méditerranéennes – situé dans le collier de l’archipel volcanique des Îles Santorin, en Mer Egée, entre Italie et Grèce. La création du monde s’y est rejouée en plusieurs occasions et c’est là que l’on situe la disparition de l’Atlantide, vers 1650 avant J.C. Le rouge, couleur du feu et du sang, couleur de la vie, recouvre l’imprécision du violet originel. Le rouge clair, couleur mâle et fécondante et le rouge foncé, profond, femelle et secret, se touchent, s’allient et recommencent ici la représentation du mystère de la vie.

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Les montagnes flanquant la mer figurent maintenant les ailes du dieu-oiseau égyptien Toth. Il prend son envol pour semer, au gré des vents, du génie dans l’esprit grossier de l’homme. C’est le dieu du Savoir. Il communique ainsi à l’âme la nécessité de la connaissance et de l’action. Il recommande de créer de nouvelles voies, d’inventer en partant de la tradition. Les couleurs se complexifient et sentent l’effort pour s’arracher à l’attraction terrestre. Dans un instant, les battements d’ailes auront soufflé sur le monde une tempête purificatrice et remisé toute chose à sa place désignée.

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La sagesse infinie ne peut provenir que de la connaissance supérieure.

C’est de savoir qu’on est infini comme le ciel, qu’on est le grand océan dont l’univers phénoménal n’est qu’une vague, qu’on est comme le lac et que le monde est imaginaire comme le reflet argenté qu’on distingue à la surface de la nacre et qu’on est dans tous les êtres et que tous les êtres sont en nous.
(Paroles de Janaka, roi hindou exemplaire, qui pratiqua le Karma-Yoga).

Le vert, valeur médiatrice, apparaît timidement et le marron aussi. Ils complètent le système qui se met en place comme un cadre de vie d’équilibre et de perpétuité. Dans le ciel, planent des formes blanches dont la langueur d’abandon, comme une apesanteur, semble être le bonheur, la plénitude.

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Pourquoi donc ces chutes ? S’agit-il de l’inventaire de risques ignorés, consignés dans un livre de morale ? Ou est-ce alors le Regressus ad uterum ? Ou encore le retour à un chaos ou l’homme n’est plus rien ? Les couleurs se troublent et le bleu de l’infini s’en va, perdant sa transparence comme pour punir l’homme de ses prétentions supra-terrestres. La couleur de la vérité se teinte de rouge et s’ombre de blanc.
Mais notre délicate pastelliste sait fort bien que le blanc est la couleur obtenue en mélangeant toutes les lumières et qu’il sera d’autant plus pur qu’il resultera de leur équilibre.

mo’

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