Poètes,

à vos lyres !

A la question toujours posée « Pourquoi écrivez-vous ? »,
la réponse du Poète sera toujours la plus brève
« Pour mieux vivre ». (1)

Les Arabes se sont particulièrement illustrés dans la poésie dont ils ont fait un mode de vue qui leur a valu une solide réputation de phraseurs irréalistes, sujets à l’ivresse de la logorrhée. Le Coran a d’ailleurs dû fustiger  »ashu’ara », mot que l’on traduit littéralement par ‘’les poètes’’ mais qui me semble désigner là plutôt les ‘’beaux parleurs’’ ou les ‘’démagogues’’, la nuance définitionnelle étant, comme souvent, déduite par ‘’les doués de raison, les sages’’. La Lecture, elle-même, est un chef d’œuvre à la rythmique magistrale et à la poétique généreuse mais jamais verbeuse.

Mustapha Kasri

Saint John Perse … faisait dans «l’épaisseur de la matière verbale» choisissant les mots et les images pour leur saveur phonique, leur étymologie et leur polysémie. (2)

  

Mustapha El Kasri est poète et traducteur en arabe de poètes réputés difficiles : Mallarmé, Baudelaire, Valéry, Saint Exupéry, Tagore et surtout son grand œuvre : Saint John Perse. Pour restituer la poésie du Prince des Poètes, il dit s’être inspiré de la rythmique du Coran. Cette indication a été – pour moi en tout cas – une indication révélatrice : voilà pourquoi, au-delà de tout ce que j’aime en Perse que je place au pinacle de la maison Poésie, je tremble de ferveur à la lecture de n’importe lequel de ses textes.

 

Saint John Perse

Et c’est assez, pour le poète,
d’être la mauvaise conscience de son temps. (3) 

Il y a problème lorsque l’on cumule charges politiques et sollicitations poétiques. Lorsque l’on est Alexis Léger (4) et que l’on rêve en géopolitique, comme d’autres rêvent en couleurs, cela donne le splendide Anabase

…’’ Saint-John Perse chantait ‘’la montée vers les hautes terres’’ d’un peuple nomade animé par un rêve indéfinissable qui le portait à toujours aller plus loin, jusqu’à fonder une ville et un empire. L’installation est vécue comme la naissance d’une nostalgie de ce temps d’errance où tout était impérissable comme le ciel, le vent, la lumière, les parfums, la nuit ou les oiseaux. La ville est un déclin des rêves éternels, le temps des choses éphémères et vaines, celui des métiers qui réduisent l’homme à de médiocres considérations et emplois…’’

Albert Camus

Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. (5) 

Mais lorsque l’on est Caligula – ou, hélas, l’un des milliers de ses émules ? – et que l’on rêve d’absolu, on part d’un postulat que personne ne se permet de contester : « Ce monde tel qu’il est fait n’est pas supportable. J’ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde » (6) Et cela débouche sur l’arbitraire, la mégalomanie et la folie pure, et, dans le cas considéré, cela se traduit par le fait de faire relier son palais du Palatin au Capitole par une passerelle géante, afin de pouvoir s’entretenir plus commodément avec Jupiter, le roi des dieux …

Heureusement, parmi les chefs d’état qui ont commis des poèmes, il en est qui sont de vrais poètes :

Léopold Sedar Senghor

La poésie ne doit pas périr.
Car alors, où serait l’espoir du Monde ? (7) 

Fut-il aisé à Léopold Sédar Senghor d’assumer la charge de Président de la République du Sénégal, de tenir son rôle de membre de l’Académie française, et de vivre ses passions de philosophe et poète de renommée mondiale ? Ce l’eut été pour un esprit médiocre. Pas pour le père de la négritude et le chantre de la Civilisation de l’Universel, ce qu’Aimé Cesaire, autre géant de la négritude appelait ‘le rendez-vous du donner et du recevoir’’ … Il s’agit véritablement d’une anticipation de 50 ans du nécessaire et inévitable dialogue des civilisations.

Et la poésie n’a pas de pudeur castratrice, elle permet l’expression, la ‘’publication’’ d’audaces… Un exemple par l’absurde :

John Dewey

We can have facts without thinking
but we cannot have thinking without facts  

John Dewey est un philosophe américain, professeur bien austère, de la première moitié du XX ème siècle ; il est le théoricien de l’éducation pragmatique moderne basée sur ‘’l’enseignement par l’action’’ (learning by doing), qui faisait tant rire les Français et leurs  »franchisés » et que 50 ans après, ils essaient d’imiter sans trop y parvenir … Ce monsieur n’avait donc aucune prédisposition pour la fantaisie. Pourtant, après sa mort, sa servante révéla qu’il écrivait des poèmes (pas fameux au plan poétique, entre nous) qu’il détruisait aussitôt après les avoir composés et jetait dans la corbeille à papiers de son bureau … où elle allait en cachette … les récupérer. Ces poèmes ont été publiés après la mort de Dewey. Ce qu’il faut retenir, c’est le besoin impérieux, inavoué, caché, d’innombrables hommes d’écrire des poèmes et déduire de ce cas précis que la poésie développe la pensée la plus stricte et l’équilibre.

Poètes,

vos papiers !

(8)

 

 

Picasso

Le petit poète

Les candidats à la poésie sont effectivement légions, même si 99 fois sur cent, la production est une détestable ‘’rimaille’’ avouée par exemple par ce plaisant sonnet acrostique trouvé sur la toile dont je ne donne que le premier quatrain, et l’adresse.

Imitateur obscur des esprits trépassés, Servile sertisseur de perles de culture, Abreuvant mes amis de ma trouble mixture, Brave petit soldat d’un art qui a passé ;

 

http://lerimailleur.canalblog.com/

 

Néanmoins, le statut des poètes dans la Cité a toujours et partout été source d’arguties.

Mahmoud Darwich

Mais nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir. (9) 

C’est le Romantisme qui semble leur avoir ouvert les portes de la Cité en leur attribuant les tâches de guides, phares, éclaireurs, vigies, chantres ou tribuns.

La politique récupéra la poésie après que la religion l’a versée au domaine public et que l’industrie des plaisirs ait lassé. Toutes les politiques en ont fait une caisse de résonance : nationalisme, fascisme, anarchisme, colonialisme, anticolonialisme, communiste, socialisme, tiers-mondisme, écologisme, racisme et autres isthmes encore plus étroits. Les poètes sont de bons petits soldats car l’engagement n’est pas feint chez ces âmes sensibles : l’on connaît les déboires d’Hugo avec ‘’Napoléon le Petit’’ ; sait-on que l’immense Saint John Perse a été déchu de la nationalité française par le Régime de Vichy ? Desnos est mort à Drancy et Machado à Collioure ; Maïakowski s’est suicidé ; et bien plus près de nous, Lounès Matoub a été assassiné en Kabylie voisine.

Ne parlons pas ‘’des vingt et cent’’ qui, dans tous les pays du monde, ont connu l’index, la prison, le mépris et la misère ! Fallait-il que le poète payât de sa vie son droit de Cité ? Et d’abord, quels sont ses rôles à l’ère contemporaine ?

Rêveur sacré ?

 Sorcier manipulant des utopies ? 

Prêtre de l’art pour l’art ?

Gardien du paradis des amours enfantines ?

Sylvain de la forêt des symboles ?

Alchimiste du verbe ? 

Guide des hommes ?

Tribun démagogue ?

Mais est-il bien utile d’être matériellement … utile, à l’heure où le monde se fissure sous la pression de la matérialité et s'écroule ?



Camal ELMILI-HAMAYED

ehcamal@gmail.com  

Des livres que j’ai lus tout au long de ma quête

Mon cœur s’est endurci,

Mais il a peu appris :

Je m’éteins lourd de sens et pur analphabète.(10)

Le métier ‘’utilitaire’’ de Camal ELMILI-HAMAYED fut plus qu’austère. Il y brilla et en atteignit les sommets. Puis, sans crier ‘’gare !’’, à l’âge de la force et de la pleine lucidité, il décida de ‘’tout envoyer balader’’ pour se consacrer à … la ballade. Et depuis, il exerce une dangereuse activité de ‘’terroriste du bien’’. Bousculant la bêtise sous toutes ses formes, traquant le mal derrière toutes les grimaces, pansant la blessure où qu’elle saigne, ce Don Quichotte dégingandé guerroie, souvent seul, parfois contre tous. Et en homme de paroles, il écrit, sans arrêt et sans répit. Pour qui ? Ne sais ! Il m’a fallu le convaincre de partager ses poèmes et, Dieu me pardonne, lui dire méchamment qu’à défaut, il prouverait une détestable infatuation . En voici un, sur la poésie justement. 

LA POESIE 

Elle est plus qu’art et plus que science,

Un souffle en l’homme de divin,

Entre la grâce et l’inconscience

Jubilatoire et incertain.

Ame parlée dans ses silences,

Voiles flottant sur ses beautés,

Dans les couleurs du contresens

Elle est pudeur et nudité.

De ce qui est ou qui n’est pas,

Comme un aveu de l’impuissance,

Six pieds sous terre et au-delà

Elle fait feu de tous les sens.

Sombres clartés, fragile orgueil,

Dans son miroir aux mille essences,

La vie, la mort, l’amour, le deuil

Parlent à tous de l’espérance.

Et qu’elle vienne en noir ou blanc,

Papillon dans la transparence

Elle est plus libre que le vent ,

La poésie est délivrance.

Camal ELIMI-HAMAYED

Copyrights et tous droits réservés à MOSALYO
Revenons à notre débat qui consiste à situer le poète dans la Cité, car il est tard et nous devons conclure : . 

- Que dire aux enfants qui sollicitent notre permission pour être ‘’slameurs’’, ‘’rapeurs’’, ‘’raieurs’’ ou … autre forme actuelle de poésie ? 

- Que ça ne nourrit pas son homme ! 

- Mais vous galéjez, mes amis ! Puff Daddy a fait une fortune colossale – plus de 800 millions de $ avec des rimes ! Au contraire, aujourd’hui, il suffit de faire bien ce que l’on fait. 

Et comme vous vous en doutez, j’ai gardé l’atout majeur pour la fin : 

- Que signifie poésie ?

- Le mot vient du grec, poiêsis, qui signifie « faire, créer ».

mo’
(1) En 1955, en réponse à un questionnaire sur les raisons d'écrire, Saint-John Perse déclare : « À la question toujours posée : « Pourquoi écrivez-vous ? » la réponse du poète sera toujours la plus brève : « Pour mieux vivre ». 

(2) Réponse extraite d’une interview au journal ‘’Le Matin’’ du 18 Mars 2008

(3) Extrait du Discours de Stockholm à la réception du Prix Nobel de Littérature en 1960

(4) Nom véritable de Saint John Perse

(5) Déclaration de Caligula, in Caligula, d’Albert Camus

6) Ibidem 

(7) L.S. Senghor, in postface d’Ethiopiques.

(8) Titre d’une chanson de Leo Ferré

9) Extrait d’un discours prononcé par Mahmoud Darwich (dont les préoccupations ne sont pas seulement littéraires) devant les membres du Parlement International des Hommes de Lettres en hommage à ces « maîtres des mots ». 

(10)Extrait d’un poème de Camal ELMILI-HAMAYED intitulé ‘’Perdu’’ .
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