E l o g e D u D é s e s p o i r

(Première Partie)

Rembrandt, Le Philosophe

Le désespoir dont nous parlerons ici est à prendre dans son acception étymologique –on pourrait l’écrire en deux mots- et même si le simple fait de l’évoquer vous horripile (1), il semble bien qu’il signifie la libération de l’homme de son rapport au temps : lorqu’on n’espère pas, on n’attend rien et on agit. Bien maîtrisé, le désespoir serait donc une ‘’pierre philosophale’’(2) grâce à laquelle nous pourrions obtenir la réalisation de nos aspirations et la satisfaction de nos désirs. Au contraire de toutes les croyances basées sur la fatalité, il ne nous déresponsabilise pas, il est au contraire le calcul de probabilité du possible, la preuve de l’utilité de la lutte pour la vie, pour son amélioration, pour son progrès, dans le cadre reconnu de sa finitude.

Le désespoir dont nous parlons est gai, comme l’est le savoir de Nietzsche. Grâce au désespoir, nous extirpons de nos vies les axones et dendrites du temps – le passé et l’avenir – qui entravent notre vie. Les avatars de ces terminaisons sont la nostalgie et l’espoir, dont le désespoir est justement l’éradication. Le désespoir nous restitue la maîtrise de nous-mêmes et nous adoube ‘’chevaliers sans peur et sans reproche’’,  »agissants » et congruents, pour lesquels ne compte que le résultat. Le problème ne vient pas de notre rapport direct à lui, mais notre liberté reconquise fait peur aux Maîtres de l’Espace, le leader et le dealer, dont les réflexes génériques et immémoriaux ne doivent pas faire oublier qu’à l’origine, le pouvoir est né dans la tête de ceux qui s’y sont soumis, tout comme le commerce n’est entré en fonction que parce que des acheteurs ont acheté. Ce duumvirat a fait ‘’fortunes’’, matérielle et mentale, car il a d’une part couvert notre espace vital de lois, règles et normes, et d’autre part incrusté dans nos esprits tout le trouble et l’addiction ressortissant des rapports du bourreau et de sa victime, du sadique et du masochiste.

Le bourreau et la victime forment un couple idéal et leur perversion consiste à théâtraliser leurs rapports au sein desquels l’un a besoin de l’autre pour exister. Plus étrange encore, dans la société devenue ‘’cavité’’ au sens de la physique quantique, espace prison, si l’on préfère, le bourreau évolue plus commodément que sa victime : elle, vit dans le remords que lui cause sa négligence et l’espoir qu’elle place en sa délivrance. Ainsi, ayant subi la blessure, la victime est de plus plongée dans la mélancolie, la peur permanente et enfin la dépendance. On voit ainsi que le passé est toujours regrettable et le futur toujours un repoussoir de nos frustrations. Les Maîtres de l’Espace ont grimé  »le Temps » et confisqué le désir, pour le réorienter en fonction de leurs intérêts. Au passage, ils ont redéfini le bonheur en le réduisant au maximum au plaisir, soit un seul des quatre ingrédients reconnus comme constituant cet ‘’état de plénitude’’ comme admis jusque là : ‘’Plaisir + Savoir + Devoir + Esthétique’’ ! Lesdits Maîtres l’ont alors inscrit dans la colonne ‘’actif’’ de leur bilan sous la désignation ‘’progrès’’.

Pour cela, les Maîtres ont emprunté et fourbi de nouvelles armes : la communication de masse –publicité et mode… et l’économie de masse –production et consommation. L’individu n’est peut-être alors plus  »taillable et corvéable à merci », mais il n’existe qu’en fonction de son aptitude à intégrer la chaîne du développement économique : Le ‘’JE PENSE DONC JE SUIS’’ est envoyé par-dessus les moulins de la Hollande si chère à Descartes et il est remplacé par un plus prosaïque ‘’JE DEPENSE DONC JE SUIS’’. On lui a maintenant installé dans la tête un nouvel idéal : la consommation. Il est aussi pratique que l’ancien car à l’infinitude de la pensée, succède celle de l’insatisfaction. Mais la principale amélioration apportée au nouveau modèle est la démocratie, alibi vertueux de bien des turpitudes. L’approche ‘’marketing’’ est simple et géniale : Nos bonnes âmes entretiennent indéfiniment notre insatisfaction. On peut ainsi comprendre que le bonheur soit inaccessible, notre crédulité étant, comme noté par Joseph Joubert ‘’Plus difficile à dissuader qu’à persuader, et plus facile à tromper qu’à détromper. »

Pourtant, une théorie de philosophes prestigieux a défilé devant nous, comme autant de Rois Mages, portant sur leurs tablettes l’offrande des têtes coupées des enfants du temps, le passé et l’avenir, l’espérance et le désir, remplacés par la relativité, l’onde et le quanton ! Si ce n’est pas le couronnement du désespoir, alors, qu’est-ce donc ? Democrite(3), Epicure (4), Hobbes (5), Hegel (6), Ciaramelli (7) et surtout Kierkegaard sont là, chacun traînant derrière lui ses pères et ses pairs, comme dans ce tableau de Pieter Bruegel intitulé « La parabole des aveugles » qui fait référence à la parabole du Christ adressée aux Pharisiens: « Si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou« . Autrement dit, si dans une démonstration ou une construction, l’une des pièces est défectueuse, l’ensemble s’effondre.

« La parabole des aveugles »

Pieter Bruegel

Mais reprenons notre affaire. Chacun des ‘’malvoyants’’ a raison et pourtant, la cohorte avance vers un désastre annoncé. Sans repartir sur d’autres pistes et faire encore se choquer les anciens et les modernes, l’or et le bleu, le rouge et le noir, disons que point derrière les nuages de poussière soulevé par le chevau-léger ou la fumée émise par l’engin infernal d’un big bang médiatique, une nouvelle loi dont l’application, sans toucher au présent, sans juger nos principes et nos croyances, prétend nous offrir le moyen de choisir notre avenir, tout au moins dans sa séquence évènementielle, et nous enseigner le processus de satisfaction de tous nos désirs… Elle ne prétend nullement, cependant, apporter le bonheur, mais elle le sous-entend. Cette loi, c’est la Loi de l’Attraction qui pourrait être énoncée ainsi, très sobrement pour l’instant :

Vos pensées et croyances attirent ce à quoi vous pensez et créent le monde autour de vous

Vous êtes témoins que j’ai amené dans des conditions objectives la présentation de l’œuvre – livre et film – qui en Amérique apparaît comme un choc civilisationnel et bat tous les records depuis treize mois :

The Secret

le livre, le DVD et l’adresse du site : http://www.thesecret.tv/

Tout d’abord, pour ceux qui n’en ont pas entendu parler : L’auteur de ce livre, une australienne à la quarantaine tassée, nommée Rhonda Byrne(9), vous livre les clés du succès et vous incite à prendre le contrôle de votre existence. Grâce à la seule force de la pensée, il est possible affirme-t-elle d’influencer le monde physique et d’obtenir ce que vous désirez vraiment dans la vie. C’est un phénoménal succès de librairie. Elle en tire un ‘’film’’ qui ressemble bien plus une ‘’page magazine d’émission télé’’ qu’à un film puisqu’il n’est constitué que d’interviews et de témoignages, le tout d’une grande sincérité, même si la qualité technique est tellement médiocre que l’on pense que  »cest fait exprès ».

Rhonda Byrne

Voici l’une des innombrables présentations :  »On se l’est transmis (Le Secret) à travers les âges, on l’a ardemment convoité, on l’a caché, perdu, volé et acheté à prix d’or. Ce secret séculaire a été compris par certains les personnages les plus célèbres de l’histoire : Platon, Galilée, Beethoven, Edison, Carnegie, Einstein, ainsi que par d’autres inventeurs, théologiens, scientifiques et grands penseurs. Le secret renferme la sagesse des maîtres des temps modernes, des hommes et des femmes qui l’ont utilisé pour s’assurer la santé, la prospérité et le bonheur. En mettant en pratique cette connaissance du secret, ils ont accompli des choses extraordinaires : ils ont supprimé la maladie, acquis d’immenses fortunes, surmonté des obstacles et réalisé l’impossible ».

L’imagination est tout ce qui importe,

c’est l’aperçu des futures attractions de la vie

Albert Einstein

mo’

RV LA SEMAINE PROCHAINE POUR EN PARLER EN DETAIL

(1) Horripiler : etymologiquement, dresser les poils sous l’effet du froid ou de la peur ou … plus, si affinités …

(2) Pierre philosophale : pierre magique qui, selon les alchimistes, devait permettre de transmuter tout métal en or. Son obtention était l’un des objectifs spécifiques de l’alchimie.

(3) Démocrite : (460 – 370 avant J.C.)Philosophe grec, qui a développé la théorie atomiste de l’Univers : http://fr.encarta.msn.com/encyclopedia_761562516/d%C3%A9mocrite.html

(4) Epicure : Immense philosophe qui n’a qu’un lointain rapport avec l’adjectif auquel il a bien involontaire donné son nom. Consulter le site facile et passionnant http://antinomies.free.fr/epic3.html

(5) Hobbes est un philosophe anglais du XVII ème siècle http://www.ledroitpublic.com/hip/hobbes.htm

(6) Hegel est un philosophe allemand 1770 —1831 http://fr.wikipedia.org/wiki/Pens%C3%A9e_h%C3%A9g%C3%A9lienne

(7) Ciaramelli : professeur de philosophie et rédacteur de la Revue philosophique de Louvain auteur de La Distruzione del Desiderio, consulter directement son site, hélas, uniquement en italien http://www.filosofia.unina.it/ciaramelli/ .

8 Kierkgaard: XIX ème siècle. A son sujet, consulter le site très simple : http://www.memo.fr/Dossier.asp?ID=289 , ou plus riche, si vous êtes anglophone, http://www.iep.utm.edu/k/kierkega.htm .

(9) Rhonda Byrne :http://www.getinvolvedtogether.org/fr/nap/articles/index.xtp?pageidx=4


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