E l o g e d u D é s e s p o i r

(Deuxième Partie)

Le bonheur repose sur le malheur,

le malheur couve sous le bonheur.

Qui connaît leur apogée respective ?

Lao-Tseu

Comme annoncé la semaine dernière, nous revenons sur le fabuleux succès de ‘’The Secret’’, un livre et un film ressortissant de la pensée positive, qui promet de donner à l’homme tout ce qu’il désire : santé, richesse, bonheur et aussi … malheur !

Tout d’abord, pourquoi serait-ce un secret ? Celui-ci résiderait dans le mystère fait par les plus grands hommes de l’épopée universelle pour dissimuler les principes de la loi d’attraction, qu’ils ont découverte et dont ils se sont servi et de son influence sur l’individu. En effet, Platon, Newton, Beethoven, Victor Hugo, Thomas Edison, Winston Churchill et Bell auraient connu cette loi et l’auraient appliquée, sans jamais éprouver le besoin de la révéler au reste de l’humanité.

Rappelons tout d’abord ce que dit cette loi : Nous attirons à nous, dans notre vie, ce à quoi nous pensons – exactement comme un aimant attire le métal et ainsi, nous devenons ce que nous pensons.

Nos pensées et croyances créent le monde réel

Cette loi semble pouvoir être comprise, admise et utilisée par bien plus de monde que n’importe quelle autre loi. Elle a été énoncée, comme déjà dit, par Rhonda Byrne, sous les formes et dans les conditions ci-dessus précisées, en 2006 aux Etats-Unis d’Amérique – where else ?

L’Amérique s’en est engouée car elle flatte et anoblit l’homme en lui reconnaîssant un pouvoir, non pas démiurge (de création) mais bienfaisant (d’attraction du bien). Son observance est aisée et de plus, si la prière religieuse promet le salut éternel dans un autre monde dont l’huis est la mort, cette concentration psychique-là promet des gains immédiats, sonnants et trébuchants.

Mon propos ne sera pas polémique et n’a d’autre prétention qu’un premier examen critique destiné à étudier – du point de vue le moins subjectif possible – la recevabilité de cette ‘’loi’’ au programme de nos réflexions. Mais pour faire mon examen, je vais remonter bien loin …

Ouranos, Gaïa, Chronos,

le Ciel, le père, la Terre, la mère, le Temps, le Fils

Une « amusante » leçon de cosmogonie grecque

Comme souvent, l’enseignement de la cosmogonie grecque est riche, captivant et … surprenant : Notre force, nous la puiserions du Ciel, Ouranos, et de Gaïa, la Terre des amours desquels naquit Chronos, le temps, qui est notre faiblesse. Ouranos en prit conscience et entreprit d’empêcher la naissance d’autres enfants ‘’débilitants’’ du ventre de sa femme de façon … lubrique : en la pénétrant sans arrêt. Chronos, pour ‘’délivrer’’ sa mère des assiduités abusives de son père et soulager ses frères de l’autoritarime dudit père, émascula celui-ci pendant son sommeil avec la complicité de la mère. A la suite de quoi, il prit la place de son père et le Temps devint ainsi le Maître de l’Univers.

‘’L’espace est ma force et le temps est ma faiblesse’’

La conscience du temps, sa faiblesse, est inhérente à la pensée humaine : le passé s’évanouit et laisse place au présent dont on sait qu’il est le passé du futur, étant clair dans tout esprit que ce qui est ne sera plus. Il est totalement impossible d’ignorer cette scansion objective de l’univers, car le temps n’a pas changé depuis le Big Bang ! (Quoique, aux dernières nouvelles… mais laissons celà…)

Une formule de Maurice Merleau-Ponty –philosophe et pédagogue du XXème siècle, l’explique parfaitement … : « Le temps demeure le même parce que le passé est un ancien avenir et un présent récent, le présent un passé prochain et un avenir récent, l’avenir enfin un présent et même un passé à venir, c’est à dire parce que chaque dimension du temps est traitée ou visée comme autre chose qu’elle même… ».

Si nous sommes assez peu adroits pour maîtriser le Temps et ne nous permettons d’y penser que depuis peu, et encore, par le contournement du problème qu’en fait la physique moderne, nous l’avons beaucoup étudié et observé au point de prévoir au millliardième de seconde près, la naissance de la lune, les heures des marées, l’heure d’arrivée d’un vaisseau interplanétaire envoyé vers un corps céleste situé à des années lumière de notre Terre ! Nous commettions ‘’simplement’’ l’erreur de croire que l’espace et le temps étaient deux choses distinctes. Elles le sont quelquefois certes, mais pas toujours …

Jusque récemment, il nous paraissait impossible de rendre compatible la Théorie de la Relativité et celle des Quanta, arrimage nécessaire depuis que l’on savait que là réside la clé des problèmes de couple de l’Espace et du Temps. Enorme avancée lorsqu’on pense qu’Einstein disait il y a à peine 50 ans :

 » Je dois ressembler à une autruche qui, sans cesse, cache sa tête dans le sable relativiste pour ne pas avoir à regarder en face ces vilains quanta. »

Bon, arrêtons là et révélons ce que vient faire cette généreuse digression dans notre affaire. Avec la simplification d’un scientifique de comptoir que je prie les scientifiques ‘’sérieux’’ de bien vouloir excuser :

La pensée est une impulsion électrique

Une impulsion électrique est un ensemble d’ondes

La matière est faite d’ondes

La pensée et la matière peuvent communiquer et cela a été démontré par le fait que l’on sait construire des machines qui obéissent à la pensée – propriété utilisée surtout en médecine pour faire se mouvoir des prothèses.

Donc en théorie tout au moins, rien dans la science n’infirme les assertions de la Loi de l’Attraction établie par Rhonda Byrne.

Il est une autre piste à tenir en compte pour étayer cette loi :

La grande unification de l’univers

La formule de Newton, bien entendu révisée depuis

Mais la Loi d’Attraction est-elle universelle, comme se doit de l’être toute loi scientifique ?

Personne ne semble remarquer ‘’l’homonymie’’ entre La Loi d’Attraction et la Loi de l’attraction universelle – ou loi de la gravitation qui est, avec la force électromagnétique, l’interaction faible, et l’interaction forte, l’une des quatre forces fondamentales de la physique. Cette Loi énoncée par Isaac Newton est peut-être le schème qui permet le mieux la représentation sensible du monde : un objet lâché d’une hauteur tombe à terre. Le physicien en eut, dit-on, la révélation alors qu’il était assis sous un pommier et qu’il assista à la chute d’un fruit. Le corps du fruit n’alla ni vers les cotés, ni vers le haut, mais vers le bas, tout droit vers le centre de la terre.

Cette loi est valable sur terre et partout ou il y a de la matière dans l’univers. Chaque corps céleste, naturel ou artificiel, représentant un ensemble homogène dans l’espace, a sa propre loi d’attraction – gravitation et lorsque plusieurs corps sont rapprochés, les attractions s’entrecroisent et sont contradictoires… S’ouvre là un champ infini d’investigation pour essayer de restituer à la science sa noble mission : nous aider à comprendre.

‘’Peut-être, aussi, devra-t-on en conclure que, dans les avancées scientifiques, la part de l’intuition, c’est à dire des facultés transcendantes de l’esprit humain, a dépassé largement la part de la logique, y compris au travers de la mise en œuvre de l’instrument mathématique, dans la prééminence du génie sur la raison…’’

L’engouement pour la Loi d’Attraction se justifie par le fait qu’elle prétend que pour la première fois, la ‘’science’’ remet à l’homme son bonheur entre ses mains, ce qui totalement faux puisque c’est l’essence même de la ‘’Pensee Positive’’ et qu’en réalité, des livres comme celui de Rhonda Byrne, il en existait des centaines, bien avant elle ! Une balade cybernétique vous en convaincra. Notons donc le fait que la pensée peut agir sur la matière et  »l’appeler » ! To put a spell …

Nous y reviendrons… peut-être, après réception du flot de vos réactions que je subodore cuisantes pour mes vieux os !… Mais comme déjà dit, j’aime vivre dangereusement …

Digression en guise de commentaire

L’Île Nue

de Kaneto Shindo

La vie quotidienne sur l’île

Une île quasi désertique dans le sud-est du Japon. Une famille constituée des parents et de deux jeunes enfants, vit là, au prix d’efforts inouïs, puisque pour irriguer leurs misérables légumes de subsistance, ils sont obligés d’aller chercher l’eau dans l’île voisine, en barque. L’un des enfants va à l’école, dans cette île voisine. La femme n’a pas d’âge. L’homme ne sourit jamais … Un jour, rapportant l’eau dans des cruches attachées à un balancier, la femme trébuche et l’eau se répand à terre. L’homme vient vers elle et lui administre comme châtiment une unique mais gigantesque claque . Un autre jour, survient un drame horrible et la femme se révolte contre le sort et casse les cruches d’eau. L’homme la regarde et reprend son travail, sans piper mot, sans la moindre expression.

Imaginez tout cela sans aucune parole, sans scénario ou presque. Ce film a pourtant eut la palme d’or à Cannes en 61 et il devint un film culte de la mythique décennie des années soixante. A couper le souffle de beauté, d’intelligence, d’intensité dramatique.

Et maintenant, quel est le rapport avec notre sujet ? Pour l’instant je ne le vois pas, mais je suis sur qu’il est là. Nous faisons une expérience d’écriture : aucun d’entre nous ne sait ou nous allons, surtout pas moi, mais soyez tranquilles, nous y allons.

Il serait trop facile de parler de désespérance : ce serait faux puisque les membres de la famille qui vit sur l’Ile Nue éprouvent un vrai bonheur chaque jour qui passe et où ils ont réussi à vivre et satisfaire leurs besoins. Ont-ils des envies ? Rien n’est moins sûr et pourtant, peut-on assimiler leur quotidien à une ‘’lutte de survie’’ ? Non seulement ! L’école, la beauté de l’île, la paix des éléments, tout semble tranquille et permettrait ailleurs au contraire l’espérance, en tout cas une progression vers quelque part de mieux. Or …

Rappelons que nous sommes en pays shintoiste, de cette voie des dieux dont le concept majeur est le caractère sacré de la nature. Le profond respect en découlant définit la place de l’homme dans l’univers : être un élément du grand tout. Ainsi, un cours d’eau, un astre, un personnage charismatique, une simple pierre ou même des notions abstraites comme la fertilité peuvent être considérés comme des divinités. Impressionnant d’intelligence au sens premier de ce terme : lire entre (les lignes) ou choisir parmi (plusieurs choses).

Pour être heureux dans ce ‘’temple de la vie’’ que leur manque-t-il ? – Rien !

Presqu’un sourire

Selon leur culture, et selon les critères de toutes les sagesses du monde, ils peinent certes, mais ont aussi une sérénité tout à fait exemplaire, et ce n’est certes pas ici qu’on le discutera, surtout pas nous qui demandons à longueur de journée aux cieux de nous accorder cette sérénité, cette paix de préférence à toute autre chose.

Le shintoïsme, fusion de l’homme dans l’Univers, décliné de cent façons différentes dans la vie quotidienne des Japonais, ne les a pas empêché de devenir la seconde économie du monde, ce qui veut bien dire que là-bas comme partout ailleurs, l’homme recherche le bien-être matériel. Mais sait-on quelle est la véritable force de l’âme japonaise ?

C’est l’art de la négociation et du consensus ! Et oui, les guerriers émérites qui ont réinventé la guerre et en ont fait l’art que l’ont sait, sont les meilleurs diplomates du monde et ils ‘’gagnent’’ parce qu’ils ‘’savent ne pas perdre’’ ! Ce n’est pas une lapalissade, détrompez-vous, cela veut dire qu’impliqués dans une situation quelconque, ils ressortent toujours avec une solution, un arrangement, bon ou mauvais, mais un arrangement, et cette simple attitude est un Secret ! Pourquoi seraient-ils doués de cette faculté ? Peut-être parce que dans un territoire exigu, l’erreur social est trop lourde de conséquences graves, voire fatales. Une personne enrhumée se met un masque, sinon, elle va en contaminer de nombreuses autres, l’incivisme devenant ainsi un luxe qu’ils ne peuvent s’offrir. Imaginer le désordre dans un essaim, dans une fourmilière, ou un accident sur une autoroute un jour de grand départ !… Une catastrophe, c’est-à-dire dans le sens étymologique, la ruine et la mort, le retour vers le bas, comme indiqué par un pouce retourné et en l’occurrence, l’alternative est bien simple : la vie ou la mort.

Pour revenir sur notre Île Nue, le terrible malheur qui s’abat sur ces gens-là est le grain de sable perturbateur cher à Hollbach et aux déterministes : Il a troublé l’ordre naturel de ce monde en abrégé, de ce microcosme et provoqué l’incompréhension et la souffrance par perte des repères !

Le désespoir ! ‘’Dé’’ (privatif) et ‘’espoir’’ (substantif). L’exemple est particulièrement riche et je m’en réjouis : L’Île Nue est le film du double désespoir !

Premier ‘’Désespoir’’ en son acception d’absence d’espoir, absence présentée ailleurs comme le substratum indispensable à l’épanouissement de l’homme : Sur cette île ingrate, ou la vie est un morceau d’anthologie, on procrée, on avance sans état d’âme.

Second ‘’Désespoir’’ en son acception de perte (accidentelle) de l’espoir, de l’espérance, c’est-à-dire de découragement et de peine indicible : Sur la même île ingrate, ou la vie est un morceau d’enthomologie, le malheur est arrivé et l’un des personnages est abasourdi, pendant que l’autre de douleur se consume.

A droite, la douleur hurlante de la mère

A gauche, l’incompréhension muette du père

Cette sage famille shintoïste aurait-elle été sauvée du malheur par la connaissance du « Secret » de Rhonda Byrne ? Elle, cette famille, n’avait rien à faire des stolons du temps : le passé et la mémoire, l’avenir et le rêve. Le Temps pour elle est un « long fleuve tranquille » et elle était préparée ou programmée pour tisser de l’avenir et non le subir ou se contenter de le souhaiter ! Qu’auraient gagné ces braves gens à se regarder tous les matins dans une glace pour se répéter qu’ils étaient les plus beaux et les plus forts et que par la magie de la seule force de leur désir, la matière et le cours des choses allaient leur obéir, comme le prétend la Loi d’Attraction ? Bien évidemment, rien ! Et c’est pour cela qu’ils n’en ont jamais eu même l’idée !

mo’

__________________________________________________________________________________________________

Publicités