Lettre à ma maîtresse

Lundi, 02 juin 2008

Maîtresse,

L’année de la prise de la photographie ci-dessus, vous enseigniez dans cette école française, laïque et républicaine de ma ville natale et qui portait le nom d’un illustre soldat. Ma grosse tête et mes yeux tristes reposaient sur un corps chétif et seules mes oreilles étaient généreusement épanouies.

Mon tablier était toujours propre, mais mes poches regorgeaient d’objets divers et insolites, glanés au cours de mes promenades sans fin d’enfant solitaire, dans l’immense cour de récréation, sous les mûriers gigantesques qui la bordaient, sous le portique des balançoires, et dans le bac à sable tout au fond. J’en faisais collection : coquillages, menus objets égarés, billes perdues par d’autres enfants, bouts de ficelle et autres papiers multicolores.

Vous étiez ma maîtresse et j’étais, sans comparaison possible votre meilleur élève puisque d’un bout à l’autre de l’année, hormis le mois où les oreillons m’avaient obligé à rester à la maison, j’ai gardé la première place au classement mensuel.

J’avais pris conscience de votre intérêt pour moi à l’occasion de la correction du premier devoir de ‘’rédaction’’ dont le sujet était :’’Votre maman est malade, vous l’aidez dans les travaux ménagers’’. J’avais obtenu la meilleure note et, comme le voulait l’usage, vous aviez lu mon ‘’œuvre’’, à titre d’exemple. Le ton que vous aviez mis m’avait donné la certitude d’être un grand écrivain. Ce ton présentait bien sûr plus d’intérêt que mes mélodramatiques et chétives idées, mais j’étais fier. Tout en lisant, vous m’adressiez d’inoubliables sourires auxquels je répondais bien involontairement par des rougissements d’un mélange de plaisir et de modestie. Cet échange scella en tout cas à jamais notre complicité et je ne pense pas vous avoir jamais déçue, tout le temps que dura notre idylle.

Vous rappelez-vous notre premier tête-à-tête ? Vous m’aviez retenu à la fin du cours du matin pour me demander si je voulais bien venir, aussitôt après le déjeuner, pour vous aider à décorer la classe. Ma grosse tête avait failli se déboîter tant ses innombrables hochements avaient été véhéments pour vous signifier mon accord. Puis, j’avais couru vers le réfectoire de l’internat pour être le premier à manger, à finir de manger, à avoir mangé, pour vous retrouver. Combien de siècles dura cet horrible repas ? De quel sadisme ne firent preuve les surveillants avant de m’autoriser à me lever de table et courir vers vous ?

J’avais traversé la cour comme un météore pour me heurter à une porte close. Une immense déception commençait à me ravager avant que l’eau vive de votre voix ne m’appelle depuis le préau conduisant à la porte d’entrée de l’école : ‘’Je suis là’’, m’aviez-vous rassuré. Mon sourire maladroit de soulagement dut vous faire bien rire. Aussitôt dans la classe, nous nous étions mis au travail. Vous me demandiez mon avis sur les gravures, sur leur disposition, sur leur place, sur leur alignement. J’étais ivre de bonheur et je priais le temps de suspendre son vol et l’heure propice de suspendre son cours ; je priais le Ciel de mettre en panne la sonnerie qui allait interrompre ce commerce si doux. Tout le zèle que je déployais était applaudi par vos mots magiques et vos sourires angéliques. Juché sur un escabeau j’étais chargé de tenir les affiches que vous épingliez, puis je devais aller à l’autre bout de la classe pour juger de leur alignement. Puis je revenais près de vous en courant. C’est au cours de l’un de ces retours vers vous que je me suis retrouvé les quatre fers en l’air. Vexé, je me suis relevé aussitôt en époussetant mon tablier. Mais vous étiez déjà accroupie près de moi et, me prenant entre vos bras, tout contre vous, vous m’aviez demandé : ‘’ Mon bébé s’est-il fait mal ?’’

Que ne suis-je mort à cet instant précis, là, tout contre vous ? Votre parfum magique m’eut offert un linceul merveilleux et votre poitrine le plus doux des paradis. Pourtant, rouge de confusion, j’avais détourné la tête, mettant ainsi mon visage tout près du vôtre. Et… vous aviez déposé sur ma joue déjà en feu, le premier baiser d’amour reçu dans ma vie. Je crois bien que j’avais osé vous serrer pendant que dans mon ventre se formait une boule ardente qui voulait exploser pour vous offrir le plus beau des mots d’amour que je connaissais alors : ‘’ – Maman !’’

C’est alors que la hideuse cloche avait sonné… Vous relevant, vous m’aviez foui la chevelure avant de m’envoyer me mettre en rang avec les autres, à l’extérieur de la classe, notre domaine merveilleux. En tournant le loquet de la salle de classe, je vous avais jeté un dernier regard de souffrance que vous aviez abrégée en me promettant que nous allions continuer les jours suivants. Mon sourire revint et je suis alors sorti sous les quolibets de mes camarades qui me traitaient de ‘’fayot’’, ce dont, bien sincèrement, je me moquais éperdument car, oui Madame, je vous aimais !

Je ne vivais plus que dans l’attente de vous retrouver et le charme de notre douce liaison augmentait chaque jour. Dés que nous nous retrouvions, vous posiez sur votre bureau les meilleurs bonbons du monde que vous m’invitiez à goûter. Le troisième jour, ma fierté masculine m’avait poussé à réagir et y aller également de mon écot : je fis la folle dépense de cinq centimes pour l’acquisition de cinq bonbons à la menthe chez ‘’Vieux Canard’’, le marchand ambulant qui venez à la porte de l’école nous narguer avec ses délices tarifées … Mes bonbons étaient nus et je les avais gardé trop longtemps dans la main, de peur de les perdre. Alors, lorsque j’avais voulu les déposer sur votre bureau, ils restèrent collés à la paume de ma main et entre eux… Mais vous m’aimiez trop pour en être dégoûtée. Au contraire, vous en aviez pris un et juré qu’ils étaient exquis. Décidément, j’étais fou de vous, mais vous le méritiez bien.

Vers le mois de mai, un monsieur fort et moustachu, toujours souriant, il est vrai, prit l’habitude de vous accompagner et de venir vous chercher jusque dans notre classe. On me dit que c’était votre fiancé. Je dénonçais cette horrible calomnie auprès de mes camarades, laissant entendre pernicieusement que moi, je connaissais la vérité. Mais l’évidence finit par s’imposer à moi et m’empêcha de dormir bien des nuits. Que lui trouviez-vous que je n’avais ? Et qui savait s’il travaillait bien à l’école ? Comme moi ? J’appris qu’il était également instituteur, mais dans un autre établissement. Il eut beau me faire sauter au ciel, m’appeler ‘’chouchou de ma chérie’’ me sourire et rire, rien n’y faisait, je ne l’aimais pas ! Il se mit alors à me corrompre en m’offrant d’énormes bonbons, que j’acceptais, bien sur, mais pas en riant. A peine en souriant, alors ! Quant à vous et moi, nous continuions d’échanger des sourires complices que je lui interdisais en quelque sorte de partager avec nous. Mais sa gentillesse eut raison de ma défiance car je lui savais gré de me laisser vous trouver belle comme le jour, et de vous aimer éperdument.

Un beau matin, vous étiez fatiguée et il fut chargé de nous donner cours à votre place. Heureusement, vous aviez refusé d’aller chez vous et aviez assisté à son cours. Merci mon Dieu, vous vous étiez assise près de moi, sagement, m’offrant à l’envi les effluves ardents de votre parfum enivrant. Ma main gauche, qui maintenait mon cahier à sa place était ornée d’une tâche de sang récoltée en cours de récréation. Vous aviez subrepticement sorti un adorable petit mouchoir brodé et, après l’avoir humecté du bout de votre langue, me prenant la main, vous aviez nettoyé la minuscule plaie, sous la table, à l’abri du regard du monsieur moustachu et des autres élèves. J’étais au bord de l’évanouissement. La cloche avait alors sonné et vous m’aviez laissé seul, avec l’odeur de votre parfum sur ma main, comme un trophée mirifique ! Quel courage eus-je dû avoir pour me laver les mains avant de passer à table !

L’année tirait à sa fin et j’étais ulcéré par l’idée de ne pas vous voir durant les longs mois d’été. Je refusais même de penser que l’année suivante, je n’allais plus être votre élève, mais chaque fois que cela arriva, je m’en voulus même d’avoir bien travaillé et m’imaginai en cancre, avant de me rappeler que si vous m’aimiez, c’était d’abord parce que je travaillais bien. Alors comme toujours en amour, on contourne l’évidence et je me suis promis que même si j’allais dans une autre classe, je viendrai dans la vôtre, vous voir, vous aider, vous … aimer. Vous m’aviez associé à la préparation de la fin de l’année. Nous avions choisi ensemble les ‘’prix’’. Sauf le mien bien sûr. Ce prix d’excellence que j’avais tant mérité. Bon prince, je fus généreux avec mes condisciples et j’en est bien été récompensé.

Le jour de la distribution des prix, sous le préau décoré, en présence de centaines d’adultes dont mon papa, Monsieur le Directeur m’avait remis un énorme livre rouge-brun qu’ornait un gros nœud de ruban doré. Après avoir reçu une tape affectueuse sur la joue en guise de félicitations, en descendant de l’estrade de la gloire, je vous avais regardée toute sourires, dans votre belle robe à fleurs et j’en avais eu les larmes aux yeux. Alors, pour me donner une contenance, j’avais lu le titre : Le Capitaine Fracasse, avec en dessous, Théophile Gautier. Il était grand et beau, mon prix d’excellence et je vous aimais, énormément. Un nouveau regard furtif dans votre direction m’apprit que vous me regardiez toujours en parlant, sûrement de moi, avec votre voisine, une autre institutrice.

Après ce congé symbolique, la remise du prix, qui scellait en quelque sorte la fin de notre contrat social, je n’ai pas eu envie de retourner dans les rangs, je me suis jeté dans les bras de mon papa, grand, fier et protecteur, ému par les prouesses scolaires de son drôle de rejeton. Je suis resté près de lui, lui tenant la main, jusqu’à la fin de la cérémonie, moment que je redoutais tant.

Puis… tout là-bas, vous dirigeant vers la sortie, vous vous étiez retournée pour me faire un dernier signe de la main, accompagné d’un sourire que j’avais voulu voir triste pour apaiser ma douleur infinie de vous quitter.

Combien d’années nous séparent de cette merveilleuse aventure sentimentale ? En eus-je de plus belle par la suite ? Ce qui est certain, c’est que vous, je ne vous ai jamais oubliée et … je ne vous oublierai jamais. Je vous aime, Maîtresse.

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