On joue au Docteur ?

L’approche de la puberté est dévastatrice. Chez les filles et chez les garçons aussi. Pour ces derniers, je puis témoigner ! Je ne parle pas du plan esthétique ou, effectivement les duvets disgracieux, la dislocation du corps, les rires demeurés et la recherche de la voix ne flattent particulièrement ni la plastique, ni ‘’l’appeal’’. Je parle de la recherche de la voie, de la vocation !

Cette période provoqua comme une ‘’tempête sous mon crâne’’ à coté de laquelle celle d’Auguste dans Cinna a été une berceuse. Ma pauvre tête, quoique énorme, fut à cette époque le siège de sollicitations et tiraillements divers, à tous les plans. Nourri comme déjà dit au compliment et gavé à l’amour, il me fallut à cet âge-là mettre en marche le processus de sélection de mon futur métier, mon immense intelligence me laissant choisir librement entre toutes les disciplines. Au départ, je voulus suivre mon penchant naturel pour la défense de la veuve et de l’opprimé, mais un adorable grand-père, quelques jours avant son départ vers le ciel, me demanda d’écarter le barreau car selon lui, je n’étais pas assez fourbe et menteur pour être avocat !… Flatté par le compliment (si, si, à l’époque c’était une qualité que d’être droit et sincère !), j’ai respecté son testament.

Pour un haut fait quelconque – j’en ai tellement commis que j’ai oublié celui dont il s’agit ici – ‘’qui vous savez’’ m’offrit un magnifique microscope, en métal s’il vous plait, pas de ces jouets ridicules faits de matière plastique dans l’Empire du Soleil Levant (remplacé aujourd’hui par l’Empire du Milieu) qui ne sont pas très sérieux. Non, le mien était ‘’Made in France’’ comme l’attestait le poinçon. J’aurais préféré ‘’Made in USA’’ mais enfin !

Après avoir étudié la racine de tous les cheveux que je trouvais ou arrachais alentour, après avoir observé les reliefs des repas familiaux, les gouttes de sang de généreux donateurs, mes jeunes sœurs et mon ‘’puîné’’, des larmes, de la salive et autres matières de paillasse, je me convoquai et me tins à peu près ce langage :

Bonjour Monsieur Mo’,

Que vous êtes joli,

Que vous me semblez beau,

sans mentir, si à de si prosaïques activités vous réservez votre génie, vos recherches et votre microscope, alors le monde est mal ! Allons, Messire, qu’un sursaut salutaire vous secoue et vous oriente vers ce qui peut soulager la souffrance de vos frères humains ! Je convins que j’avais raison et décidai in petto d’embrasser la carrière reine entre toutes : la médecine. Avant de poursuivre mon récit, je tiens à rassurer : il ne s’agit à aucun moment pour moi de ‘’jouer au docteur’’ ni de m’adonner à ces jeux troubles dont Tonton Sigmund dit des choses choquantes. Non, ma soif d’absolu me fermait les voies de la médecine généraliste car tâtonnante, de la gynécologie car mal élevée et d’autres spécialités car pas assez scientifiques. C’est donc pour la chirurgie que j’optai car elle au moins, me semblait soigner pour de vrai !

Les attributs de la fonction ! Rien de tel pour se prendre et être pris au sérieux ! J’empruntai une blouse blanche chez ma grande sœur, une blonde dont les yeux bleus, d’amour mourir me faisaient, et la boutonnai soigneusement jusqu’au menton. Je mis un stylo, un tournevis et une paire de ciseaux dans la pochette, histoire de faire sérieux et m’en fus m’admirer dans le miroir d’une salle de bains. Estimant que je n’avais pas à rougir de la comparaison avec Aboul Kacem Zahraoui ou avec Ambroise Paré, j’entrepris une campagne de communication avant d’ouvrir mon cabinet !

La clientèle potentielle était constituée des deux enfants du gardien, de mon ‘’puîné’’ et des trois petites sœurs… J’étais donc moralement en charge des actes chirurgicaux à effectuer sur une population de six âmes au départ … Je réunis tout ce petit monde, me présentai, puis présentai mon programme. Ce dernier était basé sur la théorie de l’inénarrable Docteur Knock de Jules Romains, qui prétendait à juste titre que : ‘’Tout bien-portant est un malade qui s’ignore’’. Je voulais clairement dire à mes auditeurs qu’ils allaient tous passer sur mon billard. Je me raclai la gorge pour envoyer mon salut à bon entendeur et me mis à équiper mon cabinet et mon bloc chirurgical, ce qui fut mené rondement grâce à mon esprit d’entreprise et mon lobbying efficace.

Il ne me restait donc qu’à ouvrir ma consultation.

Le premier client à se présenter fut le puîné. Sans mettre les formes ni observer le protocole, au lieu même de me saluer, il me déclara qu’il … était bien portant et ne nécessitait donc aucune intervention. Je fus tenté de lui administrer une torgnole majuscule pour rébellion contre l’autorité scientifique mais me rappelant sa façon pour le moins démonstrative de pleurer, qui risquait de m’attirer un contrôle quelconque, je m’en abstins et eus même une bonne idée. A ce pauvre vagabundo, je demandai s’il ne cherchait pas, par hasard, un emploi. Méfiant, il me demanda la description détaillée du poste proposé. Je lui répondis que, me faisant vieux, j’avais besoin d’un assistant, suffragant, qui serait destiné à prendre ma succession. Il accepta alors l’offre sur le champ. Je l’envoyai donc revêtir le tablier de la femme de ménage, rose à pois verts et rayures oranger, qui lui donna l’air d’un clown et surtout mis en valeur la probité candide et le lin blanc de ma blouse.

Je demandai au factotum frais émoulu de faire entrer le premier client. Ce fut la blonde soeurette qui entra en se déhanchant comme une demoiselle et agitant je ne sais quoi en guise de sac à main. De sa main libre, elle tenait celle du petit garçon du gardien, supposé être le sien, un nigaud un peu débile qui ne savait faire que deux choses sur terre : pipi et  »ca » et encore la même chose comme disait Petit Lapin Peureux qui refusait de prononcer le mot ! Une autre application de la  » métaphysique des tubes » d’Amélie ! La bombe atomique et anatomique s’était outrageusement grimé les lèvres à la hâte et avait emprunté à Maman des talons hauts bien sonores. Elle arpentait mon cabinet en les faisant claquer et avant même les salutations d’usage, elle me déclara qu’elle avait la diphtérie ! Comme elle aurait dit qu’elle revenait du cinéma ! Je lui demandai d’ouvrir la bouche et, ne voyant guère de croûtes au fond de sa gorge, je lui dis que j’allais la guérir rapidement. J’envoyai l’adjoint me chercher un citron – dont elle raffolait – et l’exprimai au fond de sa gorge … Le soin fini, après quelques toussotements pour calmer l’effet de l’acidité, elle s’en alla en me payant de bouts de papiers et en déclarant que j’étais une sommité médicale, qu’elle allait parler de moi à ses amies, les autres mamans du quartier. Je l’avertis néanmoins qu’en cas de récidive, je serais obligé d’intervenir…

L’infirmier fit alors entrer Petit Lapin Peureux, la pénultième soeurette dans l’ordre chronologique. Elle au moins, salua l’homme de l’art avant de s’asseoir sagement. Craignant de m’entendre répondre qu’elle se portait bien, je lui dis tout de go qu’elle avait une mauvaise dentition. Sur ce, après avoir visité sa bouche et sans la laisser réagir, je demandai au technicien de m’apporter mon cartable. Il se mit bien en face de moi avant de me faire un coup d’œil discret comme ceux de Fernandel pour confirmer qu’il avait compris que je plaisantais. Comme je ne réagis pas, il me demanda à voix basse mais audible pour tout le monde si ‘’pour de vrai’’ ou si ‘’pour de rire’’. En guise de réponse, il eut droit à un bon coup de pied aux fesses et une peu flatteuse appréciation de son intelligence. Avant qu’il ne reparût, je réussis à convaincre ma patiente de me laisser procéder à l’extraction d’une molaire atteinte, ajoutant, dubitatif, que j’allais essayer de sauver les autres, mais sans rien lui promettre.

Le suffragant revint, portant mon cartable sous le bras. Je le priai de me donner le compas qui se trouvait dans ma trousse, ce qu’il fit, très professionnel, avant de l’essuyer sur son tablier douteux. Il s’agissait des compas d’alors, une vieille tôle pliée, sensée tracer des ronds en s’appuyant sur une pointe qui glissait sans cesse dans son fourreau et faisait plus d’ovales que de ronds … Sourcilleux sur l’hygiène, par le feu de 50 allumettes, je le portai au rouge pour le stériliser et l’introduisis, disons tiède, dans la bouche de la patiente, ce qui la fit hurler. Mais mon expertise fut la plus rapide. Je trouvai rapidement la jointure de la dent et de sa racine et d’un coup sec, fis sauter la pauvre dent à peine cariée. Ce fut tellement rapide que je m’assurai que la joue n’avait pas été perforée car une étrange odeur de rôti me chatouilla les narines. Rassuré, je retirai la dent gâtée en la montrai fièrement à l’assistance en expliquant que Petit Lapin Peureux eut risqué très gros en gardant cela en bouche. Il faut dire qu’après le cri, tous les clients avaient envahi la salle de soins pour assister, comme dans les souks, à mes actes médicaux en live ! Le temps du saignement me parut durer une éternité et de grandes quantités d’eau furent nécessaires pour éclaircir le liquide de rinçage. Je pris peur et me dis que j’avais le choix entre la fuite à l’étranger et me tenir ‘’vent-debout’’, face à l’adversité. J’optai pour la solution courageuse, la seconde et accompagnai ma patiente sur le sofa du salon ou je lui prescrivis quelque repos …

En revenant, j’eus la surprise de constater que la salle d’attente était vide ! J’envoyai l’assistant aux nouvelles. Il revint en bredouillant une explication inique, à savoir que l’unanimité de la clientèle avait décidé de se soustraire à ma médecine ! J’y allais donc moi-même et constatai effectivement que la petite dernière s’était enfermée dans la salle de bains. Elle se mit à hurler dés que je l’appelai. La blonde me fit signe de loin de ne pas approcher car elle était encore contagieuse, la petite ‘’opérée’’ dormait vraiment et immédiatement une idée cauchemardesque me traversa l’esprit : Et si je lui avais ‘’collé’’ le tétanos avec mon compas rouillé ? Mais non ! Ça n’arrive qu’aux autres ces bêtises, voyons ! Je la couvris et m’en fus appeler les enfants du gardien dont la grosse dondon de génitrice me répondit qu’elle devait les conduire je ne sais où, sans doute effrayée par la rumeur des horribles racontars sur mes prouesses chirurgicales. Je me mis alors à loucher sur l’assistant qui, me connaissant parfaitement, comprit bien vite que j’allais m’intéresser à son auguste personne. Il recula prudemment et mis à chauffer son moteur à pleurs.

Il est vraiment intelligent, mais il est encore plus impressionnant dans l’art du scandale qu’il déclenche en tirant sans retenue sur la corde … vocale ! Un gueulard, je ne vous dis que cela ! Il m’énervait prodigieusement car souvent, il me montrait, par l’éclairage de ses puissantes analyses, certains aspects des choses qui m’avaient échappés. Dans la situation considérée, craignant mon bistouri, il m’invita à me rappeler que, qui que je pusse et voulusse être, aux yeux de la loi parentale, l’exercice illégal de la médecine – surtout sur les petites sœurs – ben ça allait chercher une rustique volée de bois vert, emballée dans la pire des punitions que j’aie jamais subie de ma vie : la mise en quarantaine par mon papa. Je ne supportais pas qu’il ne me parle pas. Maman criait fort mais pardonnait vite. Les punitions de Papa étaient plus durables et équivalaient à la négation de l’existence même du puni. Insoutenable !

Convaincu par les arguments du brave infirmier démissionnaire, moi, le futur Avicenne, contrarié comme toujours par un environnement assez peu réceptif à l’expression de mon génie scientifique, je retournai pour toujours dans les limbes de l’anonymat médical en rendant son blanc tablier à ma sœur et en reprenant la vivisection des mouches.

Addenda :

 »Il » a encore frappé ! Le « puîné » – avec accent circonflexe, l’artiste !

Il m’a fait un cadeau somptueux : la photo de ma maîtresse chérie dont je parle dans  »Love Letter ». J’avais pris l’engagement de la publier s’il la retrouvait et Mo’ tient toujours ses engagements. Voici donc, après ma Maman, la plus belle femme du monde, la plus douce, la plus aimable et celle que j’ai le plus aimé.

– Hein que c’est la plus belle ?

– Quoi, ouais ? Quoi, ouais ? C’est Oui, et c’est certain et çui-là qu’il est pas d’accord avec moi, ben on s’explique à la récré !

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