Dieu, le fracas que fait ce poète qui s’est tu ! (1)

 

Mahmoud Darwich

1941-2008

 

Parler objectivement de Mahmoud Darwich est impossible pour les Arabes, car nous lui avions imposé le rôle d’enseigne de l’espoir contrarié, dans l’implacable cousinade. Nous l’avions  ainsi condamné à répéter continûment, de sept à soixante sept ans, notre évidente litanie. Il vient de se taire à Houston aux Etats-Unis, ou il avait choisi d’ouvrir son cœur, pélican généreux tirant de l’aile vers la paix éternelle. Depuis longtemps d’ailleurs, il nous demandait d’être déchargé du fardeau de l’étendard, réducteur selon lui, en invoquant la lassitude.

 

Comme eux, rien ne me plaît, mais  je  suis  las  de  voyager (2)

 

Eux, c’est-à-dire nous, Palestiniens de nulle part et Arabes de toutes parts, âmes pures empêtrées dans la souffrance, l’injustice et l’humiliation, ou agioteurs pataugeant dans les maelströms de la stérile et perfide logorrhée. Oui, nous l’avions réduit, estimait-il, au rôle de simple chantre de l’irréfragable blessure tellurique alors qu’il était infiniment plus : il était poète, mais il a courageusement lutté contre la tentation du martyre bien qu’il se soit voulu homme d’action.

 

Passants de la parole, allez mourir autre part, nous avons des choses à faire sur cette terre ! (3)

 

En fait, rien ne le lassait tant que cet étiquetage entomologiste, lequel a quelquefois compromis son nom, son engagement et ses écrits jusque dans les boutiques glauques des extrémismes.

 

C’est un fait : je suis Palestinien, un poète palestinien, mais je n’accepte pas d’être défini uniquement comme le poète de la cause palestinienne, je refuse qu’on ne parle de ma poésie que dans ce contexte, comme si j’étais l’historien, en vers, de la Palestine. (4)

 

Sa biographie est hélas banale en cette contrée-là : les petits soldats de son enfance n’ont pas été de plomb mais de chair, de sang et de mitraille et sa première petite voiture fut la camionnette de l’exil forcé par les bombardements. Il n’a pas joué à la guerre, on la lui a faite. Il  ne comprend pas, s’étonne, diagnostique l’évidence, et accuse tranquillement :

 

Celui qui m’a changé en exilé m’a changé en bombe… (5)

 

Malgré cela, l’homme au regard triste derrière les grands hublots de ses lunettes a, toute sa vie durant, suggéré la paix, la cohabitation et l’amour. Son premier amour fut immense et l’objet en était une jeune fille juive. Son savoir laïc, il le reçut de Juifs. Pour l’autre savoir, il n’a jamais dû oublier cette prière qui demande à Dieu Sa miséricorde pour nous, nos parents, nos morts et nos professeurs, avant même nos devanciers dans la foi et nos coreligionnaires.

 

C’est en effet en Israël qu’il a fait ses humanités, à l’Université de Haïfa, et c’est au sein du parti communiste israélien que s’est exprimée sa conscience politique. Et c’est là qu’il a acquis la certitude que la Palestine est, comme il le répétera ensuite à tue-tête, le berceau partagé de tous les enfants d’Abraham et la meilleure preuve de leur indéniable fraternité.

 

Je suis le produit de toutes les cultures qui sont passées dans ce pays, la grecque, la romaine, la perse, la juive, l’ottomane. Cette présence existe jusque dans ma langue. Toute culture forte y a laissé quelque chose. Je suis le fils de toutes ces cultures, mais je n’appartiens qu’à une seule mère. (6)

 

Nostalgique de notre Andalousie arabo-musulmane qui reste le meilleur démenti apporté à toutes les intolérances et l’un des ’’Moments’’ de la civilisation humaine, il ne cessa de proposer la paix pour le meilleur. Son réalisme glace les sangs et transsude en réminiscences des enseignements des maîtres qu’il s’est choisis. Il fustige le verbiage, il prône l’action, il se paie le luxe d’un objectif impossible à atteindre et d’un idéal évident de bon sens, mais politiquement très incorrect.

 

Je refuse l’idée qu’il y a d’un côté la lumière et de l’autre les ténèbres, l’homme et la femme, moi et l’autre, le bien et le mal. Je cherche un lieu où ces contradictions puissent être résolues. C’est une quête sans illusion. (7)

 

Le poète qui a fait de l’exil une patrie ne s’y résout pourtant pas. Tour à tour il se révolte et menace, il avertit que même sa patience de Christ est mise à rude épreuve et que le message d’amour et de paix va se transformer en prêche et prosélytisme. Puis, il revient, se calme et ’’dit la vérité’’, à savoir que la violence n’est pas indigène en cette contrée, pas plus qu’aucune solution autre que la paix n’y est envisageable.

 

Mais nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir… Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouvera son nom original : terre d’amour et de paix. (8)

 

Il n’est décidément pas né pour faire la guerre et comprend encore moins qu’on la lui fasse puisqu’il n’y a aucun intérêt à la faire. N’est-il pas fervent admirateur de Rilke ?

 

Qui parle de vaincre ? Ce qui compte c’est de survivre. (9) 

Renonce-t-il ? Est-il capitulard ? Un munichois moyen-oriental ? Non, il est clairement fier de son arabité et ce n’est pas un hasard s’il est l’auteur, à 22 ans, de l’apostrophe hargneuse de tous les petits Palestiniens et de leurs cailloux gavroches, un défi devenu celui de toute la jeunesse arabe, partout dans le monde.

Inscris ! Je suis Arabe (10)

http://mahmoud-darwich.chez-alice.fr/poemes_palestiniens.html

 

Mais de peur que ne s’installe l’équivoque, il faut vite rappeler que l’engagement politique est total, avec prise de responsabilité, officielle même, puisque en 87, il est élu au comité exécutif de l’OLP. Un an plus tard, il écrit :

 

Alors quittez notre Terre

Nos rivages, notre mer

Notre blé, notre sel, notre blessure. (11)

 

Triste consécration, mais qui prouve l’évidence de son discours : des poèmes de Mahmoud Darwich devaient être étudiés dans les écoles primaires israéliennes. Cette initiative du ministre israélien de l’éducation, membre de la gauche laïque, fut annulée par le 1er ministre Barak qui prétendit : ’’Israël n’est pas prête’’. Lamentable manque de courage, mais n’est pas Jaurès qui veut.

 

Le courage c’est de chercher la vérité et de la dire, c’est de ne pas subir la loi  du mensonge triomphant, qui passe  et de ne pas faire écho de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. (12)

 

C’est une grande insulte que de dire d’un poète qu’il est mort. Car alors, où s’en vont subitement  ses mots, ses musiques et ses émotions ? Qu’aurions-nous appris et pris de lui ? Bien sûr, l’absence est douloureuse mais l’éternel adolescent dont il s’agit, celui qui a arpenté le monde, sa poésie en bandoulière et la cigarette jaunissant ses mains nerveuses, nous a légué bien plus que des poèmes : il a décomplexé nombre d’entre nous en rappelant en mots simples mais lumineux que nous sommes beaucoup mieux que des héros de guerres commanditées, nous sommes des hommes de civilisation.

 

La différence entre ce que je défends et la mentalité officielle israélienne – je dirais même la mentalité dominante aujourd’hui en Israël -, c’est que celle-ci conduit à une conception exclusiviste de la Palestine alors que, pour nous, il s’agit d’un lieu pluriel, car nous acceptons l’idée d’une pluralité  culturelle,  historique,  religieuse  en  Palestine. Ce pays en a hérité. Il n’a jamais été unidimensionnel ni à un seul peuple. (13)

 

Le soliloque de Darwich est un incessant yo-yo entre la sage retenue et la colère éclatante et cette schizophrénie ne peut provenir que de l’âme fabulatrice d’un enfant poète.  Sans doute a-t-il lu cette belle phrase de quelqu’un qu’il a beaucoup aimé :

 

Tous les dragons de notre vie ne sont peut-être que des princesses qui attendent de nous voir heureux ou courageux. (14)

 

Curieux appariement de ces deux clés : le courage et le bonheur … Les voici dans ce poème qui est représentatif de sa pensée palestinienne. Le choix étonnera, mais qu’on y regarde à deux fois. Après lecture, que l’on écoute un extrait de ce poème, chanté par Marcel Khalifé, l’on saura alors qui est Rita, et tant que l’on y sera, écoutons le poète déclamant ‘’Je suis Joseph, Ô Père’’.

 

Rita

 

Entre Rita et mes yeux : un fusil
et celui qui connaît Rita se prosterne
adresse une prière
à la divinité qui rayonne dans ses yeux de miel
moi, j’ai embrassé Rita

quand elle était petite
je me rappelle comment elle se colla contre moi
et de sa plus belle tresse couvrit mon bras
je me rappelle Rita
ainsi qu’un moineau se rappelle son étang
Ah Rita
entre nous, mille oiseaux mille images
d’innombrables rendez-vous
criblés de balles.

 

http ://fr.youtube.com/watch ?v=aZ2HvNsAMWk&feature=related

 

Enfant de son temps, de son lieu et de toutes ses innombrables particularités, il comprit que la seule fortune désirable en ce monde est la liberté.

 

Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté. (15)

 

Eluard, Breton, Darwich, communistes militants, cadres de leurs partis mais bien peu disposés néanmoins à sacrifier leur liberté ou brider leurs discours. Darwich trouve seul, à son tour, la clé que le jeune romancier français Nicolas Fargues a récemment dévoilée.

  

L’écriture est le seul espace de liberté absolue. (16)

 

Mais l’ambition de notre poète est bien plus vaste. Il précise. 

 

Une ouverture, pour que j’inscrive le national dans l’universel, pour que la Palestine ne se limite pas à la Palestine, mais qu’elle fonde sa légitimité esthétique dans un espace humain plus vaste. (17)

 

Alors, dans ces conditions, mourir ou pas …

 

Tu m’as tué … mais, comme toi, j’ai oublié de mourir. (18)


mo’

 

1.       Paraphrase d’un vers du poème de Louis Aragon : ’’Un jour, un jour’’.

http://pagesperso-orange.fr/pcf.evry/aragjour.htm

2.       M.Darwich : ’’Ne t’excuse pas’’ : traduit par Elias Sanbar Actes Sud / Sindbad, 2006.

3.       M. Darwich : Poème. (note de Mo’ : je n’ai pas retrouvé le poème…)

4.      M. Darwich : Entretien avec Abdo Wazen, pour le quotidien Al-Hayât, 12- 2005.

5.       Journal l’Humanité Entretien de M. Darwich avec Muriel Steinmetz 15 avril 2004

6.       M.Darwich :’’La Palestine comme métaphore’’. entretien avec le poète syrien Nuri Jarrah, Al-Hayat, Londres, 20 mai 1996

7.       M. Darwich, Murale, traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Actes Sud, 2003

8.       Journal l’Humanité Entretien de M. Darwich avec Muriel Steinmetz 15 avril 2004

9.       Rainer Maria Rilke

10.   M. Darwich, Poème intitulé ’’Identité’’, extrait du recueil ’’Rameaux d’olivier’’, 1964

11.   M. Darwich, Poème intitulé  ’’En traversant les mots passants’’, 1988.

12.   Jean Jaurès, leader socialiste français. Discours à la jeunesse 07-1903.

13.   Journal l’Humanité Entretien de M. Darwich avec Muriel Steinmetz 15 avril 2004

14.   Rainer Maria Rilke

15.   Liberté, Paul Eluard

16.   Les Inrockuptibles, Nicolas Fargues

17.   M. Darwich, La Palestine comme métaphore, Entretiens, traduits de l’arabe par Elias Sanbar et de ’hébreu par Simone Bitton, Paris, Sindbad/Actes Sud, 1997

18.   Mahmoud Darwich, Poème ’’Jérusalem’’, dans ‘’Ne t’excuse pas’’, traduit par Elias Sanbar, Actes Sud / Sindbad, 2006.

 

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Postface : Le présent hommage ’’à ma manière’’ n’a aucune prétention autre que de constituer un bref et pudique recueillement. Ce n’est pas une étude, tant s’en faut, ni une monographie, ni même un cours, juste quelques notes sans arrière-pensée. Je ne sais que trop que j’ai été partiel, partial et coupablement subjectif.  Qu’on me le pardonne.

 

mo’

 

Nota : d’innombrables sites Internet parlent de Mahmoud Darwich et parmi eux, beaucoup sont excellents. Malgré l’insupportable quantité de fautes d’orthographe et de coquilles typographiques, j’ai retenu celui de la revue AL KARMEL, créée en 1981 par … Mahmoud DARWICH

http://www.alkarmel.org/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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