Voici le second chapitre de notre série consacrée à la faim et nous y sommes les invités de Messere Gaster.

Messere Gaster – littéralement Monsieur Estomac –  est un personnage créé par François Rabelais (1) dans ’’Pantagruel’’, son premier livre, paru en  1532 et dont le titre complet est : Les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel Roi des Dipsodes, fils du Grand Géant Gargantua. Il s’agit d’un délire formulé avec un humour inouï et dans une langue qui semble avoir fortement participé au forgeage de la langue française moderne. Les personnages principaux sont Grandgousier le grand-père,  Gargantua le père et Pantagruel le fils, héros d’une farce qui oppose en fait, par delà les personnages loufoques, le Moyen Âge obscurantiste aux lumières de la Renaissance.

 

La Renaissance, comme son nom l’indique, est l’éveil de l’Occident enfin débarrassé des balbutiements des idéologies qui ont mis un terme à l’Antiquité et l’ont conduit vers les Temps Modernes.

 

L’Occident connaît alors une indéniable aisance socio-économique et s’éloigne  de la misère de l’an 1000, de ses doutes et de ses peurs. Et s’il est un domaine ou l’aisance ne tarde jamais à se manifester, c’est celui de la nourriture car immédiatement le quotidien s’améliore. Mais surtout, nous nous éloignons des diverses famines qui marquèrent les 1000 années du Moyen-âge ; du Vème au XVème.

 

Pour bien comprendre le défoulement paroxystique de l’imagination de Rabelais, écoutons ce que nous apprennent, sur ces famines,  Germaine et Georges Blond, écrivains français du XXème siècle (2) :

 

’’ En Europe septentrionale … on fit cuire des galettes de seigle mêlé de sang séché. On vit … à Paris même, un aliment façonné en forme de pain et contenant 80% d’argile et 20% de farine. … Les mamans et les grand-mères qui lisent aux enfants l’histoire du Petit Poucet comprennent rarement que le conte de Perrault a trouvé son origine dans les conditions effroyables qui ont régné en Europe du IXe au XIe siècle. Les bons parents décident de perdre leurs sept petits garçons parce qu’ils n’ont plus rien à leur donner à manger. … Et l’Ogre, mangeur d’enfants, hélas, a existé. Les récits des chroniqueurs relatifs à l’anthropophagie en Occident à cette époque sont pleins de détails qui ont le son de la vérité.’’

 

Après ces épouvantables famines, il faut exorciser le démon de la faim et l’humour est surement le meilleur désenvouteur du monde. C’est notre ami François Rabelais qui se charge de la besogne et comme il craint les foudres de l’Eglise alors toute puissante, il prend le nom de plume d’Alcofrybas Nasier, qui est l’anagramme de son vrai nom.

Il rédige un roman qu’il intitule Pantagruel, dans lequel il imagine donc les personnages cités plus haut et les fait voyager à travers le monde, vivant de rocambolesques aventures. Au cours de ses pérégrinations, Pantagruel touche terre en une île sensée être celle de la Félicité – du bonheur, si l’on préfère, lequel se réduit, à son goût, à la Bonne Chère et  la Sensualité.  Le monarque de cette île est ‘’messere Gaster’’, dont le portrait est un chef d’œuvre de la caricature : tyran capricieux et imbécile, il possède un appétit compulsif et un aveuglement total, il refuse d’écouter l’autre et de raisonner, il est incapable de s’émouvoir de quoi que ce soit qui lui est étranger et également incapable de se refuser quelque plaisir que ce soit, qu’il acquiert toujours, quel qu’en soit le prix, avec la sueur des autres. Et qui pouvait représenter tout cela, mieux que le ventre ? D’où : ’’messer Gaster’’ ou, Monsieur l’Estomac.

 

Mais revenons sur notre île : ’’Le gouverneur d’icelle était messere Gaster, premier maistre es ars de ce monde. Si croyez que le feu soir le grand maistre des ars, comme escrit Cicero, vous errez et vous faites tort. Car Cicero ne le creut oncques : Si croyez que Mercure soir premier inventeur des ars, comme jadis croyoient nos antiques druides, vous fourvoyez grandement. La sentence du satyrique est vraye, qui dit messere Gaster estre le tous les ars le maistre.’’ (3)

                   

Rabelais y va de quelques détails piquants, concernant ce personnage :

 

‘’Je vous certifie qu’au mandement de messere Gaster tout le ciel tremble, toute la terre bransle. Son mandement est nommé, faire le fault sans delay, ou mourir.’’

 

On voit donc que ce désenvoûtement consiste à déculpabiliser l’homme en lui disant qu’il était naturel de s’occuper d’abord et avant tout de calmer sa faim, ce qui était inique au lendemain des Croisades, de l’érection des Cathédrales et de l’Inquisition. Il tente de rappeler le précepte des anciens :

 

Primum vivere, deinde philosophari

Vivre d’abord et philosopher ensuite

 

’’La nécessité d’un logement ou d’un habit n’est que secondaire. Il est des temps où la nature nous dispensait de l’un & de l’autre, mais il n’est aucun jour où elle nous dispense de nourriture ; & c’est sous peine de la faim et de la mort qu’elle ordonne à tout être vivant de s’en procurer une.’’ (4)

Pour mesurer le pouvoir de la faim, il faut simplement considérer un nourrisson qui réclame à manger et la totale impossibilité de le faire taire, tant qu’il n’a pas satisfait sa demande. Il faut bien modestement se rappeler que l’anthropophagie, rituelle ou non, a été pratiqué sur tous les continents de la terre, du cœur de l’Europe aux confins de l’Océanie,  par toutes les races sans exception, en temps de famine ou en situations exceptionnelles. Il faut accepter de se rappeler, par exemple, qu’en octobre 1972, de jeunes Uruguayens étudiants et rugbymen, rescapés d’une catastrophe aérienne dans la Cordillère des Andes prennent la décision de découper et de manger leurs camarades morts.

 

 

Revenons à Pantagruel. Ce nom lui-même est annonciateur de la suite : ‘’Et comme Pantagruel naquit en ce jour, son père lui donna ce nom : Panta voulant dire, en grec, « tout » et Gruel en langue arabe, signifiant « altéré ». Au moment de sa naissance, en effet, le monde entier était altéré, mais en outre, son père voyait prophétiquement en lui le dominateur des altérés.’’ (5)

 

Tout au long de ma scolarité, mes professeurs de littérature française m’ont interrogé sur ce mystérieux mot arabe sensé avoir donné ‘’gruel’’, et contribué au baptême du fils de Gargantua. Que de nuits n’ai-je passé à le rechercher pour pouvoir, le lendemain, l’offrir à mes condisciples ! Hélas, ce fut toujours sans résultat. Aujourd’hui, même si je ne pense point compter parmi mes lecteurs d’éminents arabistes, je n’ai plus aucune gêne pour vous demander votre aide et espérer qu’un Claude Hagège, sorti de n’importe où, vienne nous éclairer du ’’candil’’ de son savoir.  

 

 

Vous ai-je mis l’eau à la bouche et donné envie de retrouver François Rabelais ? Je l’espère et vous assure que vous ne regretterez pas de passer quelques heures à lire les énormités de son esprit encyclopédique. En guise de remerciements pour votre attention, voici un présent de circonstance :

mo’

 

(1) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Rabelais

(2) : http://www.weber-uebersetzungen.com/Messere.pdf    

(3) : Pantagruel, François Rabelais, Livre 4, Chapitre LVII

(4) : Jean-Baptiste Legrand d’Aussy, dans ’’Vie privée des Français depuis

        l’origine de la Nation jusqu’à nos jours’’, parue en 1783.

(5) : Pantagruel, François Rabelais, Chapitre II.

 

 

 

 

 

 

 

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