L’entente du corps et de l’esprit est une condition sine qua non du bonheur humain et quelle que puisse être leur sophistication, aucune des innombrables tentatives de désintégrer ce couple basal n’a jamais procuré à quiconque autre chose que la maladie et la folie dont les conséquences se déclinent en une infinité de nuances allant du mal-être à la déchéance. L’ascèse, la mortification, l’auto flagellation, l’automutilation, l’anorexie et la boulimie sont autant de coups portés à l’équilibre dudit couple. Je vous invite ici à un safari-délire, pour prendre, en rétiaire habile, la doxa de la faim.

 

Dans le cadre convivial qui est le nôtre, nous nous contenterons de l’acception parménidienne de la doxa, présocratique si vous préférez, tant que le concept ne signifiait encore qu’un ensemble de valeurs et maximes autour de tous les aspects de la réalité perceptible. J’entends par là le champ culturel et idéel nécessaire à la compréhension du monde.

 

En conséquence, pour notre sujet du jour, nous allons passer en revue ‘’les faims’’ et évoquer la faim concrète et la faim abstraite, la faim objective et la faim subjective, la faim du point de vue de la vérité puis du point de vue de l’opinion. Bon, oublions tout cela et allons-y.

 

Esse oportet ut vivas… (1)

                                                    

La faim physiologique, qui est la nécessité de manger, est une activité basique caractéristique de la vie et consistant en une dépense d’énergie. Cette faim là n’est pas ‘’négociable’’ et il faut y répondre sous peine de porter préjudice à la vie.

 

Là encore, malgré toutes les âneries transcendantales qui émaillent les contes et légendes de l’Asie mystérieuse du pavot et de la planche à clous, et les naturopathies déclinées en stages cher-payants organisés par de bellâtres gourous cinquantenaires, personne n’a jamais réussi à vivre sans manger. Notre ‘’hardware’’, notre ‘’enveloppe charnelle’’, notre carcasse humaine, bref, notre corps ou soma si vous préférez, est une très prosaïque mécanique qui ne peut en aucune manière se priver de nourriture – eau et aliments – plus de 4 à 5 jours pour les natures exceptionnelles et 3 jours pour le vulgum pecus. Après ce bien court délai, le corps s’engourdit doucement et finit par aller, sous une humble pelouse, téter les pissenlits par la racine.

 

Nous ne sommes pas conçus, nous humains, pour ne pas manger, contrairement à cette ‘’ bactérie que l’on a retrouvé sur une abeille emprisonnée dans de l’ambre fossilisé. Libérée de sa gangue et remise dans un milieu nutritif, cette bactérie est revenue à la vie après une hibernation de…  plusieurs millions d’années !’’ (2). Encore que, malgré l’aspect ’’livre des records’’, cet exemple ne prouve en rien que la vie soit possible sans manger puisque cette créature monocellulaire a été provisoirement mise à l’écart de la vie, puis réintroduite dans celle-ci.

 

Beaucoup de personnes affirment ne pas boire et avouent oublier de boire. Mais il faut comprendre par là, qu’elles oublient simplement de boire de l’eau ; ce n’est guère mortel car tous nos aliments sont gorgés d’eau et certains, comme les champignons par exemple, en contiennent jusqu’à 97% ! Les philosophes sont les pires ‘’spéculateurs’’, puisque c’est leur métier. Et comme ils sont nombreux dans cette honorable assistance, qu’ils daignent considérer cette supposition : ’’Que se passerait-il si l’on oubliait de manger ?’’ Lissant leurs barbes chenues, que diront nos sages supposés ? Peuvent-ils d’ailleurs dire autre réponse que : ‘’ Ce n’est pas possible’’ ? Et bien si Messieurs, c’est possible, car la privation de nourriture peut ne pas être ressentie du tout.

 

L’alarme qui nous révèle le danger, c’est ce phénomène chimique que l’on appelle la faim, marqueur sensoriel, avertisseur physique d’une baisse significative de glycogène dans le foie, c’est-à-dire des réserves du glucose dont le corps a besoin pour ‘’opérer’’, comme un carburant. La preuve par l’absurde, ce sont les coupe-faim qui ont tué plus d’humains qu’ils n’ont soigné d’obèses. Les coupe-faim sont précisément des substances qui empêchent le marqueur ci-dessus de … marquer. Il en existe plusieurs sortes, tous aussi dangereux les uns que les autres :

 

Les extraits thyroïdiens

Les diurétiques

Les amphétamines

Les simples (3)

 

Ils peuvent être utilisés dans le cadre de traitements médicaux ‘’sérieux’’, bien entendu, mais l’interdiction de leur vente publique, de plus en plus généralisée à travers le monde, n’empêche hélas pas tous les Docteurs Mabuse, Frankenstein, Folamour, Jekyll et autres sommités médicales spécialistes des poids et démesures, d’en proposer la vente par voie directe ou cybernétique.

 

Pour clore ce volet biologie, répétons donc qu’aucun organisme participant de la vie ne peut exister s’il est privé de nourriture, ce qui permet de faire dire au ‘’pensant’’, être cartésien ou roseau pascalien :

 

’’Ma faim est l’indubitable absolu avant tout autre indubitable.’’ (4)


Cette assertion marque le début des problèmes, car le même auteur poursuit carrément par :

 

’’J’ai faim, donc je suis’’ (ibidem)

 

Il hausse ainsi l’estomac au rang de l’organe supérieur, le cerveau, qui lui, bien plus habile que tous les autres, a fait accepter ses locataires, l’esprit, l’âme, au panthéon de l’immortalité. Ils se subliment, eux, et ne pourrissent pas comme les entrailles et dépendances. La contre-attaque de Messere Gaster ne se fait pas attendre et vient chasser ces prétentions d’une pichenette en rappelant l’observation naturaliste du fabuliste :

 

’’Ventre affamé n’a pas d’oreilles’’ (5)

 

Il est temps de nous rendre au second volet de la présente et, comme souvent ici, ce sera par l’humour. Je cite à la barre Maître Alphonse Allais, dont j’espère que vous savez qu’il fut une star des lettres françaises à la Belle Epoque. Tout le monde connaît (tu parles !) ses traits d’esprit, ses rimes intégrales et sa plume acerbe. Moi, je préfère son ’’gai savoir’’, son humour ’’clin d’œil’’, et ses petites phrases anodines d’une grande élégance, telle celle-ci :

 

Il fait chaud ici, permettez que j’ouvre une parenthèse. (6)

 

Bon, Alphonse Allais a repris de La Fontaine, la balle au bond et l’a complétée de la manière suivante :

 

Ventre affamé n’a pas d’oreilles, mais il a un sacré nez. (7)


Le nez est l’organe de l’odorat. L’odorat est un sens, le sens est un outil de collecte d’information, de marquage, et d’avertissement du cerveau. Toutes ces fonctions ne sont pas objectives, tant s’en faut et il existe autant d’appréciations que de perceptions. Nous avons donc basculé de l’objectif vers le subjectif mais nous ne sommes ni hors champ ni hors-jeu : Qui, en certain pays, a jamais pu traverser certaine ville dont la spécialité est la brochette de viande de mouton, sans s’y arrêter et s’y restaurer ? Une odeur de grillade baigne toute la cité et cette agressivité publicitaire est entretenue par les marchands qui jettent dans les braises de petits morceaux de graisse, lesquels, en brûlant, libèrent des phéro-hormones appétissantes. Il est aussi prouvé qu’à mesure que l’odorat s’émousse, l’appétit diminue et la faim aussi. Souvent, les personnes âgées déclarent ne pas avoir faim. En fait, le responsable de cette perte d’appétit est l’anosmie, ou perte de l’odorat. Dernière précision concernant l’odorat, une odeur appétissante n’est pas forcément une ’’bonne’’ odeur, au sens olfactivement objectif du terme. Le poids du culturel pèse lourdement, là également. Les Sahariens trouvent insupportable l’odeur des … escargots cuits et s’en protègent comme nous d’odeurs de lieux d’aisance. Les Arabes trouvent épouvantable l’odeur des fromages à pâte molle que l’on laisse ’’faire’’, ou celle du gibier faisandé. Les Occidentaux ne peuvent avaler nombre de mets orientaux à cause des puissantes odeurs de leurs épices, alors qu’eux consomment avec gourmandise les champignons de la famille des Phallus impudicus dont l’odeur est proprement … pestilentielle !

 

Chacun de nos sens est capable d’exciter notre ‘’envie de manger, notre appétit : La vue d’un aliment bien préparé, bien présenté, dans une vitrine de pâtisserie, chez un chocolatier ou dans une assiette bien dressée, déclenche dans notre organisme des flots d’insuline qui s’accompagnent d’une surproduction salivaire et d’hormones neuronales, tous ces éléments concourant à l’envie de manger, et mieux, à bien digérer l’objet du désir.

 

L’ouïe peut-elle être un exhausteur de l’appétit ? Certainement ! Calibrée sur un référentiel socioculturel, le son perçu déclenche par ricochet le même mécanisme. Un papier cellophane froissé déclenchera l’envie d’un bonbon, le crépitement d’une huile bouillante celle d’une friture de poissons ou d’une pomme frite ou encore de gâteaux au miel. Ne parlons pas du bruit de la source qui provoquera la pépie.

 

Mais le toucher ? Le craquement du pain chaud, le mou ou le dur de telle ou telle préparation et en général, bref, le contact direct ou indirect de tout aliment, lui aussi soumis à l’appréciation cognitive selon un référentiel personnel est assurément appétissant et générateur de faim.

 

Est-il vraiment besoin de parler du gout (8) ? Evitons l’inutile remplissage et sachons simplement que le goût est le sens qui permet d’identifier les substances chimiques sous forme de solutions par l’intermédiaire de chémorécepteurs – ou chimiorécepteur. C’est une terminaison nerveuse capable de détecter des substances chimiques et de relayer cette information vers le système nerveux ou là encore, un référentiel personnel organisé en banque de données et en grille de sélection, savamment élaboré par la nature, la culture et la mémoire, nous prépare minutieusement tous les éléments qui nous permettront de déclarer, sans que personne, hélas, ne puisse nous contredire :

 

C’est bon, ou ce n’est pas bon

 

L’être humain est en fait encore plus compliqué car à la faim biologique et à la faim sensorielle, s’ajoutent les faims psychologiques et l’infinité de ‘’passerelles’’ qui relient le réseau nerveux au chocolat, les fruits secs au cinéma, le plateau repas à la télévision, le sucré à la fête, le fade au carême et le lait à la pureté. Ce sont là autant de couples nés d’un art primitif de la nutrition, patiné d’une identité mémorielle, elle-même brodée sur une trame civilisationnelle précise.    

 

Ce n’est pas tout ,et l’on peut considérer d’autres faims sans parvenir à épuiser le sujet :

 

La faim que l’on s’impose pour des raisons religieuses, autrement dit le carême que l’on abordera la semaine prochaine,

La faim que l’on s’impose pour des raisons politiques, la fameuse grève de la faim,

La faim que l’on nous impose pour des raisons politiques, et qui est le deuxième des ’’4 cavaliers de l’apocalypse’’ de la Bible, c’est à dire des causes probables de ‘’fin du monde’’, dans l’ordre :

La guerre

La famine

La pestilence

La mort.

 

Retenons également que la gestion de notre faim personnelle est complexe car nous n’en avons pas qu’une seule mais plusieurs. C’est la théorie exposée par le Docteur Gérard Apfeldorfer (9), psychologue spécialiste des troubles du comportement alimentaire qui a identifié 7 clés pour maîtriser sa faim personnelle :

 

la décision

le comportement alimentaire

la modération

la nutrition

la conscience de soi

la conscience de son corps

le choix de vie

 

Je veux me contenter ici de rappeler pour mémoire les faims ‘’médicales’, comportementales ou métaboliques et de renvoyer, pour leur étude à l’excellent site du docteur ci-dessus, aux travaux de Jérôme Thélot, de Bernard Waysfeld etc.

 

Quant à moi, je voudrais clore avec deux paragraphes. L’un bouleversant, l’autre humoristique.

 

Le premier : il s’agit de quelques lignes, crues et à la limite du supportable, qui m’ont bouleversé. Elles sont dues à Marguerite Duras dans ‘’La douleur’’, relatant la faim de son mari au retour d’un camp de concentration. Ces lignes ont la beauté des grandes douleurs muettes. Les voici, sans aucun commentaire :

 

… ’’ S’il avait mangé dès le retour du camp, son estomac se serait déchiré sous le poids de la nourriture, ou bien le poids de celle-ci aurait appuyé sur le cœur qui lui, au contraire, dans la caverne de sa maigreur était devenu énorme : il battait si vite qu’on n’aurait pas pu compter ses pulsations, qu’on n’aurait pas pu dire qu’il battait à proprement parler mais qu’il tremblait comme sous l’effet de l’épouvante. Non, il ne pouvait pas manger sans mourir. Or il ne pouvait plus rester encore sans manger sans en mourir. C’était là la difficulté ’’ (10).

 

Le second : sans rouvrir le débat, je me rappelle que je n’ai pas parlé du mélange insolite du plaisir et de la faim. Comment çà ’’couple improbable’’ ? Antinomique ? Vous galéjez, je suppose ? Et l’état amoureux alors ? Et ce menu fabuleux connu sous le nom d’  ’’amour et d’eau fraîche’’ que l’on affectionne lorsqu’on est amoureux ? Lorsque cela vous arrive, la seule satiété que vous acceptiez est ce ’’dérèglement cardiaque’’ qui fait que votre corps produit des … dérivés d’opium, si, si, si ! et vous grise !

 

Enfin, pas vous tou(te)s, ce n’est pas vrai ! Car les ‘’saintes-nitouches’’ parmi vous, très fières de se voir comparées à des mantes religieuses – mantis religiosa – dont les pattes avant semblent tenir un livre de prière, sont les plus horribles créatures de ce monde, en ce qu’elles regroupent en elles et à elles seules les deux piliers de l’apocalypse sur terre : la faim et le plaisir, ce bourreau sans merci dirait Charles Baudelaire. Voici ce que font ces filles à la morale discutable : Lorsqu’elles s’accouplent, pendant que Monsieur délivre son message à la postérité, Madame tourne sa tête capable de rotation de 270°,  hisse son amant au niveau de sa bouche dés la fin du message, non pas pour le gratifier d’un baiser de reconnaissance, non, non, mais se sentant une petite faim, en commençant par la tête, elle entreprend de … le bouffer !

 

mo’

 

 

 

(1)  Cicéron (Caïus Tullius Cicero), auteur latin : ‘’Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour

      manger ‘’

(2)  Extrait de cet excellent site, à lier d’urgence aux ordinateurs de vos

      enfants et … aux vôtres :

      http://www.astrosurf.com/luxorion/bioastro-adaptation2.htm 

(3)  Simples = plantes médicinales. Pour connaître les contre-indications de certaines plantes :
      http://www.chu-rouen.fr/ssf/phenom:interactionsmedicamenteuses.html

(4)  Jérôme Thélot, poète, essayiste,

       Au commencement était la faim. Traité de l’intraitable, Encre marine, 2005

(5)  Jean de La Fontaine, in Le milan et le rossignol

(6)  Alphonse Allais : http://fr.wikipedia.org/wiki/Alphonse_Allais

(7)  Idem

(8)  http://fr.wikipedia.org/wiki/Go%C3%BBt

(9)  http://www.psychologies.com/conseils-de-psy.cfm/expert/8/Gerard-Apfeldorfer.html  

(10)Marguerite Duras. La douleur.

 

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