Comme je l’ai déjà dit, ma préadolescence fut tout entière dédiée à l’obtention de bons résultats scolaires, non pour la gloire ou les lauriers, mais pour gagner une attention supplémentaire de la part de mon papa. Je peaufinais alors l’ensemble de mon projet de vie selon un référentiel clair dont l’avatar le plus achevé était cette relation fils-père. J’avoue que je considérais alors les dommages collatéraux comme l’inévitable prix à payer, mais dont il ne fallait point exagérer l’importance. Sauf que le vilain petit mo’ poussa un peu loin le bouchon de temps à autre et en arriva même à déstabiliser le microcosme familial pour tester son pouvoir, pour se rendre intéressant, pour son plaisir tout simplement.

 

Ainsi, et les lecteurs attentifs de ce carnet de bord l’auront noté, à plusieurs reprises, une mienne parentèle m’a rappelé un épisode peu glorieux de ma geste, connu sous le titre de ’’fais pipi dans la casserole, petit frere ! ’’ C’est donc pivoine de honte et de confusion, que je vais ci-dessous battre ma coulpe et faire pénitence ; oui, le moment est venu de me confesser et d’avouer où et dans quelles conditions, j’ai sombré dans le stupre de la délation ! Moi qui considère avoir eu une vie de saint homme, verrai-je après cela enfin se calmer la horde de mes procureurs et la harde de mes accusateurs ? Se taire les trompettes de ma mauvaise réputation ? Se déliter enfin le rocher des imprécations qui m’assaillent depuis mon enfance ? Se refermer surtout l’œil qui m’accuse et menace de me poursuivre durant l’éternité ? C’est l’espoir que je caresse en silence et même si jamais le pardon ne venait absoudre ma faute, du moins ma conscience, pour l’instant chargée comme les bronches d’un emphysémateux, se libèrera-t-elle et me laissera-t-elle vivre désormais en paix.

 

Pour m’aider à me confesser de façon aussi obscène – ne prenez peur : être obscène c’est simplement être placé au devant de la scène,

 

Frères humains qui avec moi vivez,

Priez Dieu que me veuille absoudre !    

 

Vous vous rappelez qu’à mon puîné, le délicat poète qui a eu l’idée saugrenue de naître après moi, me liait – et me lie Grâces aux Cieux, une grande complicité. Dans notre tandem de pieds nickelés, ingénieux, débrouillards et par trop dotés de malice, chacun avait un rôle précis : à lui la manière et à moi l’art, à lui le verbe et à moi l’action, à lui l’efficacité et à moi le panache … à moins que ce ne fût exactement le contraire, ou qu’alors la synergie fraternelle jouât en toutes circonstances pour produire les meilleurs effets en partant des plus détestables causes.

 

Adonc, c’était en l’an de grâce au cours duquel il y eut grande pluie et bonne récolte de froment, greniers pleins et paille en meules généreuses, bœufs gras et volaille profuse. Toute la couvée était à la ferme, au sommet de la colline, dans La Petite Maison Dans La Prairie, demeure à coté de laquelle celle de la célèbre série télévisée eut pu paraître un camp de concentration. Ma douce maman régentait nos vies, dans le plus strict respect des orientations du grandiose papa. Les ouvriers agricoles nous apprenaient les secrets de la chasse au lance-pierre – ou lance-pierres, au choix, pendant que les petites sœurs apprenaient les rudiments de la cuisine campagnarde, coachées en cela par quelque dame experte partageant notre toit. La maisonnée ronronnait au rythme de la course de Phébus, de l’aube au crépuscule, scandée par les entrées et sorties du Pater Familias, Imperator incontesté et maître de notre temps ! Il n’eut su être midi tant que nous n’entendions point résonner à la porte son pas et sa voix graves. Il n’eut pu être 19 heures tant qu’il n’était  pas là. Bref mon papa, ben il commandait tout, alors !

 

Mais pour nos appétits de vivre et notre bouillonnante jeunesse, notre paradis péchait par manque d’imprévu. Parfois, le passage d’un camion constituait le temps fort de toute notre journée, ce qui est tout de même assez frugal. Considérant pour ma part ce que l’on nomme habituellement l’ennui comme la chambre de repos de l’imagination et de la créativité, le laboratoire des idées géniales, mon cerveau s’ingéniait justement à y rechercher et développer des ‘’produits nouveaux’’, entendez par là des bêtises qui eussent pu déclencher l’intérêt ou l’amusement de la galerie et surtout de son Maître. Le processus était tellement bien rôdé qu’il était devenu réflexe. Cela commençait par une idée toute simple, puis mes milliards de neurones, ces petites mains industrieuses de mon atelier, se mettaient au travail, jusqu’à me tisser un superbe brocard …

 

Il était onze heures et la matinée s’étirait comme un chat au soleil, sans appréhension. Papa était assis tout là-bas, comptabilisant probablement les arrivées de paille fraichement bottelée. Maman, comme dit, vaquait à la gestion de l’intendance et nous, faisions très consciencieusement chacun de son coté ce qu’il avait à faire, à savoir, en l’occurrence, rien. J’appelai Messire Puîné et lui proposai une retraite réflexive de quelques instants pour évoquer ensemble le devenir de l’humanité. Il accepta en hochant la tête, convenant ainsi de l’urgence de la chose. Nous nous retirâmes en un Rambouillet de proximité où il agréa le concept d’une nouvelle recherche dans le domaine de la chimie, plus précisément l’étude des effets de l’urée sur l’aluminium, traduisez : les conséquences du fait de faire pipi dans une casserole ! Je glosais d’abondance sur l’énorme portée scientifique de pareille étude et déployais pour le convaincre tout mon charme et mes dons de persuasion. L’homme finit par accepter la mission. 

 

Nous empruntâmes alors à la cuisine une casserole dans laquelle il soulagea sa vessie d’un généreux pipi ! Je m’en fus mettre en lieu sûr le prélèvement et avant que notre héros de science-miction n’eut fermé le deuxième bouton de sa braguette, j’allais, toutes sirènes hurlantes, voir papa, vociférant à tue-tête que ‘’Papa, papa, Le Puîné a pissé dans une casserole’’. Mon père demanda confirmation lorsque j’arrivai prés de lui et, l’ayant reçue, se leva de suite pour se diriger d’un pas rapide vers la maison en marmonnant des interrogations sur la santé mentale du coupable. Il l’attrapa et lui administra une ’’solide’’ correction. J’assistai bien sûr à la scène et j’affirme, mais je sais que personne ne me croira, que je n’y pris aucun plaisir. Par contre j’affirme que tous les autres spectateurs, grands et petits me lançaient des regards noir-charbon, pleins de reproches, de menaces, de haine même je crois. J’étais la honte de la famille, celui par qui la discorde était arrivée 

mo’ est  »le » vilain petit canard !

 

Malheur à celui qui déchaîne les disputes parmi les frères.

 

Le spectacle fini, pendant que mon père s’en retournait à ses travaux, ma mère m’apostropha pour me promettre une cuisante fessée en rétribution de ma dénonciation. Hélas, mon père l’entendit et revint sur ses pas pour déclarer urbi et orbi :

 

Malheur à celui qui touchera Mo’, il en assumera les conséquences !

 

J’eus alors droit à un nouveau mitraillage des yeux de tous : non seulement j’avais déchainé la dispute parmi les frères, mais en plus, j’avais semé la discorde entre le père et la mère !

 

Quelques années ont passé et ma préoccupation scientifique n’a toujours pas été retenue comme justification de mon acte. Je suis toujours accusé d’infamante délation et je crois que je suis à jamais le mauvais frère ! Mais pour ma défense je dirais que si l’on venait à mal juger tous les scientifiques qui n’ont pas trop cherché du coté de la morale, nous en condamnerions un bien grand nombre. La science et la morale ne cohabitent pas toujours dans le cadre d’un couple exemplaire. Pas plus dans le cas d’Einstein ou de Von Braun, que dans celui de Mo’ ! Mais je me console en me disant que si l’on m’a ainsi privé du Nobel de Chimie et empêché de faire progresser la science, du moins, en matière de psycho-sociologie, je sais ce que c’est que d’être mis à l’index, d’être le mauvais sujet, d’être celui par qui le scandale arrive, d’être le vilain petit canard … 

 

mo’

 

 

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