daphnis-deuxieme-partie1

Tout au plus, la monogamie fut-elle instaurée au plan légal, au bénéfice de l’ordre social et des intérêts des Etats et de leurs dirigeants. Ce n’est qu’ainsi que par la suite, peu à peu, elle devint la règle.

 

Donc là encore, de grâce, ne voyez rien d’autre qu’une affaire d’intérêts n’ayant aucun rapport avec le sentiment humain, la morale naturelle ni rien ! La monogamie est aussi une sinistre affaire de gros sous : les élites se marient entre elles pour préserver leurs patrimoines, ce qui n’empêche nullement le batifolage ou la vraie vie collatérale, bien évidemment. Les rois eux-mêmes avaient une épouse  »politique » et des maîtresses pour le plaisir, appelées favorites, ce qui est tout autre chose et parfaitement admis.

Les unions sont décidées par les parents et les tendres promesses les yeux dans les yeux n’ont jamais existé sous ces cieux-là qu’au théâtre et dans les romans. Les unions étaient en fait fixées par de solides contrats n’omettant rien du dernier centime à glaner. C’est tellement vrai que dans les périodes difficiles, comme au XIème siècle par exemple ou le petit peuple d’Occident eut du mal à se nourrir, il dut souvent se priver, au point de recourir au contrôle des naissances par absorption de plantes abortives pour alléger ses charges. L’église essaya bien d’intervenir, mais en vain et après de louables efforts pour moraliser la vie des couples, elle assista impuissante et effarée à la déliquescence des mariages. Déliquescence est un quasi-euphémisme car au XIIIème siècle, par exemple, St Bernard de Clairvaux exhorte carrément les hommes à devenir moines et se séparer de leurs femmes.

 

C’est le temps des Croisades et le couple n’a plus aucun sens autre que les stupides souffrances engendrées par les ceintures dites de ‘’chasteté’’ et la peur de l’invocation d’une version locale de la théorie de l’enfant endormi. Les femmes de familles puissantes réussissent à faire annuler le mariage avec les époux croisés, invoquant leur absence prolongée. Ceux-ci ne sont pas légion à s’en plaindre car en Orient, ils ont redécouvert les délices de la polygamie, pratique et naturelle, en même temps que la poésie érotique arabe, effectivement très suggestive. Ils s’abreuvent aussi des grands thèmes de la théologie orientale. C’est ainsi que partis en Orient ‘’civiliser’’, les Croisés en revinrent ‘’civilisés’’. Ils importèrent en Occident l’amour et l’érotisme.

 

Localement, la résistance au changement s’organise et de nombreuses organisations, sectes, ligues etc. exhortent à la haine de la sexualité et accusent les Orientaux de lubricité et d’obsessions animales, de lascivité et de paganisme. N’est-il jusqu’à la poésie – celle des trouvères et troubadours – qui débarrasse de la sexualité l’amour à peine inventé . Fabuleux exemple que celui d’Héloïse et Abélard.  C’est l’histoire d’amour la plus tragique qui se puisse concevoir et de plus, elle est vraie, il ne s’agit nullement d’un roman comme le croient beaucoup :

 

Le théologien et philosophe Pierre Abélard (1079–1142) devient le précepteur d’ Héloïse (1101–1164), une jeune noble de Paris âgée de 17 ans, nièce d’un Ecclésiastique de Notre-Dame. Ils s’aiment et Héloïse donne naissance à un fils. Les amants se marient alors  Pour se venger, la famille d’ Héloïse, scandalisée, fait arrêter puis castrer Abélard. Désespéré mais vivant, celui-ci se fait moine. Héloïse, de son coté, prend le voile. Ils s’écrivent des lettres d’amour depuis leurs monastères respectifs et cet échange durera jusqu’à la mort d’ Abélard. Héloïse meurt à son tour et elle est enterrée aux côtés d’ Abélard. Leur histoire a tellement séduit les imaginations qu’en 1817, leur tombeau a été emmené au cimetière du Père-Lachaise ou il est devenu un lieu de pèlerinage pour les amants. Leur correspondance est le maître-étalon du genre …

heloise-et-abelardAbélard et Héloïse, détail

Edmund Blair Leighton, 1882,

Cette triste aventure est une preuve supplémentaire du mépris de l’Occident pour le corps et sa répugnance pour la sexualité. En Orient, on eut coupé la tête d’ Abélard et probablement aussi celle d’ Héloïse, mais rien d’autre que la tête car, semblerait-t-il, c’est elle qui pense ! …

 

Dante en prend décidément à son aise lorsqu’il affirme que la femme est le chemin du ciel. Notre exemple montre qu’elle peut aussi conduire en enfer !

 

Et le temps passe et l’histoire avance. Le XVème siècle ! Partout dans le monde, en Asie, en Afrique et en Amérique, la polygynie est toujours majoritaire lorsque l’aisance matérielle le permet. En Europe, ce n’est qu’aux yeux de la religion que la monogamie est exigée. Les grandes épidémies refluent et les mœurs se relâchent, la sexualité se libère et comme partout et toujours, les femmes sont les premières à en parler. Elles s’autorisent à aimer librement à condition que ce soit sans ostentation.

 

En fait, si l’on continue de s’unir par voie de mariage, c’est pour renforcer les intérêts économiques des familles, des groupes, des provinces, des régions et des pays. Le mariage est confirmé dans son rôle de contrat qui sanctionne une opération économique ! Fusions, acquisitions, absorptions, jeu des dots, pratiques morganatiques, principes synallagmatiques, héritages surtout ! Oh l’héritage ! Détestable et injuste pratique !

« L’avènement progressif de la société bourgeoise fait ainsi passer l’héritage au premier rang des raisons d’être de la famille et du mariage. »

 

Alors gais, gaies, marions-nous ! Les garçons doivent être âgés de 15 ans et les filles de 12. L’ Église, elle, tout en abritant  les pires extravagances de la licence, défend et exige la monogamie … pour les fidèles. Les abus de certains de ses propres servants finissent par choquer .

 

Nous avons déjà vu que les gens d’ Église, soulagés de toute obligation matrimoniale, ne se sont jamais privés pour autant de ce qui est précédemment qualifié de vie collatérale. Certains d’entre eux ont même payé le tribut de l’ épectase* à Cupidon. Autrement dit, ilss se sont payé un aller sans retour vers le Ciel puisque d’un coup de reins ils s’y sont propulsés après un détour par le septième (ciel). La famille Borgia http://fr.wikipedia.org/wiki/Borgia est un exemple de cette dissolution, qui ne fit que précéder tous les héros du Divin Marquis de Sade, certain Archevêque de Paris en 1974, et toute la cohorte des Cardinaux américains ces tout derniers temps. Bref la chasteté ecclésiastique est bien souvent une chimère.

borgia1Blason des Borgia

 

C’est ainsi que naquit au XIème siècle l’ Église Anglicane : non pas pour des querelles idéologiques mais parce que le roi d’Angleterre Henri VIII, dont l’épouse eut le mauvais goût de ne pas lui donner d’héritier mâle, par ailleurs épris de sa maîtresse Ann Bolein, demanda au pape l’annulation de son mariage. Refus papal et décision du roi de se proclamer ’’Chef Suprême de l’Église et du Clergé d’Angleterre’’.

 

Quoi qu’on dise, le protestantisme est également né, au moins en partie, en réaction à la dissolution des mœurs. Le mouvement a bien sûr balayé l’exigence du célibat pour les ecclésiastiques. C’est dire si le sujet est important !

 

L’air du temps d’alors, c’est qu’en France l’amour courtois fit enfin son apparition et que l’on note la naissance du mot ’’galanterie’’. En Italie, ’’… l’audace des artistes du XVIème siècle fait disparaître les feuilles de vigne des statues.’’  Mais à la tête de l’ Église, après les turpitudes des Borgia, le Pape Grégoire XIII serre les … vices … et s’oppose à la fois à la Réforme et aux mœurs dissolues des ecclésiastiques en accordant pourtant à ceux-ci  un pouvoir absolu sur le mariage … des autres.

feuille-de-vigne

Feuille de vigne

 

Le grandiose XVIIème siècle arrive et tout à fait arbitrairement, nous choisissons de charger de sa symbolisation la Carte de Tendre, qui est la carte d’un pays imaginaire appelé « Tendre » inspiré par Clélie, Histoire romaine de Madeleine de Scudéry. On y retrouve une représentation topographique et allégorique des différentes étapes de la vie amoureuse : le fleuve Inclinaison, les rivières Estime et Reconnaissance. La dite carte est truffée des noms les plus mièvres et cucul pour parler d’amour : Grand-esprit, Jolis-vers, Billet-galant, Billet-doux, Indifférence etc. Cette invention cadastrale fut suivie par plagiat ou ironie de la Carte d’ Amour de Tristan L’ Hermite, de la Carte de la Coquetterie de l’Abbé d’Aubignac, lequel ne manque  pas de situer une scabreuse contrée  nommée Libertinie, bien évidemment en Orient.

 

Second emblème choisi pour ce siècle dix-septième, Don Juan ! Symbole de la transgression puisqu’il ne respecte rien, pas même le mariage, grand-œuvre de la Sainte Église. Don Juan est l’homme qui a la prétention d’être le maître du jeu. Il devient ainsi un danger pour la société puisqu’il séduit systématiquement toutes les femmes et blasphème. Il déstabilise l’ordre social, d’autant qu’il transgresse constamment les règles imposées par ses propres naissance, noblesse et famille. Ennemi juré de l’irrationnel, il affirme  croire seulement que ’’deux et deux font quatre’’ sans jamais accepter de s’en repentir . C’est que, pour couronner sa prétention, il a la ‘’tentation du Ciel’’… Assurément René Descartes est passé par là et le besoin de douter, donc de penser et de penser pour être, est manifeste !

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René Descartes & Don Juan

Les grands axes de la pensée amoureuse au XVIIIème siècle ne sont ni plus avouables ni plus reluisants de ceux des siècles précédents : On fait le distinguo entre mariage d’une part et plaisir et libertinage d’autre part, le tout, sur toile de fond rationaliste. Outre Marivaux et ses éponymes  »marivaudages », quelques-uns des plus grands auteurs du siècle s’essaient même à la polissonnerie. Monsieur de Voltaire a commis des Contes Érotiques  et en vers, s’il vous plait ; l’encyclopédiste Denis Diderot a écrit Bijoux indiscrets dont je ne vous dis que cela; Crébillon fils, lui, a signé Les Égarements du cœur et de l’esprit, et Choderlos de Laclos publie le chef-d’œuvre du roman libertin qu’il intitule Les Liaisons dangereuses. Comme le note l’ Encyclopédie Encarta (http://fr.ca.encarta.msn.com/encyclopedia_761589197/libertin_courant.html ) ’’Dans ces romans, le libertinage est présenté comme une lutte, comme si la classe aristocratique désœuvrée du siècle des Lumières avait reporté dans le domaine amoureux ses anciennes fonctions guerrières.’’

Parmi les auteurs importants du courant libertin, figurent également le Comte de Mirabeau (Le Rideau levé ou L’ Éducation de Laure), Nicolas Chorier (l’Académie des Dames ou les sept Entretiens galants d’ Aloïsia,) et Restif de la Bretonne (l’Anti-Justine ou les Délices de l’amour, 1798). ’’Philosophe et libertin, le marquis de Sade (la Philosophie dans le boudoir) est pour sa part un auteur extrême, qui transfigure les motifs du libertinage pour en faire des récits fantasmatiques personnels. Il apparaît en son siècle comme d’une irréductible singularité, et son œuvre se situe à la fois au cœur du libertinage et bien au-delà de lui.’’

 

On voit donc que le Siècle des Lumières qui prépare fébrilement l’un des Moments les plus importants de l’ Histoire des hommes, la Révolution Française, ne dédaigne pas de baisser un peu l’abat-jour pour philosopher dans la pénombre des alcôves (alcôve : de l’arabe Al Qubba !)

xviiieme

’’A l’orée de XIXème siècle, le monde est encore pour une large part polygyne. Partout il reste un scandale de se marier en dehors de sa caste, de sa tribu, de sa classe.’’ Le monde judéo-chrétien est monogame. L’ état civil devient obligatoire, l’état prend le contrôle des relations amoureuses. Les protestants se battent contre les lois catholiques sur la monogamie. ‘’En 1804, le mariage religieux devient facultatif et le mariage civil obligatoire. Le code civil replace la femme sous l’autorité de son mari.’’

 

Mais les coups de boutoir contre le mariage  »à l’occidentale » n’ont jamais cessé en fait depuis son invention et jamais homme intelligent ne défendit cette ânerie ! … Au XIXème, on parle de sexualité, on ose dire ce qui existe depuis la nuit des temps, et ‘’Si la plupart des grands écrivains du siècle de Hugo à Zola, sont des polygames affichés, s’ils ne parlent dans leurs romans que de la façon dont la bourgeoisie construit sa fortune en piétinant les sentiments, ils ne parlent vraiment bien d’amour que dans leur propre correspondance.’’

 

On ose peindre la nudité et un énorme scandale éclate – Ô allégorie ! – avec ‘’L’origine du monde’’ de Gustave Courbet qui est la description réaliste et très belle de la première chose que tout être humain perçoit en arrivant au monde : le sexe d’une femme, puisqu’il en sort ! Quelles malsaines idéologies a-ton mises en œuvre pour nous faire juger notre origine-même comme scandaleuse et sa représentation comme  »répugnante » ?

 

En littérature, la revendication du réalisme se fait hardie. Le philosophe français Charles Fourier n’hésite pas à ‘’refaire le monde’’ et à réclamer entre autre, pour tous les humains, hommes ou femmes, ’’le droit à l’orgasme’’. George Sand, elle, ‘’ni pute, ni soumise’’ avant l’heure, s’insurge violemment contre l’obéissance et l’amour demandés aux femmes et déclare : ’’ L’un de ces serments est une absurdité et l’autre, une bassesse’’.

xixeme

Et nous voici au XXème siècle, pris en charge par le Docteur Zygmund Freud qui va infiniment plus loin que tous les bons apôtres qui se sont penchés sur nos amours, nos délices et nos orgues ! Il affirme rien moins que le fait que tout ce désordre des relations humaines conduit à la maladie mentale contre laquelle il propose divers soins, en tête desquels des aveux complets. Les choses se précipitent alors et les pans de la suprématie masculine et de ses avatars, s’abattent les uns après les autres.

 

Ce XXème est plein de changements et nouveautés, ne représentant nullement le résultat d’une évolution raisonnée ou raisonnable, pas plus que le butin d’une juste guerre, mais encore une fois , la  raison conomique. Les femmes se voient ouvrir les portes des facultés, des usines, des casernes, des stades, des églises et enfin des palais gouvernementaux. Elles sortent travailler et continuent de le faire même après que leurs maîtres et seigneurs de naguère, de guerre reviennent, portant ou non, leurs tripes dans leurs mains ! Elles veulent les commandes de l’amour. Elles les obtiennent. Elles veulent reprendre en main le contrôle de leur fonction génitrice et voici la pilule contraceptive. Elles veulent tout et obtiennent tout et le reste, de façons diverses et variées selon le sujet, le moment et le lieu. Elles font éclater toutes les convenances, toutes les conventions, elles demandent même une lecture nouvelle de tous les textes fondateurs de la morale et de la société masculines, politiques, philosophiques et même religieux ! Et, chose que les hommes n’ont jamais su faire, elles mettent en œuvre une véritable solidarité internationale en faveur de celles d’entre elles qui ne se se sont pas encore libérées du joug masculin, quelquefois certes après une lecture simpliste de la réalité, mais toujours avec foi et détermination.

 

Et ce n’est pas la moindre de leur conquête que d’avoir réussi à réintroduire l’exigence de sincérité dans la relation homme-femme. Ce faisant, elles boutent peu à peu hors du quotidien l’hypocrisie, mais elles y introduisent toute une tornade de choses nouvelles, ce qui est plus que normal, car pendant que les hommes s’adonnent, sous une forme ou sous une autre à leur puéril et stupide passe-temps favori, la guerre, la mort donc, elles, s’appliquent à donner la vie. Pour nous le rappeler, elles nous emportent de mille façons dans un vertige d’idées, d’images, de concepts nouveaux qui nous assaillent, comme un film au tempo infernal. Qui doute encore que le futur de l’humanité sera féminin ou ne sera pas ? Elles nous le démontrent et nous supplient de les croire, elles nous corrompent en nous embrassant avec fougue, comme nous n’avons jamais su ou osé le faire. Et ce baiser, oui, est un baiser de cinéma ou ’’chacun retrouve ce qu’il a cru vivre, ce qu’il espère vivre. Parce que le cinéma est une fenêtre vers le rêve. Et parce que le rêve est l’ultime refuge de l’Amour.’’

freud

co’ & mo’

  • épectase : à l’origine, tension et progrès de l’homme vers Dieu, mais le sens le plus connu est celui de « mort durant l’orgasme », indiqué entre autres par le dictionnaire Robert. Ce sens est toutefois purement accidentel. En 1974, le cardinal français Jean Daniélou trouve la mort dans des circonstances embarrassantes pour l’Église catholique romaine : on trouve son corps chez une prostituée. L’Église réagit en publiant un communiqué indiquant que c’est « dans l’épectase de l’Apôtre qu’il est allé à la rencontre du Dieu Vivant ». Daniélou a en effet abondamment commenté la notion d’épectase dans son ouvrage sur Grégoire de Nysse, Platonisme et théologie mystique, en 1944. Le Canard enchaîné, peu convaincu, plaisante sur le mot, lui donnant ainsi cette seconde signification qu’il n’avait en rien au départ. (Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89pectase )
  • entre guillemets : sauf spécifié, les phrases extraites du livre AMOURS, déjà cité.
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