grosse-betise3

Mon père était parti en voyage pour subir un mystérieux acte médical. Pour qu’il acceptât de s’absenter de la ferme à l’époque des moissons, il fallait que ce fût vraiment sérieux. En digne fils de digne paysan, et bien qu’on ne m’eut rien demandé, je m’autoproclamai ‘’chef’’ de tout ! Sensibles à l’affection particulière que me témoignait l’auteur de mes jours, le vrai chef, le  »caporal » et les responsables de la ferme acceptèrent cette prise de pouvoir et les servitudes qui allaient en découler pour eux. Ils faisaient mine de me consulter et même de solliciter ma décision. Mais, si Saint Louis rendait la justice sous un chêne, Saint Mo’ préférait l’ombre d’un grand olivier et c’est sous ce parasol protecteur qu’il palabrait le plus sérieusement du monde avec Oncle Driss, le ’’caporal’’ et lui communiquait ses décisions.

olivierMa salle du trône

En cette période, le travail agricole cessait un peu avant le soleil couchant, lorsque les épis de blé commençaient à prendre l’humidité du soir, devenant ainsi difficiles à moissonner.  Après avoir gagné leur pitance et tout heureux d’avoir pu le faire, les ouvriers de la ferme regagnaient leurs pénates, pour retrouver, les uns l’eau de leurs ablutions, les autres quelque tâche domestique et d’autres encore les jeux et les rires de leurs enfants. Il fallait les raccompagner car ils venaient de villages parfois éloignés et s’il leur appartenait de venir à l’aube par leurs propres moyens, il eut été inhumain de les laisser retourner chez eux au crépuscule, confrontés à la fatigue, aux chiens errants et autres malandrins.

moise

Oncle Rahho

 

S’inscrivait alors dans l’horizon violacé, la silhouette mosaïque d’Oncle Rahho, ermite d’un tarot imaginaire, le vénérable gardien de la ferme qui, toutes les nuits de toutes les années dont j’ai souvenance, en devenait le maître absolu. Il marchait d’un pas majestueux, tenant sa lampe-torche de la main gauche et, de la main droite,  sa ’’zerwata’’, terrible gourdin sculpté dans la racine bulbaire d’une plante orientale, plus dure que l’acier. A sa ceinture, pendait un énorme trousseau de clés. Son apparition magique équivalait aux petits coups de baguette du chef d’un orchestre symphonique sur le rebord de son lutrin pour annoncer aux  musiciens le début de l’exécution. Commençait alors, c’est bien vrai, une somptueuse symphonie.

 

tourterelle

Les cigognes en étaient les récitantes, craquetant pour rappeler l’heure tardive et sonner les vêpres. Suivaient les pépiements de myriades de moineaux fonçant vers la source. Puis une huppe isolée puputait en tirant de l’aile d’un vol saccadé tandis que les ramiers apeurés tremblaient leurs roucoulements, en route vers leurs pigeonniers. Bien plus mélodieux étaient les gémissements de la tourterelle se posant sur les saules pleureurs et le chant des chardonnerets inépuisables malgré l’heure tardive. La fauvette zinzinulait, le merle flûtait et le serin ramageait, tandis que l’alouette trompétait et tirelirait. La craintive hirondelle, pourtant respectée, tridulait, pendant que les oiseaux de basse-cour, ne voulant être de reste, gloussaient, caquetaient, cocaillaient ou piaulaient, chacun jouant sa partition dans une indiscipline savamment orchestrée.

cigale

Mais c’est entre ciel et terre, dans cette couche de ‘’mésosphère’’, qu’entre les vagissements des lièvres, les braiments des ânes, les aboiements des chiens, les bêlements ovins et les beuglements bovins, la section des myriapodes intervenait par ses milliers, ses millions de sujets : abeilles et mouches bourdonnant, guêpes vrombissant et cigales craquetant, grillons grésillonnnant et bourdons soufflant.

Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,

Un peuple vague aux racines des arbres

A pris déjà ton parti lentement.

 Paul Valéry, Le cimetière marin

 muezzin

Le reste de l’univers sonore était partagé entre les véhicules agricoles retournant à leurs garages, la mélopée d’un ânier confiant sa mélancolie à son … ’’comes, quieto… et placido gradu’’ … et enfin, arbitre suprême du son, le muezzin appelant à la Prière du Soir, à l’heure ou le soleil jaunit et annonce le coucher.

 la-palabre                                      

Un jour …

 

… j’étais assis sous ’’l’olivier à palabre’’, mon petit cahier de comptes sur les genoux lorsque je fus rejoint comme à l’accoutumée par ’’Oncle Driss’’ qui, après un bref salut, me détailla les résultats de la journée.

 

Parcelle de la butte : 30 quintaux de blé dur,

Parcelle du jardin, 26 quintaux de blé dur, plus un sac non pesé,

Parcelle orientale, 21 quintaux de blé dur

Etc.

Bottes de paille : 153 seulement car nous avons eu un bris de machine.

Nous avons embauché 14 ouvriers.

Nous avons soutiré 250 litres de mazout.

Demain, nous commencerons le blé tendre, par le sommet du plateau.

Etc.

Bon, fils, me dit l’honorable vieillard, il faut y aller car la nuit ne va plus tarder maintenant.

 

Je me relevais, très fier des performances accomplies, imaginant la joie qu’aurait mon père lorsqu’il en prendrait connaissance. Nous nous dirigeâmes vers le tracteur auquel était attelé le chariot, rempli d’ouvriers aux visages bis, burinés et fouettés à longueur de journée par le soleil …

 

C’est encore toi que je préfère,

soleil, délicieux enfer.

Jean Cocteau, Poèmes 1920

 

Après que l’on m’eut accueilli avec force sourires et salutations, je pris la place du tractoriste, comme tous les soirs et démarrai vers la source, première station desservie. Nous déposâmes là deux ou trois ouvriers avant d’engager la première vitesse pour affronter une pente de 25%. Oui, oui, vertigineuse ! La vitesse folle que je m’autorisais faisait rire mes passagers qui se mettaient à battre des mains et entonner des chants vigoureux, généralement réservés aux soirées de célibataires.

 

Ce jour-là,…

 

… alors que le tracteur commençait à montrer des signes de perte de pression, un immense fracas ébranla la vallée et les chants d’allégresse le cédèrent à d’horribles cris de panique et avant que je ne comprisse rien, le tracteur fit un bond en avant. Je cédais moi-même à la panique lorsque je vis ’’Oncle Driss’’ se mettre à hurler et appeler Dieu pour sauver nos âmes. Je regardais dans la même direction que lui et vis que le chariot s’était détaché du tracteur et dévalé la pente à une allure vertigineuse, fonçant en prenant de la vitesse vers le bas, c’est-à-dire vers la source près de laquelle plusieurs dizaines de femmes ramassaient leur linge. Le grand bruit avait été provoqué par la cassure de l’attelage dont le métal avait été porté au rouge et au blanc avant de devenir une pâte en fusion sous l’effet de la tension, de la masse et de la vitesse …

Tous les humains présents hurlaient de frayeur pendant que le chariot continuait sa course folle vers la tragédie, le drame, l’horreur. Les quinze ouvriers, mes passagers de naguère, hurlaient à tue-tête et invoquaient la puissance et l’absolution divine. Malgré la vitesse du chariot, ce travelling arrière emprunté à un film d’épouvante était interminable.

Je réalisais peu à peu que j’allais entrer dans le pandémonium des assassins du style ’’aux Etats-Unis, d’Amérique, un jeune déséquilibré etc.’’, puisqu’à mon âge d’alors, j’allais provoquer une hécatombe, quoique animé des meilleurs sentiments du monde. Face à cette perspective, je regardais le chariot s’en aller, de plus en plus vite avec ses passagers involontaires et ne pouvais qu’ajouter mes cris à ceux de tous les autres.

Le chariot continuait sa course folle et j’attendais le grand choc, espérant toutefois que les ouvriers auraient le temps de sauter aussi lestement que les acrobates d’Aït Sidi Hmad ou Moussa d’où sortaient, naguère, les fantassins d’élite de l’armée régulière, un peu comme les moines de Shaolin en Chine. Mon espoir fou, appuyé sur un imaginaire excluant alors le concept même de mort, était l’intervention divine, la survenance d’un miracle, ni plus, ni moins. Il restait moins de 3 secondes, véritable éternité en pareilles circonstances certes, avant ’’watever will be, will be’’, mais chacune de ces secondes durait, elle aussi, une éternité.

A deux secondes de ‘’l’échéance’’, l’horrible qualité de la piste grossière fit buter contre un rocher et sursauter le chariot dont l’attelage pivota violemment de 45%, le mettant en travers, bien perpendiculaire à la descente. Il s’immobilisa tout net, non sans envoyer ses occupants les uns contre les autres, les préservant ainsi d’une mort certaine ! Ils se relevèrent et rendirent à Dieu moult actions de grâces, en remerciement de son infinie bonté.

montre-molle

 Depuis ce jour là, … (1)

 … je n’ai plus de doute que  …

 

Dieu, qui connaît le mieux les capacités des hommes, cache ses mystères aux sages et aux prudents de ce monde, et les révèle aux petits enfants.

 

Isaac Newton in Ecrits sur la religion

 

Mon sens de la justice et ma conscience ne me donneront jamais l’absolution et c’est avec contrition, regret et grande honte que, tout comme je m’étais autoproclamé chef, face à mes frères humains, je me coiffe depuis, un peu plus humblement !

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   mo’

(1) J’avais alors … 12 ans !

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