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Avec l’élégance tranquille qui l’habillait si bien, dans la froide nuit du mercredi 10 au jeudi 11 février 2009, à Rabat, au Maroc, Mustapha El Kasri est parti discrètement, pour rejoindre le cercle de ses poètes disparus, le prestigieux cénacle qui constituait sa ‘’Pléiade’’. L’homme sage s’en est donc allé simplement, ’’l’âme sereine et bénie’’, mettant son siège en vacance, supposant probablement qu’il le reprendrait un jour.  »La mort est si naturelle et le folklore qui l’entoure si ridicule », m’a-t-il confié il y a quelques semaines ! La discrétion et la noblesse ne l’ont point obligé et là-bas, ’’au tournant de la route de braise et non de cendres’’, il a probablement déclamé cette strophe de Saint John Perse, l’un de ses ’’commanditaires’’ :

Ô Mort parée du gantelet d’ivoire, tu croises en vain nos sentes bosselées d’os, car notre route tend plus loin. Le valet d’armes accoutré d’os que nous logeons, et qui nous sert à gages, désertera ce soir au tournant de la route. Chronique II. St John Perse.

De somptueux amis m’ont récemment offert une non moins somptueuse soirée en sa compagnie. Etaient là d’autres poètes, et de bien savantes personnes, de celles qui étincellent et vous auréolent de lumière, rien qu’à les écouter. Quelque peu amusé par ma connaissance de son travail, par quelques similitudes de nos goûts littéraires et par le quasi-culte que nous vouions tous deux aux mêmes poètes, ’’il’’ modéra cet agréable devis et nous fit débattre de toutes choses, jusqu’au fond de la nuit, appelant sans cesse à témoin tantôt La Bruyère, tantôt Kabbani, tantôt Mallarmé à moins que ce ne fut Saint John Perse, puis Baudelaire à moins que ce ne fut Valery, puis La Rochefoucauld, Hugo, Lorca ou Tagore !

A chacun d’eux le lient une similitude, un penchant, un goût. Comme certains d’entre eux, il a été un grand serviteur de l’Etat, tant au Maroc qu’ailleurs dans le monde. A la veille de l’Indépendance, il avait tâté de la prison coloniale et, la liberté retrouvée, il ne cessa plus, jusqu’à sa mort de partager, d’offrir, de donner, donner sans cesse, de l’information en tant que journaliste, du savoir en tant que professeur, du service public en tant que fonctionnaire, et de la lumière en tant que poète.

Comme traduire Mallarmé, Perse et Tagore en arabe n’enrichit guère, et comme peut lui importait, il se payait en plaisir, celui que procure la traduction de La Bruyère et le fait de ridiculiser le matérialisme galopant de nos contemporains avec l’ironie de l’auteur des ’’Caractères’’ :

« De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent ».

Puis, féroce … :

« Acquérir ou ne point perdre » est assimilé à de la volupté, à un désir profond, à une jouissance physique ou morale : on voit réellement les « âmes sales… inquiètes… enfoncées…abîmées… ».

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Probablement séduit par l’attitude ’’aristocrate désabusé’’ de La Rochefoucauld, il le traduit en arabe et savoure, à n’en pas douter, la malice de certaines maximes, telle celle-ci :

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes pour se consoler de n’être plus en état de donner de mauvais exemples. Maximes

Ou encore cette autre :

Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient, mais nous ne pouvons pardonner à ceux que nous ennuyons. Maximes

Puis apparaissent alors dans son cosmos les esprits sublimes de la poésie, française notamment. L’impitoyable et grandiose Stéphane Mallarmé, une école à lui tout seul, quelque peu revêche et qui ne le cache guère :

L’absence de signification qui « signifie davantage » et le poète cherche à atteindre les « splendeurs situées derrière le tombeau »…Selon Mallarmé, Paul Bénichou, Gallimard, 1995

Et puis encore …

La  Poésie est  l’expression, par  le  langage humain  ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle.

Ibidem

Et voici qu’apparait sur l’établi de Mustapha El Kasri l’élégance du ’’lyrisme de l’intellect’’, Paul Valery, toujours impeccable dans toutes ses mises, orfèvre de la syntaxe et causeur infatigable …

L’homme est adossé à sa mort comme le causeur à la cheminée.

Paul Valéry Tel quel

Valéry se veut l’ordonnateur de l’ultime façon de bien-écrire et même de bien-penser. Il écrit beaucoup et sur tout, bien qu’il ait dit ’’Entre deux mots, il faut choisir le moindre’’. Le voici faisant suite à Taine, Baudelaire, Stendhal, Tolstoï ou Zola. Débordant la préoccupation philosophique, poétique et littéraire, il théorise sur les fondements de l’art :

Organiser un système de choses sensibles qui possède cette propriété, c’est là l’essentiel du problème de l’Art ; condition nécessaire, mais fort loin d’être suffisante. Paul Valéry, Notion générale de l’Art, 1935

L’occasion est trop belle, Mustapha El Kasri s’en saisit et en traduit quelques oeuvres maîtresse. En effet; il ne peut avoir pour l’éminent ’’constructiviste’’ que sympathie, et je le soupçonne même d’avoir largement souscrit à sa sentence incendiaire :

Je lis mal et avec ennui les philosophes, qui sont trop longs et dont la langue m’est antipathique. Paul Valéry, La Pléiade, T1

Et tout à coup, une fulgurance, la découverte de Saint John Perse qu’il se met à traduire en arabe – et de quelle manière, malgré le bon mot italien « Traduttore, Traditore » « traduire c’est trahir« ! Il ne s’agit pas là d’une de ces traductions échappées d’une échoppe agglutinée à la porte d’un tribunal, mais d’une lecture éclairée et éclairante : il a vraiment tout compris du Prince des Poètes et de sa sublime poésie.

J’ai découvert bien tard l’œuvre de Perse et elle m’a véritablement irradié. Je n’ai jamais perçu ce poète comme un ’’ précieux mandarin fait de laque’’, comme s’amusent stupidement à le nommer ses détracteurs pour tourner en dérision son encyclopédique savoir, la rutilance de son écriture, l’élitisme de son lectorat etc. J’ai reçu cette poésie comme un paquet de mousson vitale, sans y comprendre grand-chose au départ, ne voulant admettre que son intérêt pût se loger seulement dans sa forme et sa musicalité. Quel était le sens caché de ces mots, de ces phrases ? Je finis par le découvrir peu à peu, mais je sentais bien que je passais néanmoins à coté de l’essentiel. Pourquoi cette attirance irrépressible pour Mers, Vents, Eloge, Anabase et autres poèmes de Perse ? Je les ai lus, relus, j’en ai fait mon livre de chevet, des années durant. J’en ai parlé avec des éminences et rien ni personne ne m’a aidé à progresser, les monographies et études se contentant souvent de paraphraser, sans rien expliquer. Je fis même subir à ces textes l’épreuve du gueuloir, comme suggéré par Flaubert : je me mis à les déclamer jusqu’à leur faire rendre musique ! Puis un jour, ma nécessité de comprendre fit une rencontre de hasard et l’explication me sauta à la figure comme une grenade dégoupillée.

J’ai lu que Mustapha el Kasri – nos chemins se sont effleurés plusieurs fois sans jamais se croiser jusque récemment – avait vu en traduisant certains poèmes de Perse que leur scansion avait une étrange similitude avec celle du Coran, le Livre Saint de l’Islam.

Pour restituer la poésie du Prince des Poètes, il (Mustapha el Kasri) dit s’être inspiré de la rythmique du Coran.

Mo’ : La poésie et l’action, Poètes à vos lyres

https://mosalyo.wordpress.com/2008/04/

 

Voilà donc pourquoi cette poésie me touche tant et jamais ne m’ennuie et jamais ne me lasse !

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Non, l’heureuse juxtaposition de ces photographies n’est nullement une représentation de Janus, Ani, Chaos ou autre divinité de la transition. Chacune d’elle est une borne cadastrale qui marque les centres d’intérêt extrêmes de Mustapha El Kasri. A droite, Nizar Kabbani, orfèvre de la sensualité et du romantisme arabe, totalement atypique cependant, car même si ses textes ont été chantés par Mohamed Abdelwahab, Abdel Halim Hafez, Feyrouz et Oum Kalthoum – autant dire tout le Monde Arabe – s’il a été surnommé le Poète de la Femme et de la Oumma ( Nation arabe), il est resté le seul à refuser de chanter les louanges des dirigeants arabes qu’il tient pour responsables des humiliantes défaites face à Israël.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nizar_Kabbani

Mustapha El Kasri traduit en français de très beaux textes de Kabbani. Voici les 3 dernières strophes de Balkis. Balkis est le nom en arabe de la reine de Saba et également celui de la femme du poète, diplomate irakienne en poste à Beyrouth. Elle fut tuée dans un attentat à la bombe dans cette ville. Son corps  n’a jamais été retrouvé !

… Balkis, je te demande pardon;
Peut être que ta vie a servi à racheter la mienne
Je sais pertinemment
Que ceux qui ont commis ce crime
Voulaient en fait attenter à mes mots.

Belle, dors dans la bénédiction divine,
Le poème après toi est impossible
Et la féminité aussi est impossible.

Des générations d’enfants
Continueront à s’interroger sur tes longues tresses.
Des générations d’amants
Continueront à lire ton histoire
O parfaite enseignante !
Les Arabes sauront un jour
Qu’ils ont tué une messagère
QU’ILS…ON….TU…E…UNE….MES…SA…GERE.

Lire le poème en entier : http://www.elmandjra.org/nizar.htm#NOTES2

 

Revenons à Mustapha el Kasri ! Je crois que son jardin secret, il ne l’a ouvert qu’à bien peu de gens. Jardin à l’anglaise ? A la française ? Non, à l’arabe. Un jardin ou régnait un subtil désordre, un savant négligé à la géométrie imperceptible mais bien réelle cependant, désordre grâce auquel l’on ne trouve qu’après avoir supposé qu’on a trouvé ! Al Jabr, la reconstitution par la supposition que le problème est résolu…

J’ai clairement vu en lui, par delà sa grande pudeur, la recherche de l’identité nobiliaire, celle de cet étrange Petit Prince qui consigne ses souvenirs sur la page éternellement vierge du carnet de Dieu, le désert ; cet étrange prince qui parle à l’inorganique  et fait parler l’organique, produit une monographie sur la rose (Kitab al Ward), s’exprime dans la langue de tous les luxes, de la munificence, du sacré, de l’impératif catégorique, l’arabe au goût de conte, de fantasmagorie et de mots pour dire les images.

 

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Et en effet, sur la planète du petit prince, il y avait comme sur toutes les planètes, de bonnes herbes et de mauvaises herbes. Par conséquent de bonnes graines de bonnes herbes et de mauvaises graines de mauvaises herbes. Mais les graines sont invisibles. Elles dorment dans le secret de la terre jusqu’à ce qu’il prenne fantaisie à l’une d’elles de se réveiller. Alors elle s’étire, et pousse d’abord timidement vers le soleil une ravissante petite brindille inoffensive. S’il s’agît d’une brindille de radis ou de rosier, on peut la laisser pousser comme elle veut. Mais s’il s’agit d’une mauvaise plante, il faut arracher la plante aussitôt, dès qu’on a su la reconnaître. Or il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince… c’étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut jamais plus s’en débarrasser. Il encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater. Le Petit Prince, Antoine de Saint Exupéry

Lirez-vous sa splendide  traduction du Petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry ? Le pouvez ?

’’Il’’ s’est enfoncé discrètement dans le brouillard de ce jour là, rabattant sur lui son paletot et souriant gentiment.

Adieu, Maître !

mo’

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