chanteur1

J’ai pourtant essayé ! Juré, c’est vrai ! Pourquoi riez-vous ? En serais-je incapable ? A l’issue de ma brève carrière de chanteur, j’aurais eu, au moins, le bon goût de détaler comme un lièvre et de n’avoir pollué ni ondes radiophoniques, ni canaux télévisuels, ni rayons de disquaires, ni rien ! Moi, je suis venu, j’ai chanté et j’ai dégagé ! Pour imiter Jules (César), en latin, cela donne :

 

Veni, cani, expedi !

Je suis venu, j’ai chanté, on m’a viré

 

Je m’en vais vous conter ma brève carrière, et je promets même de ne point chanter. Tout d’abord parce que les pluies, grâces en soient rendues aux Cieux, furent abondantes cette année et ensuite, je l’avoue, de peur de passer une nuit bardé de chanvre et pendu à la plus haute branche de quelque chêne, comme ce gland d’Assurancetourix.

assurancetourix

C’était … voyons voir … cette fameuse année où Humphrey Bogart remporta un Oscar pour The African Queen et Vivien Leigh un autre pour Un Tramway Nommé Désir. Cette année-là décéda le poète Paul Éluard et naquirent le cinéaste Pedro Almodovar et le chanteur Renaud, celle aussi ou eurent lieu deux évènements significatifs : La première  opération transsexuelle et le premier vol d’un avion à réaction avec des passagers. Enfin, il ne faut jamais oublier de rappeler les hauts faits de civilisation : la première bombe H américaine explosa et à Londres, un brouillard polluant, fit 2000 morts ! Ca y est ? Oui, c’est bien 1952 !                            

 

Cette année-là avait été riche en succès pour moi, puisqu’une abondante moisson de lauriers était, une fois de plus, venue confirmer que le sort m’avait doué de façon incongrue. Ce devait être au mois de mai et deux fois par semaine, pendant que nous étions en classe, alors que nous apprenions les joyeuses subtilités de l’imparfait du subjonctif, nous entendions et voyions à travers les fenêtres, arriver dans la cour,  une espèce de gros insecte de métal, callipyge et dodelinant de partout comme atteint de la danse de Saint-Guy. Il faisait un vacarme de casserole vide et ses accélérations laissaient supposer que c’était son dernier souffle.

 

C’était une voiture, à moins que ce ne fut une boite de conserve, marquée du blason à chevrons de Citroën et arborant fièrement ses 2 CV de puissance fiscale. Une ’’Deuche’’ pour les gens cultivés !

deuche

En descendait alors, avec bien de l’allure, Monsieur Roland, le musicien attitré de l’école, qui en extrayait son accordéon avant de la refermer soigneusement et de lui astiquer la croupe rebondie d’un coup de peau de chamois neuve, extraite de sa pochette ! Il installait alors son amphithéâtre sous un préau, et disposait ses bancs, ses lutrins, ses partitions et ses appareils, et attendait tel un Imperator romain la première fournée de Caruso en herbe !

 

Le brave homme jouait de ses appeaux et nous mettait l’eau à la bouche en laissant échapper quelques trilles de son ‘’piano du pauvre’’. Monsieur Roland enrobait l’accordéon de son corps interminable et dégingandé pendant que son immense nez, en perpétuel mouvement, battait la mesure, de droite à gauche, comme le museau d’un mulot renifleur.

accordeoniste

Nous, les grands, passions à l’épreuve du chant pendant le dernier quart-temps de la journée, après la récréation de l’après-midi. Notre instituteur nous faisait auparavant réciter le texte des chansons, comme de simples récitations, confiant à l’artiste, l’aspect mélodique de nos exploits vocaux.  

 

Ces chansons, ces répétitions, ce déploiement inaccoutumé de moyens en cet autrefois d’économie, n’avait lieu qu’une fois l’an. Nous préparions la distribution des prix, à laquelle assistaient tous les enseignants, bien sûr, tous les élèves et tous les parents d’élèves, les bons élèves mais aussi les ‘’peut mieux faire’’, les ‘’a un poil dans la main’’ et les ‘’dort en classe’’. L’instituteur avait sélectionné les membres du groupe de chanteurs et bien évidemment, privilège du sacrosaint mérite scolaire, j’y figurais en bonne place. Dix, nous étions dix. Puis, avec Monsieur Roland, nous avions choisi la chanson. Dieu du Ciel, une chanson d’amour ! Ben oui, on était grands, non ?

 

Ce texte, écrit en langue provençale par le grand Frédéric Mistral avait été adapté en français et je vous en offre les premier et dernier couplets :

 

O Magali ma tant aimable
A la fenêtre parais donc
Prête l’oreille à cette aubade
De tambourins et de violons
Le ciel est plein d’étoiles d’or
Et l’air est calme
Mais les étoiles pâliront
Quand te verront

 

Me faudra donc enfin te croire,
Je vois que tu ne railles pas
Voici mon annelet d’ivoire
En souvenir de nos débats.
O Magali, que bien me fait
Cette réponse. Vois les étoiles ont pâli
O Magali.…

 

Revenons à ce fameux après-midi ! A la fin de la récréation, nous fûmes invités à rester dehors et à nous diriger vers la scène de Monsieur Roland, lequel s’affairait pour nous recevoir.

 

Il nous fit mettre en arc de cercle, nous distribua dans l’espace en fonction de la hauteur de nos voix ; puis, il nous demanda de bien écouter l’œuvre en entier pour en saisir l’harmonie avant de la chanter. Il commença à jouer et par des hochements de tête et des moues de connaisseurs, nous convînmes tous que M’sieur Roland, ben c’était un génie. Qu’est-ce qu’il jouait bien de l’accordéon, ouais, c’était un génie ! Rural, tout en velours, avec un vaste béret basque, mais un génie quand même ! Sa prestation finie, il nous demanda de chanter, de ne pas aller trop vite et de mettre du sentiment dans ce mélodrame à fendre l’âme. Il fallait que l’on sentît le désarroi du malheureux amoureux transi de Magali. Il insista pour que la chute du poème, ce poignant O Maaaaagali final, fût dit avec amour, trémolo et mélancolie.

 

Nous chantâmes ! Mal, jugea Monsieur Roland. Très mal, renchérit-il. Selon lui, une ’’seringue’’, autrement dit un chanteur faux, se cachait dans le groupe et son détestable chant cassait l’harmonie de l’ensemble. L’artiste montrait des signes d’impatience, puis d’agacement et au bout de dix reprises, il commença à s’énerver et à répéter que nous ne serions jamais prêts pour la distribution des prix. Notre instituteur était présent et ne pouvait qu’abonder dans ce sens. Quant à moi, je ne manquais nullement de joindre la véhémence de ma protestation aux leurs pour dénoncer le mauvais chanteur dissimulé parmi nous, qui nous mettaient en retard dans la préparation de notre fête.

 

De conserve, les deux enseignants décidèrent d’interrompre la répétition publique et de nous réintégrer dans nos classes pour une évaluation plus détaillée de nos compétences artistiques individuelles.

 

Une fois en classe, nous reprîmes notre répétition et M. Roland se promenait entre les rangs. Il approchait de chacun de nous et tendait bien l’oreille pour tenter de déceler l’auteur des couacs palmipèdes qui gâchaient la mélopée de temps à autre. Cette première vérification ne donna aucun résultat. La colère du maître de chant se déclara et il fit tout arrêter pour changer encore sa méthode d’investigation. Nous allions répondre à son appel pour aller au tableau et chanter chacun à son tour, en solo. Ainsi, pensa-t-il, il pourrait découvrir sans faute et rapidement le fauteur de trouble parmi les choristes.

 

Me trouvant au milieu de l’ordre alphabétique de par mon patronyme, force me fut donnée de constater qu’avant moi, il n’y avait certes pas José Carreras, ni Ruggiero Raimondi, ni Luciano Pavarotti, mais du moins n’y avait-il pas non plus Donald Duck, ni Riri, ni Fifi ni Loulou.

 

Monsieur Roland m’appela alors que je commençais à paniquer, sacrifiant ainsi à une trouille probabiliste. Puis, il me demanda comme à tous les autres, de donner le LA. Vous savez, bien sûr que la note LA renseigne sur le ton et permet à tout un groupe de jouer en harmonie. Je recommandai mon âme à Dieu et éructai dans l’espace intersidéral ce magnifique développé d’un LA de crécelle, laid à pleurer, inharmonieux, méchant, nul et même effrayant :

laaaaa

Pendant que je délivrais mon message à l’humanité, je vis avec inquiétude le superbe accordéon de M’sieur Roland lui échapper des mains et manquer de rouler à terre, rattrapé de justesse du bout du pied. L’artiste ouvrit une bouche grande comme un hall de gare mais il fut prompt à réagir. Il fut cruel, mais il y avait bien franchement de quoi ! Ce que j’avais produit était innommable, au sens propre. De la musique ? Certainement point. Un gargarisme ? Que Nenni ! Un borborygme ? Pas même ! Une crécelle enrayée ? Hum, hum ! Assurément rien. Il posa son lourd instrument sur la table et, se lissant la calvitie et se massant les yeux comme celui qui vient d’achever une performance intellectuelle, ses lunettes à la main, sans même me regarder, il me désigna ma place en disant, rompu de fatigue, dégouté à jamais de la musique et de l’enseignement de la musique :

 

A ta place, salopard !

 

Il invita l’instituteur ‘’ des choses sérieuses’’ – pas de ces bêtises comme la musique – à le rejoindre et pendant que je chauffais mes turboréacteurs à pleurs, je le voyais se féliciter d’avoir enfin réussi à percer le mystère de ‘’shit-throat’’, l’adorable petit mo’. !

 

Je ne pouvais pas ne pas pleurer, c’était tout de même un crime de lèse-premier de la classe. Cela se paie. Mon soliloque préparatoire était noir d’encre et je taillais en pièces le Roland, là ! Non, je ne dis plus Monsieur, voilà !

 

Qu’il avait qu’à venir faire une dictée contre moi ! Allez ! J’suis sûr qu’ j’lui aurais mis une piquette de 5 à zéro ! Les polars (les gens polarisés) sont toujours nuls partout sauf dans leur pole ! Pas moi ! Enfin à part en chant ! Oui, mais le chant c’est pas un métier de vrai, c’est pas sérieux ! D’ailleurs c’est pour les filles, alors !

 

Savez-vous qui me fit pleurer ? Mon propre instituteur, mon ami, mon protecteur, celui dont j’étais le chouchou, car au lieu de me dire simplement, ‘’écoute, tu ne peux chanter et tu ne chanteras pas’’, il exagéra la délicatesse et les précautions pour m’annoncer la dénonciation de mon contrat de ‘’chef de chœur’’ et c’est cela qui me fit prendre conscience que … j’étais à plaindre, état qui ne me ravit guère, jamais, nulle part, en aucune circonstance.  Alors j’y suis allé de bon cœur et chaque fois que je pensais aux chaussures blanches neuves que l’on m’avait achetées pour ‘’monter sur scène’’, je redoublais de pleurs. Et la déception de mes parents ? Et …  Bou hou hou ! Ce que je suis à plaindre !

 

Roland fit ressortir les choristes vers son endroit idiot, sous le préau et je restai seul en classe avec mon instituteur qui me consolait et me disait enfin que ce n’était pas bien grave, qu’il y avait des choses plus importantes dans la vie etc. Soudain, son flot de paroles diminua et visiblement il pensait à quelque chose. En fait, il eut une idée machiavélique pour m’éviter la honte de ma vie. Il me demanda de l’attendre et alla quérir quelque permission à l’accordéoniste. Il revint, triomphant, heureux et souriant :

 

J’allais être présent sur scène ! On me gardait comme choriste. En ouvrant la bouche, chantant en play-back contre la promesse de n’émettre surtout aucun son !… Ainsi, tout serait sauf : La musique et mon amour-propre ! Ainsi fut fait et mes chaussures blanches brillèrent le jour de la fête, pendant que je mimais l’amour du chanteur récitant pour Magali … sans souffler mot, en fait !   

 

Eh bien, figurez-vous, et je le jure, que je n’ai JAMAIS plus chanté de ma vie, ni LA, ni aucune autre note, depuis ce jour fatidique de mai 1952 ! Jamais, ni en me rasant, ni en me douchant, jamais ! Monstrueuse susceptibilité dont il vaut mieux prendre conscience lorsqu’on m’aborde sous peine de faire avorter toute relation avec moi !

 

Alors, avant de vous laisser, je voudrais qu’une plume inspirée  récapitule et chante ma carrière musicale, moi qui reconnais une fausse note même dans une pièce de Wagner et qui, à cause de cela précisément, voue aux gémonies 99,9 % de la production musicale mondiale, moi qui ai l’insolence de souvent préférer les musiques dites primitives aux loukoums bien roses, et aux flonflons, moi qui suis en permanence à la recherche des sons les plus simples et n’aime rien tant que … le silence !

 

Je sais que par tendresse pour le pauvre petit mo’ vous avez écrasé puis essuyé une larmichette, pieusement versée sur l’autel du génie incompris, mais je tiendrai ma promesse jusqu’au bout et vous conterai mes brimades dans les autres arts que j’ai essayé de marquer de mon empreinte.

 

Merci, vous êtes gentils.

mo’

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