un-danseur1

J’avais pourtant tout d’un danseur de ‘’tango’’ : des yeux de braise ou de velours selon l’heure, des attaches fines malgré ma maîtrise es arts martiaux, un corps félin – filin qui me faisait faire le tour de ma taille avec mes deux mains, et surtout une manière très particulière de ne jamais regarder ce que l’on m’invitait à reluquer de force ! Bref, un fauve à l’air totalement absent et inoffensif mais en réalité ravageur.

 

Mon autorité morale, qui s’étendit de la fin du secondaire et à celle de l’universitaire intervint, elle,  à cette époque que je ne désignerai pas mais où les jeux gymniques étaient l’apanage de cette catégorie d’hommes dits ‘’grands, forts et bêtes’’. Les gens intelligents, les intellos de l’époque, méprisaient ce genre d’enfantillages.

 

Conséquemment, il n’eut été question que je me misse à danser… Tout le monde l’invitait, mais tout le monde savait que Mo’ ne dansait pas et qu’il était peine perdue d’essayer de l’y contraindre, par quelque subterfuge que ce fut.

 

Remarquez que j’étais très pratique dans les boums, car ainsi, je tenais compagnie aux demoiselles astreintes à la station assise par l’inégalité de l’équilibre hommes-femmes ou par la modestie de leurs charmes.

 

Au bout d’un certain temps, moi le philosophe chevelu, sempiternellement vêtu de noir et qui écoutais exclusivement des chansons lugubres, je m’aperçus que le fait de ne pas danser pénalisait gravement mes performances cynégétiques. Et oui, comme dit, les demoiselles qui restent assises ne sont généralement pas les plus belles, certes elles écoutaient mes discours et les applaudissaient même, mais elles se trouvaient rarement sur le podium des reines de beauté ! De plus, un discours philosophique, quelles qu’en soient la profondeur et l’habileté n’a jamais ‘’conduit’’ nulle part ailleurs qu’à la pharmacie la plus proche pour calmer les maux de tête qui en résultent.

 

Je décidai donc de changer ce qui ressemblait fort à une fatalité : Le très faible rendement de mon activité ”drague”. Il fallait, me dis-je, que je sacrifiasse au culte de Terpsichore.

 

Mais comment apprendre ces gesticulations que l’on estime ridicules lorsqu’en plus, on est le plus timide des hommes, sous un masque d’assurance et de calme à toute épreuve ?  Une fois encore, le minimalisme vint à mon secours et plutôt que de me lancer dans d’improbables et longues études chorégraphiques, je décidai de n’apprendre d’icelle science que la partie utile, la substantifique moelle, celle qui me permettrait de rompre la glace avec mes cavalières, sans les efforts et effets sudorifères et les fragrances axillaires de bucherons besogneux que je moquais tant chez les autres.

terpsichore1

Que nenni ! Non mon Dieu, ne vous méprenez point, je n’ai rien contre la danse. Au contraire, comme Curt Sachs, je pense même qu’elle est le premier des arts, celui grâce auquel l’homme organise le temps et l’espace sans recours à rien d’autre que son corps. La danse est, dans la recherche du savoir, ‘’la voie du corps nu’’ comme le karaté est ‘’la voie de la main nue’’ dans la recherche de domination.

 

J’en veux pour preuve l’incroyable don de nos gamines qui dansent à la perfection avant de savoir parler et savent justement faire parler leurs corps avant leurs esprits. Second indice que vous n’avez peut-être pas remarqué : les petites filles qui dansent ont toujours un air grave. Elles ne sourient pas, se concentrent et s’appliquent. Comme pour elles, pour moi la danse est un acte sérieux, méritant le respect et peut-être est-ce cet immense respect que j’éprouve qui me bloque lorsqu’il s’agit d’en faire un jeu.

 

Bref, pour moi, la danse est un acte sérieux, quelque peu sacré que je ne peux me résoudre à pratiquer sans raison sacrée justement, ou alors, elle est un spectacle et, n’ayons pas peur des mots, une obscénité. Ne bondissez pas hors de vos sièges, l’obscénité ici est à comprendre en son sens premier, c’est-à-dire un spectacle situé ‘’au devant de la scène’’. 

terpsichore-orientale1

Mais ce n’est pas le propos du jour ; je promets de revenir sur cette grave question. Revenons plutôt en attendant au fruit de ma réflexion : quelle concession pouvais-je faire à mes principes pour que mon commerce galant  ne fût empêché ? Et bien c’est simple, danser le slow ! Quoi ? Comment çà, qu’est-ce que le slow ? Ah bon ? …

 

Le slow est une danse lente qui se pratique en couple, enlacés, de préférence en lumière tamisée. La musique en est généralement douce et le tempo lent et le pas non précisément codifié, ce qui fait que de nombreuses danses de couple peuvent être qualifiées de slow. Le partenaire masculin dirige la danse en plaçant la main sur la hanche ou l’épaule de sa partenaire. Les audacieux vont jusqu’à compter les pièces constituant la colonne vertébrale et les téméraires ne s’arrêtent même pas aux contreforts des premiers reliefs, instant précis ou ils reçoivent généralement une pâtisserie plate aux fruits, en pâte brisée, ce qui calme leur petite faim… Le couple s’enlace et bouge d’avant en arrière en tournant lentement.

 

Ce n’est pas difficile, et le réglage de la distance entre les corps constitue en fait l’essentiel de l’exercice. Déjà, une demoiselle qui accepte de danser un slow avec vous vous déclare en quelque sorte : ‘’Va, je ne te hais point’’, comme dit Chimène à Rodrigue dans le Cid de Corneille après que le fougueux hidalgo eut trucidé son papa ! Même chose : enfin, tu sais ce qu’est un slow, tu acceptes d’en danser un avec moi et tu découvres avec effroi que Habeo Corpus ? En pareille circonstance, ne faudrait-il pas que tu me gifles plutôt si je te ‘’respecte’’ ? Laissons cela vous dis-je !

 

Donc, une fois obtenue la main de la convoitée, je déplaçais lamentablement mon corps raide comme une barre de fer, et, ma voix ne portant guère, la donzelle était obligé de me prêter l’oreille tout près pour entendre mes propos philosophiques. C’était mon truc à moi et cela marchait à 100% car les pauvres  jeunes filles avaient honte de ne pas écouter ou comprendre mes puissants propos.  

boum1

Mais l’on voit bien que dans mon cas, la danse n’était en aucune manière un émollient des sens, seulement un honteux prétexte de couverture territoriale, et je ne m’en cache guère. Tout le monde ici sait que la voix en tant qu’instrument de séduction m’obsède. Et pour ceux qui ne savent pas, voici :

 

https://mosalyo.wordpress.com/2007/09/01/les-voix-de-la-seduction/?preview=true&preview_id=210&preview_nonce=0219ce8c1e

 

Pour être tout à fait franc, la morale réprouve en fait mes déboulés,  mes entrechats et autres figures chorégraphiques. Quant à mon grand écart, ils n’a rien de chorégraphique non plus et il me fait ressembler à un compas bien plus qu’à une fleur ouverte ! J’ai, du compas, la raideur et je ne ressemble en rien  ni à Fred Astaire ni à Samy Davis Jr ni même à Jacques Chazot. 

fred-astaire1

jimmy-slyde1

A fortiori ne ressemblé-je aucunement au fabuleux Jimmy Slyde, probablement le meilleur danseur de jazz de tous les temps. Surtout ne ratez pas la vidéo ci-dessus et allez savourer, en compagnie des Clinton, le propos de ce philosophe de la claquette, 70 printemps à l’époque de la prise de vue. Moi, le jour où je l’ai vu danser, j’ai compris que quelles qu’eussent pu être les circonstances, jamais au grand jamais … danseur … franchement … non !

 

mo’

Publicités