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Nul, hélas, ne peut me servir mon repas favori – le petit déjeuner – au lit. Tout d’abord, je partage difficilement l’intimité particulière du lieu. Ensuite, il est surtout difficile d’être mon commensal compte tenu de l’heure à laquelle je m’éveille naturellement, généralement sans recours aucun ni à Chantecler ni à Jazz.  

chantecler

A en croire l’aphorisme issu de la sagesse populaire, ‘’Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt’’, je ne partage la propriété de ce monde qu’avec les mitrons, les mareyeurs, quelques gadidés et les jaquets et minets en partance pour le potron, ce qui fait bien peu de monde tout de même ! Oui, je me lève vraiment tôt et pour celles et ceux qui ne savent pas lire mon horloge, cela désigne Al Fajr, les Matines, à savoir la première seconde ou cesse la confusion entre un fil blanc et un fil noir. Carpe diem. Et bien oui, je cueuille le jour. Chez moi, à Greenwich, dans la banlieue de Londres, c’était ce matin à 04’h50.

J’ai bien dit que je me levais à cette heure là, mais je me réveille bien avant. Une heure avant environ. Du fond de mon lit, je me souhaite tout plein de bonnes choses, je me raconte quelque histoire drôle et établis une ‘’feuille de route’’ qui me servira d’agenda pour la journée. Agenda signifie très précisément ‘’Les choses devant être faites’’. Puis, hop, debout ! Quelques instants privatifs après, me voici livré au monde ! Je ne suis point de ces pieux fainéants dont Nicolas Boileau (XVIIème) dit dans son fameux Lutrin :

Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,

Ces pieux fainéants faisaient chanter matines.

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Puis alors, chaque jour que Dieu fait, et non pas ‘’X’’ fois par semaine, je vais vérifier, pendant une heure, que l’eau  supprime le surmenage et le stress et permet l’accès à une parfaite maîtrise du corps, à la détente, à la sérénité. L’eau est LE milieu sensuel par excellence et il  réconcilie le corps avec le mouvement. Pourquoi ? C’est très simple : Dans l’eau, votre poids s’allège de 80% ce qui vous permet d’innombrables exercices que vous ne pourriez absolument pas faire sur la terre ferme et cela vous déclenche une musculation en douceur, une respiration profonde,  une détente sans pareille, un relâchement de toutes les tensions et une profonde sensation de bien-être.  

Voilà pourquoi je reprends si souvent le décasyllabe … lumineux de Paul Valéry dans le Cimetière Marin :

… Courons à l’onde en rejaillir vivant.

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A mon retour de cette séance de gymnosophie, j’envisage le petit déjeuner qui est pour moi l’un des temps forts de la journée. Sauteurs de petits déjeuners, ne m’avouez jamais votre triste tare, il est à peu près certain que je cesserais de vous fréquenter. Moi, j’y prends les forces qui vont me permettre de réfléchir, de refaire le monde, d’exécuter mon programme, de suivre ma feuille de route, bref, de vivre !

Stupide appellation que celle de ‘’petit déjeuner’’. Déjeuner devrait-on dire, si ce n’est même grand déjeuner ! Un jeûne de dix heures est rompu par ce repas du renouveau, pareil au soleil fondateur de la journée et du temps ! C’est d’ailleurs une corruption de  l’histoire qui a qualifié de ‘’petit’’ ce déjeuner. Jusqu’à pratiquement la moitié du siècle vingtième,  on appelait très justement déjeuner le premier repas de la journée. Dans certains pays comme le Canada, c’est d’ailleurs ce que l’on fait encore à ce jour, en toute logique. Mais probablement parce que c’est le repas prolétaire ou tout au moins le plus populaire, en France, il ne pouvait être que ‘’petit’’ au détriment du repas de la mi-journée ou de l’étouffe-musulman, -chrétien et -juif repas du soir qui eux sont les repas de l’abondance, de l’ingestion incontrôlée et de l’indigestion !    

Moi, l’on me sert au matin de la confiture de rose et me propose, dans ma salade de fruits, des sourires, des capucines et des fleurs de géranium. Je n’aime rien tant que les spectaculaires fleurs de courgettes farcies au fromage blanc. J’interdis qu’on effeuille mes oranges et mes mandarines. Je les veux sur branches, feuillues. 

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La théière, de Paul Gauguin,

Cette communication avec le végétal m’est nécessaire à toute heure du jour et jusque dans mon bain : la vestale cérémonielle s’évertue toujours à intégrer, non pas les nénuphars de l’ami Gad, mais des rameaux de lierre, des feuilles fraîches d’eucalyptus bien odorant, des branches de lavande, des rameaux d’olivier à certaine époque, ou quelques gouttes d’un mélange de citron et de verveine.

Les huiles essentielles me font roucouler de plaisir et je n’ai guère attendu la vogue actuelle de l’aromathérapie pour déchiffrer l’entrelac des correspondances des odeurs entre elles : le parfum du safran à la volaille d’exception, la fragrance de l’eau de fleur d’oranger au café turc, celui de la gomme arabique aux brocards de cérémonie et l’odeur du camphre aux … maux de poitrine.

La première de la longue liste de mes humaines faiblesses est un goût immodéré pour les parfums mais j’ai, depuis fort longtemps, rompu avec les élaborations chimiques, après en avoir été un amateur déraisonnable et ne m’intéresse qu’aux senteurs naturelles que j’assemble moi-même et, si j’ignore tout des fixatifs et autres artifices de cette prestigieuse industrie, cela ne me dérange pas que le plaisir procuré soit vraiment fugace. J’en remettrai lorsque je le voudrai.

Revenons à ma table et à mes nourritures terrestes :

Il y a là, sur un plateau d’argent étincelant de lumière, des fleurs et des fruits à profusion, du pain complet, home-made, of course, il y aussi la meilleure huile d’olive du monde, celle qui sort des olives sadniates de ma terre natale (0,08% d’acidité), de l’huile d’argan hors commerce d’un faiseur aussi maniaque que moi, du fromage blanc, clair et lumineux comme une chair d’enfant. Il y a aussi des biscuits secs faits à la maison ; il y a, lorsque je suis sage et que la servante au grand cœur le veut bien, des crêpes de toutes sortes, là encore faites à la maison et tombant de la poele à l’instant porécis ou je dois les consommer (jamais rien sortant des congélateurs miasmiques !) car il est hors de question que je mange quoi que ce soit qui ait été cuit et même fabriqué hors foyer.

Je mange très raisonnablement, je goûte à tout jusqu’à satiété, lentement, en écoutant les nouvelles du monde. Je compare les lectures arabe, française, espagnole et BBC des News of the World. Puis, une fois bien briffé,  je rejoins lentement, 7 jours par semaine, mon bureau pour abattre mes douze heures quotidiennes  de travail  ! Ces 12 heures sont coupées en deux par une sieste sacrée, non négociable, impérieuse et égoïste, aussi indispensable que … le p’tit déj !…

 

mo’

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