Félicité

Ma vache noire

Dans la tradition  bouddhique, le premier apprentissage qu’un maître doit dispenser à son disciple dans la vie, est celui du buffle, ou du bœuf, ou du zébu, ou du yak, ou de la vache, selon la situation géographique de l’habitat concerné. Ces animaux sont tous garants de la nourriture que l’on obtient de la terre qu’ils aident à cultiver. On offre donc à celui que l’on veut préparer à la vie, un compagnon animal qui l’aidera sur une variété de plans : Alimentation, transport, confort, sécurité et en fin de compte, sagesse. Mais l’animal lui-même doit au préalable recevoir un enseignement pour servir au mieux les intérêts de son maître récipiendaire, lesquels deviennent par la force des choses les éléments basaux d’un projet de vie.

Noble héritier des sagesses orientales, mon père, ce  héros au sourire si doux m’offrit une belle vache noire, choisie parmi les plus beaux animaux de son troupeau. J’étais bien jeune, pas plus de 5 ou 6 ans. Félicie (Massouda) comme je l’avais baptisée, n’avait rien à voir alors les grosses bêtasses hollandaises et autres. Elle était de race Oulmès-Zaër, fille des granits escarpés du Moyen Atlas, toute en muscles, de taille moyenne, élégante et souple, avec une belle robe entièrement noire.

Après que je la reçus, on avisa les personnels de la maison et de la ferme que je ne devais boire et manger de produits laitiers que de cette jeune vache splendide et vigoureuse.

Ainsi fut fait : Une seule et même jeune fille la trayait et rapportait son lait à ma mère qui le faisait bouillir avant de le réserver dans un broc  de verre et de le mettre dans le garde manger /moustiquaire, au frais d’un courant d’air ombragé, sous une gaze blanche. Une partie en était barattée aux alentours de midi, et cette opération donnait un beurre de qualité inégalable que maman servait pour la consommation directe et un petit-lait dont nous raffolions tous et qui nous faisait, à le boire, de belles moustaches blanches, rigolotes et bien grasses, lesquelles ne partaient qu’au nettoyage avec du savon. Nous trouvions d’ailleurs ridiculement prodigues et inconséquents les Nazaréens dont on nous disait qu’ils donnaient le petit-lait aux cochons ! Et ça prétend savoir manger ! Pff ! Le reste du beurre servait à la fabrication de la viennoiserie. Eh oui, braves gens ! J’ai mangé dans ma jeunesse, les meilleures brioches, les meilleures madeleines et les meilleurs croissants du monde, faits à la maison de produits issus à 100% de la ferme. Cela a autant de rapport avec les caoutchoucs feuilletés à la margarine d’aujourd’hui que le gingembre en a avec le picotin d’âne.

Mais que voulait-donc l’auteur de mes jours en me faisant ce présent somptueux ? Sans doute me faire atteindre directement le ‘’dixième tableau’’ de la quête de la vache, le Satori, l’illumination, l’éveil ! Me faire prendre conscience de mon Bouddha intérieur par la voie du Zen, cette voie qui est le partage d’un biotope modeste et essentiel, le partage d’un espace, d’une vie avec un être simple, comme une vache par exemple. L’enseignement à retenir de cette cohabitation est la tempérance et la congruence, l’amour de l’harmonie et la haine de l’inutile. Ce n’est qu’une fois cette leçon apprise que l’on peut prétendre approcher réellement le sens du déroulement de la vie humaine : apprendre, puis savoir, faire puis transmettre.

Sans le formuler en aucune manière, je me sentais donc le maillon central d’une chaîne, ma vie, prenant d’une main ce que je restituais de l’autre, comme égrenant un chapelet, recyclant dans le présent ce qui est menacé par le passé et espère être de l’avenir. Confortable situation pour un petit bonhomme que celle de fabriquant d’harmonie ! 

Mu Ha Dé

Ma vache noire ne me donnait que plaisir et satisfactions et notre commensalisme était idéal. Elle allait brouter l’herbe grasse de ‘’mes terres’’ toute la journée, de plus, de retour à l’étable, elle me voyait arriver avec une brassée d’herbes fleuries – je pensais que cela lui faisait plus plaisir lorsqu’il y avait des fleurs – que je lui mettais dans sa mangeoire, sous le mufle. En retour, elle me gâtait de son bon lait dont on me faisait tant de bonnes choses. A part cela, souventefois, je restais près d’elle un instant et lui parlais pour lui raconter des choses amusantes qu’elle pouvait comprendre. Puis j’en faisais le tour, lui flattant les flancs et achevant immanquablement ma visite par la question que je n’ai, depuis, plus jamais osé poser à aucune femme :

Tu m’aimes ?

Elle répondait d’un coup de toupillon de sa queue, geste badin et affectueux que je traduisais par :

Mais oui, gros bêta !

Je n’en avais aucune peur, malgré ses cornes quelque peu arrogantes qui élargissaient considérablement son espace territorial. Félicie-Massouda n’était pas de guimauve faite. La chérie était ombrageuse et n’aimait pas trop qu’on lui flattât l’encolure, encore moins le cuisseau sous peine de l’entendre élever une énergique protestation de dame bien élevée.  Rassuré, je m’en allais poursuivre mes activités nombreuses et diverses ailleurs.

Une fois tous les deux ans, elle ‘’tombait malade’’. Enfin, une de ces maladies imaginaires dont les femmes ont le secret ! J’avais vu mon papa en faire le diagnostic : il lui avait saisi le bas de la queue, juste au dessus du toupet, et l’avait pressé fortement. A ma question sur la signification de son geste, il m’avait répondu que c’était ainsi que l’on prenait le pouls des bovins.

On isola la  »malade imaginaire » dans un enclos sommaire ou elle passa quelques jours à faire son intéressante, en beuglant à tue-tête, surtout lorsqu’un fringant taurillon passait dans les parages, écumant des naseaux à sa vue.  Elle se frottait alors aux parois de l’enclos en faisant les gros yeux … de vache et en accentuant ses plaintes qui devenaient alors insupportables. Quelques jours après, elle allait mieux. Puis on m’expliquait qu’elle allait avoir un beau petit veau 9 mois après et qu’il fallait la gâter, être gentil avec elle et patient. Je faisais de mon mieux et je lui apportais alors encore plus de fleurs. Des fois, elle n’en voulait pas. C’est très compliqué les femmes ! Et puis enfin les caprices et les  »envies » prenaient fin et un beau matin, l’on venait me chercher pour aller voir le veau, généralement arrivé pendant la nuit, encore tout hirsute, fragile, mal assuré sur ses pattes, désemparé et poussant de petits beuglements, courts et tout mignons.

veau nouveau né

Félicie-Massouda, elle, ne sortait pas au pré pendant quelques jours encore et passait son temps à bichonner son nouveau trésor, en le léchant à larges coups de langues. Elle-même faisait l’objet de soins et d’attentions vraiment particulières puisqu’ on allait jusqu’à lui faire sa toilette intime, ce qui suscitait ma curiosité attentive car ses entrailles étaient en capilotade, et celà ne manquait pas de m’inquiéter. En peu de temps les choses se remettaient en ordre et le nouveau petit bandit osait quelques courses en tous sens sous l’œil censeur de sa mère. Puis il l’approchait, passait sous son ventre et, comme à la régalade, il se servait goulument à l’un des trayons des énormes mamelles maternelles qu’il pressait à coups de mufle secs pour en expulser le bon lait blanc vers ses lèvres.

vache chargeant

Je mettais toujours un certain temps à m’habituer au nouveau venu mais il était acquis que j’allais m’en faire un copain. A la troisième naissance à laquelle j’assistais, il m’arriva une aventure fort désagréable qui fut aussi une grande leçon pour moi :

Félicie-Massouda était allongée sur sa litière, ruminant tranquillement son repas lorsque j’apparus, l’interpelant comme d’habitude avec des mots gentils, des mots d’amour, des mots de tous les jours.

Que tu es belle aujourd’hui !

Alors ma petite vache chérie, tu as bien dormi ?

Je t’ai manqué ?

Toi, oui, tu m’as beaucoup manquée !

Et notre grand garçon, il a été sage ?

Etc.

Ce jour là, j’enchaînai tout de go :

Ben tiens, je vais aller le voir !

Je me relevai et m’approchai du veau qui me fuit en protestant, comme pour se plaindre de mon harcèlement. Puis, tout d’un coup, je vis la mère se mettre sur ses pattes et foncer vers moi avec la décision claire et nette de mettre un point final à mon Curriculum Vitae. J’eus juste le temps de comprendre et prendre mes jambes à mon cou, puis détaler en quatrième vitesse, appelant tous les habitants de la terre pour me prêter assistance… Je ne sais ce que cette idiote a pu penser. Je ne sais quand elle s’est arrêtée de me poursuivre. Je ne sais si elle avait voulu me faire simplement peur pour m’éloigner ou si elle pensait que je pouvais faire du mal à son bébé. Mais cette fuite éperdue, désordonnée et réflexe a mis un terme à notre romance.

Certaines personnes se sont intéressées à moi, dans ma vie. Elles n’ont jamais compris comment il se fait que jamais je ne me relâche complètement face à une personne du sexe opposé. Que ces bons amis  trouvent ici la raison de ma méfiance, du fait que je ne puis plus ‘’faire confiance’’. Félicie-Massouda m’a trahi ou n’a pas eu confiance en moi, qu’en serait-il alors de qui que ce soit d’autre ? Alors je me sauve. Fuir ? Non ! Esquiver plutôt et pour celà, je cours ! Depuis lors, je ne me suis jamais arrêté car ma vache noire me poursuit. Je cours toujours ! 

mo’

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