chériecroquis Chérie

Ma ’’Chérie’’, magot femelle d’Azrou

J’ai été l’heureux occupant du plus bel appartement de la grand’ ville pendant les mythiques seventies. Juché au cinquième et dernier étage d’un immeuble très central, seul à cet étage, desservi par un ascenseur codé et qui ne transportait donc que les gens autorisés – dont, hélas, mon logeur, le très peu rigolo Monsieur Gaétan Dupont, gérant de biens –  cet appartement était une merveille. Il s’agissait d’un 3-pièces + salon, salle de bains de rêve, avec une immense terrasse de 200 M2 carrés environ, dont  la moitié couverts. Depuis cette terrasse, la vue embrassait tout le port, le boulevard d’accès à celui-ci, l’alignement des palmiers géants et des bazars. Je pouvais y pénétrer et en sortir sans que personne n’en sut rien, ce qui est un avantage évident lorsqu’on veut éviter, éconduire, évincer. L’appartement parfait du célibataire gâté qui n’a pas sa maman tout près pour le préserver des pièges de la vie et de la sorcellerie des jeteuses de sorts.

Mon unique combat, à l’époque, était de rester célibataire et aucune astuce n’était assez efficace pour éviter les déménagements si tentants et si provisoires qui font qu’un petit weekend amoureux se transforme assez aisément en bail emphytéotique avec sa charretée d’obligations synallagmatiques, voire même viagères ! En clair, ‘’elle’’ vient faire un petit pique-nique sous les draps et tu la retrouves près de toi 70 ans après, te hurlant dans le sonotone qu’elle est la plus malheureuse des femmes de t’avoir connu et qu’elle ne désire rien tant que retourner chez sa maman, ceci sans bouger d’un poil, évidemment ! Ah, ce besoin de se frotter le lard ! Comme si l’on ne pouvait s’aimer et habiter chacun chez soi, seule dans l’intimité de soi-même, libre, adulte et heureux, ne partageant avec personne son gant de toilette ou sa timbale !

Une splendide Doňa Maria Del Carmen de Sevilla aux yeux de miel et au menton déterminé, régnait alors sur mon corazon et essayait de le faire sans partage. La peur de ressembler à Pinocchio m’empêche d’affirmer qu’elle y soit tant soit peu parvenue. Mais en fait, le fonctionnement de ma maison reposait sur les incroyables compétences de la brune Lalla Zahra, Garde des Seaux & des Casseroles Réunies. Cette rustique collaboratrice, technicienne de mes surfaces et de mes volumes, était assez ombrageuse et ne souffrait que difficilement les airs de douairière de ma fière Ibère. Bref, la course au service de ma seigneurie et de mon plaisir était incessante et, pourquoi le cacherais-je ? lassante. Certes, pendant que l’une recourait à la chimie pour me préparer les bains parfumés aux plus subtiles fragrances ou à l’art pour broder mon chiffre sur mes chemises de voile suisse, l’autre livrait à mon palais toutes les délices et tout le nanan de ce bas-monde. Indispensables toutes deux à mes caprices, mais hélas presqu’incompatibles aussi ! Fallait-il céder à leur chantage et en sacrifier une pour l’autre ? Certainement pas !

L’art de gouverner n’est point inconnu de ma race ! Machiavel lui-même n’a-t-il pas été en contact avec les penseurs et stratèges arabes – par les Vénitiens, et ce, malgré les efforts des Occidentaux pour le dissimuler ? Quant à moi, c’est bien évidemment chez ces aïeux que je trouvais la solution aux tracas que me causait la gouvernance de ma maison, pomme de discorde entre les mains de deux femmes de caractère. C’est donc calmement mais fermement que je décidai … d’en prendre une troisième, sacrifiant en cela au principe bien arabe selon lequel, lorsqu’on veut minimiser un problème, il faut commencer par l’exagérer ! Cela relâche le sac de nœuds et le rend aisé à défaire !

’’Si vos deux femmes se disputent, prenez-en une troisième’’. Mo’

Au bout de la célèbre avenue ou je logeais, se tient un marché que l’on visite par cars de touristes entiers car il donne à voir les trésors du terroir et des fonds marins  de tout le pays.  Attenant, le ‘’Bar des Négociants’’ y était une espèce de halte obligatoire, ou l’on prenait un café, un Byrrh ou une Suze, selon. J’y étais assis seul, étudiant des hommes la multitude colorée et affairée lorsqu’un montreur de singe se planta devant ma table et commença à donner ordre à son animal de me saluer comme un militaire, de singer le fonctionnaire paresseux, de faire la demoiselle qui se maquille, de prendre la pose du caïd et autres imitations qui déclenchaient les rires des passants arrêtés et attroupés subitement. Je versai mon écot à l’artiste et engageai avec lui une conversation sur les tendances lourdes de l’activité de montreur d’animaux à la fin du XXème siècle. Il m’en dit le plus grand mal et m’annonça son intention de se retirer de la noble profession. Après lui avoir habilement soutiré tous les renseignements utiles, je lui proposai de lui racheter son macaque forestiermacacus sylvanus, magot d’Afrique du Nord.

Chérie argumentant

Interloqué, il me demanda si je parlais sérieusement. Ayant reçu confirmation de ma détermination, il me demanda ensuite ce que j’en ferais puis comment je le ferais. Mon assurance, mes ‘’souliers vernis’’ et l’état neuf de mes billets de banque le persuadèrent d’arrêter là son enquête et de saisir l’opportunité d’empocher le pécule conclu et de disparaître.  Ce qu’il fit, après avoir salué son ex-compagne en lui disant que leurs destins se séparaient là et qu’elle avait de la chance d’entrer au service d’un homme de qualité comme moi.  Il se dirigea alors vers la gare routière toute proche d’où il prit probablement un aller sans retour en autocar, pour sa montagne natale.

Je décidai aussitôt d’appeler l’animal ‘’Chérie’’ puisqu’elle entrait dans ma vie pour y mettre de l’ordre et surtout pour me soulager des jacassements des 2 pies familières et de leur sempiternelle zizanie. C’est donc en grande pompe que je traversais l’artère principale de la ville, traînant au bout d’une chaine métallique Chérie, une guenon magot de l’Atlas, sous les yeux éberlués de passants honnêtes qui, ayant quelque peine à accepter ce spectacle incongru, cherchaient en arrière plan, sans les trouver, les caméras de Fellini ou de Buňuel. 

Petite parenthèse pour qui en voudra : La femelle du singe n’est pas, à l’origine, la guenon car la guenon est une espèce de singe à part entière (Cercopithecus sp.sp.). C’est le fabuliste français Florian qui est à l’origine de cette erreur avec le titre de l’une de ses fables les plus connues : La guenon, le singe et la noix. Mais peu importe, j’utiliserai ce vocable pour désigner ma Chérie, lorsque je voudrai douter de l’esthétique de ses charmes, étant entendu qu’alors, je serais injuste !

J’arrivai enfin chez moi, je sonnai et entrai sans un regard à Dame Zahra qui, à la vue de la jeune fille que je ramenais, ouvrit grand la bouche et oublia de la refermer. Elle essaya bien d’ânonner quelque interrogation, mais elle parvint tout juste à chanter les premières mesures d’une chanson du temps jadis qui disait : Mais qu’est, mais qu’est, mais qu’est-ce que c’est ? Evidemment, elle parlait de Chérie, la nouvelle recrue de ma vie, laquelle  comprit tout et ne lui accorda pas plus d’attention que moi ! La pauvre Zahra me suppliait muettement de lui expliquer, mais rien n’y fit. Placide étais, placide resterais ! Je m’assis au salon et ma compagne sauta lestement sur mes genoux en me dévorant des yeux, ignorant toujours superbement l’alentour.

singe rêveur

Je voulus lui caresser la tête, gentiment, en souriant, juste en guise de ‘’ice-breaking’’. Elle saisit ma main, la rejeta violemment vers le sol comme une incongruité et se remit à me fixer d’un regard immobile et peu amène. Seconde tentative de caresse. Même réaction. Ah bon ! Refus de dialogue ? Cela me rappela mes premières passes d’armes courtisanes… Je crois bien que c’est une emmerdeuse, soliloqué-je. Echouerai-je dans la conquête d’une guenon alors qu’aucune femme nani, nanère … osais-je exagérer ? Mais pourquoi me regarde-t-elle avec cette insistance alors ? Je n’étais nullement dupe car je savais déjà qu’une femme non intéressée n’a tout simplement aucune réaction. Donc, son regard et sa violence étaient bien les preuves de son attirance  pour moi.

Ce que je vivais le plus mal, c’est de devoir la maintenir enchaînée, sur conseil du montreur car me confia-t-il, n’oubliez jamais que c’est un singe : malicieux, opportuniste et pouvant être très méchant…

J’appelai Zahra pour qu’elle ne rendît pas l’âme en état d’ignorance et lui expliquai tout simplement que l’invitée s’appelait Chérie, ce qui la fit pouffer de rire, et que nous allions lui aménager une cabane sur la terrasse. Je répétai ce qu’appris du vendeur concernant les soins et lui dis que dés le début de soirée le numéro de téléphone d’un vétérinaire urgentiste serait affiché à l’endroit idoine dans la cuisine. Elle commença alors à me taquiner en me demandant mille choses, genre : Et si elle veut … Et si elle fait … Et si par hasard etc. Avec une patience d’ange, je répondis à toutes les questions avant d’entendre ma douce gouvernante me dire, retrouvant son coté maman soucieuse de mon bonheur : ‘’On aura vu de tout dans cette maison ! Au lieu de penser à ‘’faire ses enfants’’ il me ramène une guenon maintenant’’. Chérie la regarda d’un air méprisant avant de reprendre son observation de ma personne.

La rencontre avec ma noble et onduleuse andalouse fut autrement moins calme, car la Donzella, après m’avoir longuement interrogé sur le qui, le que, le quoi, le dont, et le ou, se moqua de moi d’abondance et me prévint que Les ‘’Nuits de Chine, Nuits câlines’’ avec dodo l’enfant d’O, c’était fini si ’’esta creatura’’ pénétrait seulement dans ma chambre à coucher. Ce n’était nullement mon intention, par hygiène, mais bon à savoir pour d’éventuelles représailles ou moyens de pression ! Elles avaient le regard aussi dur l’une que l’autre. Et au milieu, votre pauvre petit Mo’, jouet fragile entre les mains de ces  maîtresses-femelles !

Avec le temps la maison s’organisa en intégrant peu à peu la nouvelle arrivée. Le soir, lorsque nous nous retrouvions seuls, Chérie me faisait rire aux larmes par ses … singeries, et en était très fière. Elle sortait le grand jeu :

Pirouettes, cacahuètes ! Passez Muscade ! Poses de stars ! Saynètes !

Les demoiselles font comme çà, et les Messieurs font comme çà !

Sur le Pont d’Avignon …

Cette diablesse en savait beaucoup et je me demandais ou elle avait bien pu apprendre tout cela. Sûrement pas auprès de son rustique précédent propriétaire. Mais ce n’est vraiment pas le coté ‘’cirque’’ qui m’intéressait dans cette relation.

arche de noe

A propos du VIVANT, je goûte très peu l’exploitation d’un genre par un autre mais par contre je suis très attiré par la sémiotique et par les progrès de l’interconnexion anthroposémiotique et zoosémiotique. S’il est assez aisé de comprendre que nous communiquons avec le dauphin, le cheval et le chien, nous avons des réticences à accepter que cette communication soit possible également avec le moustique et même l’astérie ou étoile de mer qui elle, a la particularité de n’avoir pas de cerveau ! Je lis dans cette universalité de la communication la parabole de Noé. Nous sommes tous bons à quelque chose et nous avons donc droit d’accès à l’Arche, au salut ; et bien heureusement, cela devient évident chaque jour davantage. Tout ce laïus pour dire que la présence de Chérie à mes cotés n’avait aucun rapport avec le besoin frivole de tenir au bout d’une laisse une bestiole rigolote. Je voulais communiquer avec cette guenon.

Je m’aperçus au fil des jours qu’en fait, ce magot attendait exactement la même chose de moi : devenir son interface dans le monde des humains comme je lui demandais d’être la mienne dans le monde animal.

Au plan intellectuel, je le dis le plus sérieusement du monde, j’ai eu avec elle des relations de qualité exceptionnelle car franches et dénuées de toute intention de nuire. J’ai beaucoup appris durant notre ‘’association’’ et je jure qu’elle-même était bien plus intéressante, riche et généreuse que l’écrasante majorité des humains. Je ne veux pas bâcler ce débat-là en citant des exemples dans le cours de l’aventure et j’y reviendrai donc dans les règles de l’art, idéalement en compagnie d’un éthologue pour structurer et objectiver la discussion.

Rassurez-vous, je n’ai pas découvert en cette guenon la compagne idéale et je puis même avouer que comme toutes les femmes, elle m’a fait passer quelques sales quarts d’heure par un illogisme à hurler, qui n’était ni mauvaise foi ni bêtise, mais néanmoins agression. Chérie était … jalouse ! Monstrueusement JALOUSE.

Lorsque j’avais décidé de la faire entrer dans le cirque de ma vie d’alors, c’était pour y apporter un élément modérateur, un calmant, un animal non sujet au fatras affectif, qui aurait tout simplement accepté le postulat de base de ma vie : une association sage et positive entre plusieurs individualités libres, pleinement responsables et consentantes.

Selon ce principe et pour être complètement sincère, le fait de maintenir un être en captivité ne me plaisait pas du tout et je ‘’fantasmais en cinémascope’’ sur la perspective de rendre Chérie à la nature, à la Cédraie d’Azrou et aux siens. Mais je voulais le faire ‘’avec son consentement’’.

Hélas, sans contrarier en rien mes plans, la guenon s’enferra tout de même dans une relation malsaine à moi : une forme de jalousie qui est probablement la plus pernicieuse de toutes : elle ne pipait mot et était heureuse tant que j’étais là, près d’elle. Je pouvais faire ce que je voulais, il n’y avait pas trop de problème. Mais elle devenait folle lorsque je sortais de la maison sans elle avec un bagage ou quoi que ce soit qui lui laissait supposer une absence dépassant la demie journée ; c’était franchement dramatique, de l’hystérie pure, avec cris, tremblements et bris de tout ce qui était à sa portée. Puis, exténuée, elle allait dans sa cabane et n’en ressortait que plusieurs heures plus tard. Lorsque je partais en voyage, tout était préparé pour qu’elle ne manquât de rien. L’on savait que s’il lui arrivait quoi que ce soit de fâcheux, c’eut été un drame, alors, l’on s’en occupait…

Chérie hurlant

L’arrivée d’une femme était aussi très peu appréciée par la Chérie de Mo’, mais cela déclenchait plutôt des réactions du style ‘’Eh ! Regarde comme je boude’’ ! En général, ignorant l’invitée, je la prenais sur mes genoux et cela lui suffisait pour accepter l’intruse. C’est au cours d’une de ces visites que je reçus la plus torride preuve d’amour dont soit capable une guenon : Alors qu’elle était sur mes genoux, elle se mit debout et, m’entourant de ses longs bras, elle se mit à fourrager ma chevelure et entreprit de … m’épouiller ! Si ce n’est pas une preuve d’amour ! …

Un jour, devant rendre visite à mes parents dans une autre ville à l’occasion d’une grande fête, je lui préparai ses aises comme d’habitude et, de bonne humeur ce jour-là, j’acceptai de bonne grâce de subir sa scène coutumière. Lorsqu’elle commença à tout renverser, bousculer, balancer, je lui dis qu’elle était bête, qu’elle me connaissait, qu’elle se ridiculisait et que cela ne servait à rien puisque, quoi qu’il arrivât, j’allais partir. Sur ce, je pris ma valise et me retirai en lui adressant néanmoins un gros bisou, de loin.

Deux jours plus tard, à mon retour, elle n’était plus là, sa chaîne était brisée. Elle avait fui par les toits et malgré une enquête plus que tatillonne, je n’ai plus jamais eu la moindre nouvelle de Chérie, magot de l’Atlas, l’une de mes amoureuses les plus ferventes.

mo’

NOTA :

‘’Les éthologues sont tous d’accord pour considérer que les grands mammifères (grands singes, chats, chiens, chevaux, dauphins, éléphants etc.) ressentent la joie ou le bonheur, la colère, la peur et la frustration (ainsi que les émotions secondaires qui en découlent). D’autres émotions font l’objet de recherches, et il n’est pas impossible de croire que nos animaux peuvent ressentir de la tristesse par exemple. L’attachement à un individu est également un phénomène reconnu chez les animaux…

Point épineux qu’est la jalousie ! Il est difficile d’admettre que notre animal puisse ne pas ressentir de jalousie envers un autre congénère ou un autre individu.’’

Florence Cailliot-d’Ivernois
Éthologue et comportementaliste

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