PESSOA 1

« Imaginons que, dans les années 1910-1920, Valéry, Cocteau, Cendrars, Apollinaire et Larbaud aient été un seul et même homme, caché sous plusieurs « masques » : on aura une idée de l’aventure vécue à la même époque au Portugal par celui (1) qui a écrit à lui tout seul les œuvres d’au moins cinq écrivains de génie, aussi différents à première vue les uns des autres que les poètes français que j’ai cités. »

(Robert Bréchon)

(1)    : Fernando António Nogueira Pessoa

Une vie étrange

Fernando Pessoa est né à Lisbonne en 1888. Son père meurt en 1893 de la tuberculose. Sa mère se remarie avec le Consul du Portugal à Durban, Afrique du Sud. Fernando Pessoa s’embarque avec sa famille pour ce pays ou il commence à apprendre l’anglais

« Après son retour définitif d’Afrique du Sud en 1905, à l’âge de 17 ans, Pessoa n’a plus jamais voyagé. Il n’a pratiquement plus quitté Lisbonne; et l’on peut même dire qu’il a passé tout le reste de sa vie, c’est-à-dire trente ans, dans un espace assez restreint pour qu’on puisse le parcourir à pied … environ trois kilomètres. Dans cette bande étroite de tissu urbain, le long du fleuve… »,

Il n’a guère cessé de déambuler, il mène l’existence d’un obscur employé de bureau introverti, idéaliste, d’une liberté absolue mais cependant anxieux à l’extrême. Au cours de l’année 1914 – grandiose hasard- il a 25 ans et assiste à l’accouchement en lui-même de plusieurs  ‘’doubles’’ : Alberto Caeiro, maître « païen », Ricardo Reis, stoïcien épicurien, Álvaro de Campos, qui se dit « sensationniste », Bernardo Soares, modeste gratte-papier. »

Il les nomme ses hétéronymes (ses ‘’noms différents’’). Il dote chacun d’eux d’une personnalité originale et complexe et les met au travail. Chacun a sa propre production littéraire, et cette production est immédiatement livrée, non pas à un éditeur, mais à une grande malle dans une grange d’où elle ne ressortira qu’après la mort de Pessoa. En effet, l’immense écrivain n’a quasiment rien publié de son vivant, que des articles de journaux, des participations à des revues et magazines littéraires !

Alors que Pessoa est mort en 1935, ce n’est qu’en 1968,  que l’on commence à faire l’inventaire de la malle aux écrits. On y découvre plus de 27 000 manuscrits signés par soixante-douze ‘’auteurs différents’’, ses fameux hétéronymes. Je n’ai donné plus haut que les 4 plus connus, bien évidemment.

A la fin de l’inventaire de ses écrits, Pessoa a été reconnu comme ce qu’il est : un génie protéen non seulement de la littérature portugaise, mais de la littérature mondiale ! Il repose depuis 1985 au fameux Monastère des Hiéronymites, à Lisbonne, sur les bords du Tage, auprès des cénotaphes de Vasco de Gama et de Camões avec lesquels il forme sans doute le Triumvirat du génie portugais.

Triumvirat

Son chef-d’œuvre en prose

Le Livre de l’Intranquillité est le journal intime que Pessoa à tenu pendant presque toute sa vie, en l’attribuant à un modeste employé de bureau de Lisbonne, Bernardo Soares. Incapable d’action sur les choses et d’échange avec les êtres, reclus en littérature, s’analysant avec passion, cultivant systématiquement le pouvoir de son imagination, il se construit un univers personnel vertigineusement irréel, et pourtant plus vrai en un sens que le monde réel.

« Le Livre de l’intranquillité est le récit du désenchantement du monde, la chronique suprême de la dérision et de la sagesse mais aussi de l’affirmation que la vie n’est rien si l’art ne vient lui donner un sens. L’art, ici même, est poussé à son paroxysme. » «François Busnel, Le Magazine littéraire, mars 2000 »

Un de ses poèmes parmi les plus connus

Mar portuguez

Ecoutez ce chef d’œuvre traité en fado, puis en romance : http://www.youtube.com/watch?v=MLQqH__TCts&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=Tj8fiXUpQYA&feature=related

Un texte typique de la réflexion de Pessoa

‘’ S’il est un fait étrange et inexplicable, c’est bien qu’une créature douée d’intelligence et de sensibilité reste toujours assise sur la même opinion, toujours cohérente avec elle-même. Tout se transforme continuellement, dans notre corps aussi et par conséquent dans notre cerveau. Alors, comment, sinon pour cause de maladie, tomber et retomber dans cette anomalie de vouloir penser aujourd’hui la même chose qu’hier, alors que non seulement le cerveau d’aujourd’hui n’est déjà plus celui d’hier mais que même le jour d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier ? Être cohérent est une maladie, un atavisme peut-être ; cela remonte à des ancêtres animaux, à un stade de leur évolution où cette disgrâce était naturelle.

Un être doté de nerfs moderne, d’une intelligence sans œillères, d’une sensibilité en éveil, a le devoir cérébral de changer d’opinion et de certitude plusieurs fois par jour.

L’homme discipliné et cultivé fait de son intelligence les miroirs du milieu ambiant transitoire ; il est républicain le matin, monarchiste au crépuscule ; athée sous un soleil éclatant et catholique transmontain à certaines heures d’ombre et de silence ; et ne jurant que par Mallarmé à ces moments de la tombée de la nuit sur la ville où éclosent les lumières, il doit sentir que tout le symbolisme est une invention de fou quand, solitaire devant la mer, il ne sait plus que l’Odyssée.

Des convictions profondes, seuls en ont les êtres superficiels. Ceux qui ne font pas attention aux choses, ne les voient guère que pour ne pas s’y cogner, ceux-là sont toujours du même avis, ils sont tout d’une pièce et cohérents. Ils sont du bois dont se servent la politique et la religion, c’est pourquoi ils brûlent si mal devant la Vérité et la Vie.

Quand nous éveillerons-nous à la juste notion que politique, religion et vie en société ne sont que des degrés inférieurs et plébéiens de l’esthétique — l’esthétique de ceux qui ne sont pas capables d’en avoir une ? Ce n’est que lorsqu’une humanité libérée des préjugés de la sincérité et de la cohérence aura habitué ses sensations à vivre indépendantes, qu’on pourra atteindre, dans la vie, un semblant de beauté, d’élégance et de sincérité. ‘’ (Chronique de la vie qui passe, avril 1915)

 

La ’’rencontre’’ théâtrale de Fernando Pessoa & de mo’

C’était en 1988. Grâce à un message informationnel de l’excellente maison d’édition José Corti, un peu élitiste, certes, mais tellement riche et éloignée de la vulgarité et de la vacuité de l’édition actuelle, j’appris plus de deux mots sur Fernando Pessoa.

http://www.jose-corti.fr/sommaires/nouveautes.html

J’appris surtout la parution de la traduction de « Message’’, recueil de poésies que je m’empressais d’acquérir. L’exaltation que ces poèmes déclenchèrent en moi m’étourdit pendant plusieurs jours. Un Message du Portugal à l’humanité. Une chamade – au sens étymologique –  habillée de noblesse et d’un patriotisme de bon aloi, traduisant une souffrance et une supplique incantatoire pour ressusciter le cher disparu de la Bataille des Trois Rois, le mythique Roi Sébastien mort à Ksar El Kebir au Maroc.

J’étais donc en pleine découverte de la grandeur du Portugal lorsque le coquin de sort pointa son museau dans ma vie professionnelle, sous forme d’une offre impossible à rejeter. Incroyable mais vrai, je m’en fus, moi l’inamovible terrien, quelques semaines après, vivre au Portugal pour six années, intenses, riches et merveilleuses. J’appris à parler portugais, handicapé au départ par le fait que je parlais espagnol, et j’approfondis peu à peu ma connaissance de la civilisation lusitaine, si grandiose et pourtant si méconnue !

J’appris ainsi, avant de le connaître, le sens profond du Fado, le Fatum latin, la Morna, la fatalité, la tristesse, toutes contraintes et entraves desquelles on ne s’échappe que par l’arme portugaise de prédilection : le rêve !

« Le rêve est la pire des cocaïnes, parce que c’est la plus naturelle de toutes. Elle se glisse dans nos habitudes avec plus de facilité qu’aucune autre, on l’essaye sans le vouloir, comme un poison pris sans méfiance. Elle n’est pas douloureuse, elle ne cause ni pâleur ni abattement – mais l’âme qui fait usage du rêve devient incurable, car elle ne peut plus se passer de son poison, qui n’est rien d’autre qu’elle-même »

Bernardo SOARES, alias Fernando Pessoa, Fragment n° 173, Le Livre de l’intranquillité.

mo’

Quelques sites intéressants :

http://www.fernando-pessoa.com/

http://www.bibliomonde.net/auteur/fernando-pessoa-525.html

http://www.librairie-compagnie.fr/portugal/auteurs/pessoa.htm

http://www.republique-des-lettres.fr/10352-fernando-pessoa.php

http://www.republique-des-lettres.fr/313-fernando-pessoa.php

http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1061

http://www.larevuedesressources.org/article.php3?id_article=561

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