DIB

En plein milieu de ma boulimie littéraire, cette période folle pendant laquelle j’ai lu à un rythme effréné tout ce qui me tombait sous les yeux, je travaillais à la radio nationale. Ayant vite compris que le journalisme devait attendre quelques décennies pour naître, je dus me rendre à l’évidence : la poésie des communiqués de presse n’était pas ma tasse de thé et m’échappait totalement.

Quelques solides amitiés, parmi lesquelles celle du mythique et merveilleux Professeur Mahdi ELMANDJRAhttp://www.elmandjra.org/ – m’encouragèrent alors à rêver d’une émission de télévision qui devait être consacrée à la Beauté, en son sens le plus prétentieux – j’avais 20 ans – émission que j’avais décidé d’intituler du nom grec de la beauté : MORPHA. Pour en créer la charte graphique et le générique, j’avais mis à contribution quelques superbes esprits employés dans la Fonction Publique, beaux-arts, services d’architecture, d’urbanisme, Faculté des Lettres, Conservatoire de Musique. Je me rappelle que mon choix s’était fixé sur une des fameuses Concrétions Humaines de Hans Arp, espèce de Nativité simplifiée, assez fluide et primale pour signifier le ‘’Sphinx Incompris’’ qui ‘’jamais ne pleure et jamais ne rit.’’

Rassurez-vous, le projet avorta sous les coups de boutoir de la médiocrité, de la jalousie et des mesquineries qui prévalaient dans l’institution qui m’employait et au sein de laquelle régnait sans partage un quarteron qui se méfiait comme de la peste, de toute menace de changement ou même d’amélioration. Mahdi ELMANDJRA n’en était plus le charismatique directeur général.

Néanmoins cette année de préparatifs fébriles fut exaltante car elle me permit de rencontrer les plus nobles ‘’fils de l’intelligence nationale’’, écrivains, poètes, musiciens, peintres, sculpteurs, acteurs, architectes dévorés par le  démon de la création, dont je ne citerai aucun représentant autre que celui impliqué par mon récit, le poète Abdellatif LAABI, de peur d’en oublier.

Non loin de là, chez nos cousins et parmi notre parentèle, un peu plus à l’est, la mirifique Algérie bouillonnait elle aussi de fièvre créatrice et se fit une spécialité de la littérature d’expression française. Il faudra que la Faculté, décontaminée des fausses passions, se penche sur l’histoire de cette période si fertile.

Dans ce riche maelström, les âmes bien nées se heurtèrent bien vite à la contention des frontières, ce qui les réduisit souvent au silence. Quelques initiatives tentèrent cependant d’unir – non d’unifier – les créateurs, par-dessus ces frontières. Parmi elles, la revue Souffles

Souffles

souffles

Abdellatif Laabi en signa tout à fait naturellement le prologue, dans le N°1. Voici les 3 derniers paragraphes de ce prologue :

« SOUFFLES » ne se réclame d’aucune niche ni d’aucun minaret et ne reconnaît aucune frontière. Nos amis écrivains maghrébins, africains, européens ou autres sont invités fraternellement à participer à notre modeste entreprise. Leurs textes seront les bienvenus.

Est-il encore besoin de jongler avec les mots ternis à force de commande. L’acte d’écrire ne peut être tributaire d’aucun fichier de recettes, d’aucune concession à la mode ou au besoin lacrymogène de démagogues nantis ou en quête de puissance.

La poésie est tout ce qui reste à l’homme pour proclamer sa dignité, ne pas sombrer dans le nombre, pour que son souffle reste à jamais imprimé et attesté dans le cri.

Laabi

Revenons un instant à mon projet MORPHA. Comment donc approcher la culture en cette région du monde sans se rapprocher de Souffles ? Et c’est ainsi qu’Abdellatif LAABI a dû avaler de travers lorsque son téléphone sonna et qu’on lui dit qu’on lui passait ‘’l’éminent producteur’’,  Mo’ lui-même, lequel demanda et obtint un rendez-vous, non pas pour une interview en règle, mais pour un échange à propos de la littérature maghrébine. Lui et sa gentille épouse Jocelyne me reçurent donc dans leur appartement moderne de la ville basse. Je crois que le poète se méfiait vaguement et avait chargé sa femme de me recevoir et de m’expédier sans trop perdre de temps. Il se peut aussi qu’il ne m’ait reçu que par politesse. Toujours est-il qu’après une brève ‘’cérémonie officielle’’, il prit congé de moi, prétextant un travail urgent. L’essentiel de l’entretien se passa donc avec Madame. Mais j’eus néanmoins le temps de lui demander à lui, directement, qui il considérait comme le plus grand littérateur de notre Maghreb bien-aimé. Il sourit, se lissa la moustache et … ne répondit pas ! Après son départ, Jocelyne LAABI me dit alors, complice rieuse :

’’A propos de votre question sur son écrivain maghrébin préféré, c’est Mohamed DIB ! De très loin’’.

J’avais bien entendu parler de DIB, mais bien franchement je n’en avais jamais rien lu et de plus, je me demandais ce qu’il pouvait bien dire de si intéressant à ce moment là, après ses illustres prédécesseurs … Cependant, pincé dans mon orgueil, je n’étais pas près du tout à accepter mon éviction de la sphère littératrice, moi le propédeuticien distingué, malgré mon image sulfureuse d’enfant de la mission. Je décidais donc, moi qui étais venu en ce Temple des Souffles en tant que petit reporter d’un improbable panthéon culturel, ’’d’avaler’’ l’intégralité de l’œuvre produite jusqu’à lors, par Mohamed DIB.

Mohamed DIB est né en 1920 dans une famille d’artisans de Tlemcen, dans l’Ouest algérien, tout prés d’Oujda. Contrairement à la majorité des autres auteurs maghrébins contemporains, il ne commence pas son instruction à l’école coranique et fait ses études primaires et secondaires en français. Dés l’âge de 12 ans, il apprend  en parallèle, la comptabilité et s’initie à l’art … du tissage de tapis. Puis, fort de ces formations disparates, il exerce nombre de métiers parmi lesquels : instituteur, employé des chemins de fer, interprète en français-anglais dans l’armée française, journaliste et … designer-créateur de tapis. Il s’imprègne des milieux qu’il fréquente à ces diverses occasions, et retire de l’exercice un sens aigu de l’observation et un regard critique sur le monde et les choses.

Dire à quel âge il commença à écrire est difficile, mais dans tous ses écrits, on perçoit nettement la nostalgie de l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, celle de l’Andalousie lumineuse et riche. Chez lui, elle est piquetée de soufisme sur fond d’une esthétique toute en douceur mais surlignée de surréalisme. Cette nostalgie d’un passé chatoyant va être une constante dans toute son œuvre.

camus

Son dialogue avec l’informelle Ecole d’Alger (école littéraire) le pousse à lire  énormément. Il  »s’approprie » la littérature occidentale, aussi bien passée que présente et participe même à la réflexion sur les formes littéraires.

Il quitte l’Algérie à la fin des années 50, au départ pour échapper à la persécution de la police coloniale et s’installe en France ou il est alors l’un des représentants les plus respectés de la conscience algérienne en lutte pour l’indépendance, particulièrement aux yeux de l’intelligentsia. Mais il gardera toute sa vie, avec son pays natal, des liens profonds même si leur complexité fera qu’il n’y reviendra en fait jamais.

Il a la sagesse de voyager dans le monde, ce qui débourbe sa pensée de la dépendance à la culture française et lui confère une stature internationale et c’est dans les universités qui le sollicitent pour enseigner en leur sein, qu’il propose et explique sa vision très originale de la réalité culturelle de son époque. Cette vision est évidemment  issue de ses origines arabo-musulmanes, rehaussées par l’exil. Il est bien enfant de Tlemcen, ville phare de la civilisation arabo-andalouse.

Mohamed DIB a réalisé ce que chacun de nous rêvait de faire à cette époque charnière de l’histoire de l’Afrique du Nord, celle de la lutte pour les indépendances, celle de Franz Fanon, de Césaire, de Kateb Yacine, d’Assia Djebbar et d’innombrables autres : confirmer une identité originale portée par un ‘’ Souffle ‘’ qui proposait alors la fraicheur un peu naïve d’une espérance orientale arabo-musulmane à partager avec l’Occident Chrétien. DIB enrichit sa démarche des ‘’butins’’ culturels rapportés de ses ‘’charges’’ à travers monde, particulièrement les Etats-Unis et la Finlande, contrées et formes de pensée qui ont su le retenir particulièrement

qui se souvient

Ma première lecture dibienne

 

L’Ecole d’Alger est un mouvement littéraire aux opinions progressistes, qui regroupe autour d’Albert Camus, entre autre, Jean Roy et Emmanuel Roblès. Elle s’était fixé comme but « d’unir (et non d’unifier) les Algériens en une Algérie ». ‘’Algériens’’ étant entendus comme les habitants se revendiquant comme Algériens et non les autochtones ou autres indigènes.  Camus a d’ailleurs donné le ton « J’ai avec l’Algérie une longue liaison qui, sans doute, n’en finira jamais et qui m’empêche d’être tout à fait clairvoyant à son égard ».

Zola

Mohamed DIB court ses premières courses en utilisant le modeste microcosme ouvrier de la Région de Tlemcen, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Il révèle ainsi l’influence de Zola et la similitude de leurs situations socio économiques respectives ! …

Maitres

Autre influence encore plus profonde : celle d’Ibn Khaldun et du réexamen sociologique de la lutte des villes contre les campagnes. Mohamed DIB porte en lui cette pensée révisée par l’Emir Abdelkader

‘’Puis, il y a aussi les influences subies, bien que Dib ne croie pas tellement aux influences, il a toutefois beaucoup lu Faulkner, Steinbeck, Racine, Stendhal, et spécialement Virginia Woolf par qui, dira Dib, il sera venu au roman.’’

Nassira Belloula, http://www.algerie-dz.com/article2567.html  

… à suivre …

mo’

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