DIB 2

Cet homme d’un pays qui n’a rien à voir

avec  les  arbres  de  ma  fenêtre  parle

avec les mots de Villon et de Péguy

Louis Aragon

On a souvent dit qu’un écrivain, si grand et si fécond soit-il, n’écrit jamais qu’un seul et même livre. Après le premier, il ne pourrait plus en écrire que ce que Montaigne appelait dédaigneusement ‘’les allongeailles’’

C’est exact dans l’écrasante majorité des cas. Mais pas pour Fernando PESSOA, et pas davantage pour Mohamed DIB !

Les cosmogonies qu’ils ont fomentées sont cohérentes et structurées et aucun des éléments constitutifs n’en est superfétatoire. Plus, chacun de ces éléments est un sous-ensemble qui semble bien être un tout.

Nous avons vu que pour ce faire, PESSOA a ‘’mis à l’œuvre’’ des dizaines d’auteurs différents, avatars de lui-même, ses fameux hétéronymes qui sont autant de personnalités, de sensibilités, de systèmes optiques, d’angles d’observation et d’actions. Il a ainsi pu visiter de fond en comble l’âme humaine et peut-être en appréhender l’essentiel.

DIB, lui, a ‘’mis en œuvre’’ une autre méthode pour exprimer – publier allais-je dire – les résultats de ses recherches : cette méthode est la diversification des genres littéraires en tant qu’outils d’expression : la poésie, le roman, le théâtre, le conte, la nouvelle, l’essai, l’article journalistique et … la photographie. Chaque genre a participé à la rédaction d’une charade cohérente, aboutissant à une vision du monde, kaléidoscopique, nuancée et délicate.

Ce que l’on obtient alors est ‘’un univers où la quête du soi, l’amour fou, la fascination par la folie et la mort tissent perpétuellement, sur la tête des personnages de Dib, des parcours sinueux. Dib avait fait de ces thèmes et d’autres, comme l’envoûtement par la mer, l’appel du désert, l’errance à travers les civilisations et les grands carrefours l’essentiel de sa créativité.’’ Nassira Belloula, liberte-algerie.com     

Il existe autant de divisions de l’œuvre de DIB qu’il a eu d’exégètes. 2, 3 et 4 périodes ont été identifiées par les uns et les autres. La seule certitude est celle d’une grande coupure notoire, juillet 1962, date de l’indépendante de l’Algérie.

Une première période dite ‘’réaliste’’ dura dix ans et elle est composé de 5 romans, La grande Maison, L’Incendie, Le Métier à tisser,  Un Eté africain, & Qui se souvient de la mer. L’auteur y produisit également un recueil de nouvelles, Au café et un autre de poésie, Ombre gardienne.

On peut identifier une seconde période, ‘’surréaliste’’ elle, comprenant Qui se souvient de la mer, Cours sur la rive sauvage, La Danse du roi, puis un recueil de nouvelles, le Talisman et un de poésie, Formulaires

Une troisième période comprendrait essentiellement des œuvres ‘’de réflexion’’, Dieu en Barbarie et le Maître de chasse.

Je pense quant à moi que ce découpage chronologique est peu convaincant. Seule certitude, la date citée qui marqua un tournant, non seulement dans l’œuvre de DIB, mais carrément au niveau de l’Histoire. Cette œuvre est une avancée constante dont les étapes sont marquées par les résultats obtenus par la quête permanente. Les preuves en sont les va-et-vient incessants d’un genre à l’autre et notamment ce besoin d’abreuver constamment la pensée aux sources du réalisme, de la réalité.

La Trilogie Algérie 

romans 1

Elle est constituée de La Grande Maison, premier volet, inspirée par sa ville natale, Tlemcen, et qui décrit l’atmosphère de l’Algérie rurale. Les deux autres volets de la trilogie sont L’Incendie et Le Métier à tisser. C’est l’époque réaliste de l’œuvre de DIB.

La Grande Maison : L’histoire se déroule dans l’Algérie de 1939, elle raconte la vie d’une famille nombreuse et très pauvre. Le héros est un petit garçon d’une dizaine d’années qui ne mange pas tous les jours à sa faim. Sa famille partage une petite chambre dans une maison collective où s’entassent plusieurs familles qui partagent la cour, la cuisine et les toilettes.

La mère se tue littéralement au travail mais n’arrive même pas, avec ses revenus, à acheter le pain suffisant. Elle est désemparée et elle maudit à longueur de temps son défunt mari, parti, selon elle,  ‘’se reposer’’ en la laissant seule en proie à la misère, d’autant qu’elle accueille sa propre mère, paralytique, abandonnée par ses autres enfants car elle n’est rien qu’une bouche à nourrir.

Parmi tous les habitants misérables de cette cour des miracles, un jeune homme se distingue par sa culture, son engagement politique – il est communiste et devient le symbole de la prise de conscience de la communauté. Pour cela précisément, il est arrêté par l’autorité coloniale.

La guerre arrive et elle est annoncée par les sirènes, ce qui fait prendre conscience au héros, Omar le petit garçon, de la nécessité de devenir adulte !

Le roman s’achève sur cette ’’cène’’ : Le jeune garçon et toute sa famille sont autour de la table ronde et basse. Il sourit et donne ainsi à comprendre qu’il est plein d’espérance et de détermination.

La Trilogie Nordique

romans 2

Le Sommeil d’Ève. Faïna et Solh s’aiment d’un amour fou. Vivant séparés l’un de l’autre, ils ont pourtant une totale complicité qui exacerbe leurs sens comme une défense contre l’insignifiance de la parole. Leur relation étrangement fusionnelle les place en marge de la ‘’norme’’ et les doue de la capacité de décrypter la réalité en remontant pour cela à l’origine de l’humanité, à l’époque où l’homme et la bête n’étaient encore que tâtonnements du hasard ou de la nécessité…

‘’Cette quête mystique des origines, poétiquement et philosophiquement transcrite dans une perspective tant érotico-orphique que surréaliste, se révèle être également celle de Dib, confronté à l’ambiguïté des mots, capables, par leur puissance cathartique, d’apaiser la souffrance et d’ordonner le cosmos, et pourtant incapables, dans leur finitude matérielle, de dire l’au-delà du miroir. Circé du langage, ils sont à la fois les esclaves et les maîtres de l’écrivain-poète et témoignent de la douceur angélique et de la diabolique duplicité de l’Ève originelle’’.

Christine Kossaifi, Les lèvres du cœur. À propos du Sommeil d’Ève de Mohammed Dib. http://www.limag.refer.org/em/Resumes4-2.htm

Principaux éléments de bibliographie jusqu’en 1962 :

1952. La Grande Maison. Le Seuil, Roman.

1954. L‘Incendie. Le Seuil, Roman.

1955. Au Café. Paris, Gallimard, Nouvelles.

1957. Le Métier à tisser. Paris, Le Seuil, Roman.

1959. Un Eté africain. Le Seuil, Roman.

1959. Baba Fekrane. MIAILE, Mireille. (Dessins). La Farandole, Conte

1961. Ombre gardienne. Réédition. remaniée définitive : Sindbad, 1984,

1962. Qui se souvient de la mer. Le Seuil, Roman.

Principaux éléments de bibliographie de 1962 à 2003 :

1968. La Danse du roi, roman, Le Seuil

1970. Dieu en barbarie, roman, Le Seuil

1970. Formulaires, poèmes, Le Seuil

1973. Le Maître de chasse, roman, Le Seuil

1974. Le Chat qui boude, contes pour enfants 

1975. Omneros, poèmes, Le Seuil

1977. Habel, roman, Le Seuil

1979. Feu beau feu, poèmes, Le Seuil

1985. Les Terrasses d’Orsol, roman, Sindbad

1989. Le Sommeil d’Ève, roman, Sindbad

1990. Neiges de marbre, roman, Sindbad,

1992. Le Désert sans détour, roman, Sindbad,

1994. L‘Infante maure, roman, Albin Michel,

1994. Tlemcen ou les lieux de l’écriture, La Revue noire,

1995. La Nuit sauvage, roman, Albin Michel,

1998. Si Diable veut, roman, Albin Michel,

1998. L‘Arbre à dires, nouvelles, essai, Albin Michel,

1998. L‘Enfant jazz, poèmes, La Différence,

2000. Le Cœur insulaire, poèmes, La Différence,

2001. Comme un bruit d’abeilles, Albin Michel,

2003. L.A. Trip, roman, La Différence,

2003. Simorgh, nouvelles, essai, Albin Michel,

2003. Laëzza, nouvelles, essai, Albin Michel,

calli

Printemps

Il flotte sur les quais une haleine d’abîmes,
L’air sent la violette entre de lourds poisons,
Des odeurs de goudron, de varech, de poisson ;
Le printemps envahit les chantiers maritimes.

Ce jour de pluie oblique a doucement poncé
Les gréements noirs et gris qui festonnent le port;
Eaux, docks et ciel unis par un subtil accord
Inscrivent dans l’espace une sourde pensée.

En cale sèche on voit des épaves ouvertes;
En elles l’âme vit peut-être… Oiseau têtu,
Oiseau perdu, de l’aube au soir reviendras-tu
Rêver de haute mer, d’embruns et d’îles vertes ?

Je rôde aussi, le cœur vide et comme aux abois,
Un navire qui part hurle au loin sous la brume ;
Je tourne dans la ville où les usines fument,
Je cherche obstinément à me rappeler, quoi ?

Mohammed Dib. Ombre Gardienne (1960)

Epilogue 

A l’occasion d’une interview, Mohamed DIB rappela le proverbe arabe :

          ‘’Si ton chant n’est pas plus beau que le silence, alors tais-toi’’

Depuis qu’il commença à parler, à la fin des années 40, Mohamed  DIB  ne   se  tut  plus  jusqu’à  sa  mort en 2003. Et jamais le silence n’eut avantageusement  remplacé son chant.

‘’Dib est sans conteste une des plus grandes figures de la littérature contemporaine… (Il)  manifeste à travers son œuvre une sensibilité et un imaginaire pétris de culture arabo-musulmane que sa vie d’exilé a sérieusement réactivés. Culture puisée dans la vie quotidienne de sa cité natale : capitale intellectuelle et religieuse de l’Ouest algérien, héritière de l’artisanat, des sciences et des arts qui avaient fleuri en Andalousie musulmane et l’un des fleurons de la civilisation maghrébine.’’

Naget KHADDA http://www.limag.refer.org/Textes/Manuref/DIB.htm#_ftn3

Abdellatif LAABi  avait raison,  puisqu’il m’avait dit, bien avant que ces lignes  ne fussent  écrites,  que  Mohamed DIB  était le  plus grand écrivain contemporain  du  Maghreb… Ma question à laquelle il répondait ne lui permit pas de spécifier que la lumière dibienne éclairait bien au-delà du Maghreb.    

mo’

frise

Quelques liens d’intérêt :

http://www.algeriades.com/news/previews/article1119.htm

http://www.limag.refer.org/Textes/Manuref/DIB.htm

http://www.limag.refer.org/Textes/Iti21/Itineraires21-22Dib.htm

http://www.babelmed.net/index.php?c=1287&m=&k=&l=fr

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mohammed_Dib

http://www.limag.refer.org/Volumes/Dib.htm

http://www.limag.refer.org/Volumes/DibArticlesSur.PDF

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