Amalia

 Mo’ n’aime pas beaucoup perdre la face et il considère la confession publique comme participant du voyeurisme, donc pas très saine. Cependant sa conscience le titille depuis 15 années ! Mais voilà qu’enfin, à l’occasion de l’évocation de ces souvenirs, de la rédaction de cette série sur la nostalgie, moi, sa ’’concubine’’ comme il me nomme, rêvant peut-être de pouvoir se libérer de moi sans trop de tracas … je décide de révéler combien il a souffert d’avoir annulé un rendez-vous avec Dona Amalia Rodrigues- a Rainha do Fadol’une des plus grandes chanteuses de tous les temps, rien moins que l’émule d’Oum Kalthoum, de Maria Callas, d’Edith Piaf, d’Ella Fitzgerald mâtinée de Billie Holiday– pour se rendre à un autre rendez-vous, ’’profane’’ celui-là, vulgaire et tristement matérialiste. Nous étions les voisins de la Diva …

cahier Portugal

Ayant approuvé mon projet de lui emprunter son calame pour vous faire ce récit, Mo’ a posé quelques conditions qui m’obligent à sacrifier à sa manie du découpage de cheveux en quatre … je ne vous dis que cela ! Mon cher époux est très fier de son passage dans l’enseignement primaire et s’enorgueillit bien davantage de son lointain passé d’ ’’Instit’’ que de toute autre étape de son riche CV, et relisant ce texte pour délivrer son ‘’imprimatur’’, entre deux moues dénonçant mes flatteries qu’il trouve exagérées, il m’a suggéré d’ajouter deux ou trois définitions et explications qui permettront de mieux comprendre la suite du texte. Les voici extraites de ce cahier d’écolier qu’il me tendit alors et ou je découvris, émerveillée, ces collages, ces réflexions, ces coups de cœurs, bref, tout ce qui fait de Mo’ ce qu’il est. Je retrouvai la plage d’Amalia, le gentil Senhor Cesar, son mari si doux, si tranquille, entièrement dévoué à son bien-être à elle, le gardien du havre qui  refusait d’aller même à Lisbonne, lui le Brésilien venu d’outre-océan par amour pour elle.

Je vous laisse avec Mo’ et vous retrouve après pour la suite de mon récit…

frise

Il était une fois, le Portugal, …  un pays de passion, de soleil, d’amours et de mer … Sa grande différence avec le nôtre est que ses habitants naissent, vivent, pensent et meurent en fonction de la mer. L’essentiel de leur culture tourne même autour de ce que Hugo a appelé si joliment et justement ‘’l’ouverture de toutes parts’’, la mer … alors qu’hélas, nous l’avons toujours considérée comme un obstacle. Nous ne sommes pas marins !

Sur les rayonnages de mon insondable ignorance, j’ai toujours placé très haut ce problème du rapport de l’homme à la mer. Je me proposais depuis longtemps d’y revenir dés l’occasion rencontrée. J’étais très curieusement en train de dévorer l’œuvre d’un géant de la littérature portugaise dont j’ai déjà parlé ici, Fernando Pessõa, lorsque le Ciel mis sur mon chemin la proposition d’aller en Lusitanie gagner le pain de mes enfants. J’acceptai de relancer la partie de ma vie en cette partie du monde, débordant d’enthousiasme puisqu’on ne me confiait rien moins que le soin de repenser la pratique agricole et de cultiver du sable, minéral neutre s’il en est ! Les 10 années de la discrétion que je me suis imposée étant maintenant révolues, oui, je compte parler de cette expérience fantastique.

Je ne travaillais ‘’que’’ 18 heures par jour, ce qui me laissait le temps de vaquer à d’autres occupations. Parmi elles, le projet d’établir avec les Portugais, que j’aimais plus que de raison et qui me le rendaient fort bien, des relations fertiles. L’importance de ma position m’ouvrit absolument toutes les portes, incluses celles des Cabinets les plus hauts et les plus discrets. J’avais des grands de ce monde pour voisins, Anglais, Hollandais, Français, Arabes et Portugais… Parmi ces derniers, pas Eusebio le mythique footballeur mais l’autre Portugais le plus connu au monde : Madame Amalia Rodrigues, la ‘’fadiste’’ à la réputation planétaire.

Ma concubine, passionnée de musique, ne laissa évidemment pas passer l’occasion d’approcher la diva et de prendre avec elle moult thés, dans le splendide nid marin qu’elle possède dans la région. Elle l’a beaucoup fréquentée, elle et le doux Cesar, son mari décédé 2 ans avant elle, un homme modeste, se chargeant sans rechigner de toutes les basses besognes  et défendant bec et ongles leur intimité.

Je considérais soigneusement tout ce qu’on me disait d’elle et comprenais de plus en plus clairement qu’il me fallait la connaître. J’en parlais d’ailleurs avec mon ‘’donneur d’ordre’’ énorme personnage ‘’people’’ dont la photo s’étale à longueur de magazines illustrés, énorme fortune, mais enfant capricieux et jaloux qui place ses lubies au dessus du bon sens. Il se montra surpris par le discours élogieux que je fis de l’artiste et bien évidemment, me conseilla de ne pas ‘’perdre mon précieux temps’’ avec ces enfantillages, ’’notre défi étant ailleurs’’. Il était d’une jalousie morbide comme tous les enfants gâtés et dotés et lorsque je voulais ‘’griller’’ quelqu’un auprès de lui, il me suffisait d’en ‘’dire du bien’’.

Nous avions invité Dona Amalia un soir et nous nous étions amusés à lui confectionner un menu vraiment original ou le Portugal et le Maroc se roucoulaient leur consanguinité, leur amour du naturel et des richesses de leurs terroirs.

Cette invitation fit grand bruit dans la contrée et comme par hasard, appelons-le le ‘’donneur d’ordre’’ apparut dans le paysage, depuis … ailleurs … pour m’informer qu’il arrivait par jet privé le soir-même et que, si cela ne me dérangeait pas, il fallait que nous nous vîmes, me priant ’’pour l’humour’’ de présenter ses amitiés et ses excuses à mon épouse pour cet emprunt d’une soirée ‘’peut-être promise’’ à des occupations plus douces !

J’appelai donc l’hôtesse et lui demandai d’annuler l’invitation faite à Amalia Rodriguez. Je pris la précaution de lui dire que j’étais en réunion et de raccrocher bien vite, pour essayer de sauver au moins mes tympans de ce pitoyable assassinat de  l’élémentaire savoir-vivre !

mo’

frise

Oui, c’est vrai, ‘’il’’ était bien pressé de mettre fin à l’appel téléphonique mais très peu de me donner les véritables raisons de cette honteuse annulation. Amalia, si grande, si modeste et si douce ! Insultée en quelque sorte par les caprices de  quelqu’un qui n’eut jamais l’intelligence de comprendre ce que lui aurait rapporté aux plans politique, social et économique, une relation seulement élégante et courtoise avec celle qui aujourd’hui dort son dernier  sommeil entre les meilleurs des enfants du Portugal.

mich’

Portugal

http://www.guiadacidade.pt/portugal/index.php?G=monumentos.ver&artid=17599&distritoid=02

Voici la cachette d’Amalia Rodrigues, la plage de Brejão que l’immense aura de l’artiste à rebaptisé ‘’Praia da Amalia’’… Nous résidions dans le village d’Odeseixe, village frontière entre l’Alentejo et l’Algarve, dans le Sud du Portugal. Une région battue par des vents incessants, belle et sauvage, protégée contre le béton par des règlements européens tatillons. Amalia Rodrigues fut bien la seule à obtenir l’autorisation de construire … si près de cette eau jalouse et rebelle. Obtenir, dis-je ? Mais, a-t-elle jamais eu besoin de demander quoi que ce soit au Portugal ?

 Soares

L’ex Président de la République Mario Soares
remettant à Amalia une très haute distinction
tout en précisant avec humour : 

’’ Je sais bien que vous n’avez nul besoin d’aucune décoration pour être distinguée, mais le Portugal vous doit tant !’’

Intime de quasiment tous les grands de ce monde, elle relatait avec un détachement naturel admirable les anecdotes accumulées à propos de chacun d’eux. Et pourtant, jamais elle ne trahit le moindre secret, mais, pour être tout à fait franc, jamais personne non plus, ne lui rappela ses aises sous la dictature de Salazar. Elle était Le Portugal, au dessus des partis, des époques et des tendances !

 Cavaco Silva

Anibal Cavaco Silva
Actuel Président de la République Portugaise
Professeur d’Economie
Ancien 1er Ministre

L’actuel Président de la République, Anibal Cavaco Silva était alors 1er Ministre du Portugal. De passage dans la Région pour assister à des cérémonies – dans lesquelles Mo’ était directement impliqué d’ailleurs, M. Cavaco Silva appela Dona Amalia et lui demanda si elle lui permettait de passer chez elle pour lui présenter ses hommages. Ce gentleman très distingué, brillant professeur d’économie, Chef du parti au pouvoir et enseignant à l’Université de la ville la plus collet monté du Portugal, Coimbra, avait la particularité, souvent moquée, d’être obsédé par sa sécurité physique personnelle. Malgré cela, il s’est rendu chez elle et l’humilité dont il fit preuve en confondit plus d’un. Elle me relata la visite, le lendemain, en ces termes affectueux : ‘’ Ah oui, hier, le p’tit Cavaco, (Ô Cavaquinho) est venu prendre le café avec moi’’. Point barre ! Il avait assurément bien plus à gagner qu’elle, dans cette visite !

SAUDADE

 A saudade existe nao porque estamos longe,
mas porque um dia estivemos juntos.saudade
La nostalgie-mélancolie existe non parce que nous sommes loin,
mais parce qu’un jour nous étions ensemble

LA … SAUDADE, c’est quoi ?

http://www.youtube.com/watch?v=89JbzIhIwlE&feature=related

Saudade e uma ’’lembrança triste e suave de pessoas ou coisas distantes ou extintas, acompanhada do desejo de as tornar a ver ou a possuir’’

(Traduction : Saudade est une ‘’réminiscence triste et douce de personnes ou de choses lointaines  ou disparues qu’accompagne le désir de les revoir ou de les ravoir’’.)

La Saudade peut se « comparer à un ensemble très fort de plusieurs états d’âmes comme un mélange de mélancolie, de tristesse, de regrets, de rêverie, de nostalgie et d’insatisfaction. »

N’est sûrement pas Portugais qui n’essaie, sans jamais y parvenir, d’expliquer ce qu’est la saudade ! Les plus grands, comme les plus modestes. Trois exemples prestigieux :

Luis de Camões : « Un bonheur hors du monde » ;
Fernando Pessoa : « La saudade c’est la poésie du Fado» ;
Amália Rodrigues : « Épine amère et douce ». 

Alors qui, mieux que Pessoa nous expliquera cet étrange phénomène de la saudade ? ’’ La saudade … ce sentiment qui, de façon paradoxale, fait demeurer ce qui n’est plus, suggère-t-il dans son poème intitulé «Natal» («Noël»), que voici, suivi de sa traduction en français :

Natal

Natal…na província neva.
Nos lares aconchegados,
Un sentimento conserva
Os sentimentos passados.
 
Coração oposto ao mundo,
Como a família é verdade!
Meu pensemento é profundo,
‘Stou só e sonho saudade.
 
E como é branca de graça
A paisagem que não sei,
Vista de trás da vidraça,
Do lar que nunca terei.
 
Noël
 
Noël…Neige sur la province
Dans les foyers pleins de tendresse,
Un sentiment conserve
Les sentiments passés.
 
Cœur qui s’oppose au monde entier
Quelle vérité, la famille!
Profonde est ma pensée,
C’est pourquoi j’ai de la saudade.
 
Et comme elle est blanche de charme
La vue du paysage que j’ignore,
Telle qu’elle se montre dans la vitre
De ce foyer que je n’aurai jamais.

…  » La solitude est renforcée ici par le contraste entre la permanence d’un élément, «Neige sur la Province», et le sentiment de n’être plus le même, ce qui donne lieu à deux états opposés. L’un appartenant à un idéal que l’on pleure, celui d’une harmonie affective, «les foyers pleins de tendresse», l’autre inscrit dans le présent qui n’exprime que souffrance et résignation. »

Adelino Braz, in L’intraduisible en question: l’étude de la saudade

FADO

Qu’est-ce que le Fado ?

http://www.youtube.com/watch?v=jt0WUyrG8b8&feature=related

Ce chant mélancolique serait apparu sur les quais du port de Lisbonne dans la première moitié du 19ème siècle et résulterait du mélange d’influences brésiliennes et africaines. (?)

Certains autres historiens de la musique pensent que cette musique était à l’origine, en fait, un chant de marins portugais.  (?)

Dans les deux cas, c’était un chant de douleur &, de misère, comme le blues.

C’est l’immense Amàlia Rodrigues qui anoblit le genre en le sortant des quartiers mal famés de Lisbonne et le ‘’vendit’’ à tous les Portugais.

Quelle en est la thématique centrale ?
Précisément le chant de la saudade !
 
 L’amour dans le Fado
http://lyricskeeper.fr/fr/amalia-rodriguez/lagrima.html

 larme

Les 4 artistes ci-dessous sont les 4 points cardinaux du FadoPoints cardinaux FADO

A Severa : Maria Severa Onofriana 1820 —1846 considérée comme la créatrice du genre du Fado, excellente instrumentiste (guitare portugaise) elle a inspiré de nombreux livres, films et pièces de théâtre. C’est ’’la mère du Fado’’. http://filsduvent.kazeo.com/L-art-tsigane/A-Severa-chanteuse-gitane-de-fado,a485682.html

Amàlia Rodrigues a donné au Fado ses titres de noblesse, sa légitimité littéraire et son panache social. Elle en a fait le chant portugais par excellence et elle peut dire comme certain roi :’’Le fado, c’est moi !’’ http://www.youtube.com/watch?v=4-RPSLN0AsE

Teresa Salgueiro, du Groupe Madredeus est une déclinaison possible du Fado dans le futur. Nombreux sont ceux qui se disent fatigués de la perception misérabiliste et geignarde des Portugais de par le monde. C’est ici une option d’évolution. C’est le ’’Fado de demain’’ http://www.youtube.com/watch?v=6b-RehmqZUE&feature=related

Mariza, Portugaise non métropolitaine (Mozambicaine) est-elle la synthèse entre le bastianisme, les valeurs européennes et celles de l’immense empire colonial ? Son énorme succès est légitimé par le fait qu’au niveau de la forme, elle est, parmi les jeunes, la plus respectueuse des formes classiques du Chant de la Fatalité ! Fado vient du latin ‘’fatum’’ qui désigne la fatalité… http://www.youtube.com/watch?v=TeOhPR_0x8E

AMALIA RODRIGUES

AR1La Reine du Fado
http://www.youtube.com/watch?v=BRxhbUVRWkk&NR=1
(L’âge d’or : les sixties)

 D’Alcantara, quartier politiquement incorrect et frondeur sur les berges du Tage au Panthéon National dans Alfama, quartier populaire traditionnel, La Reine du Fado garde l’essentiel : Le meilleur du Portugal, la saudade, le fado et …  la mer

 AR2Ai mouraria 1945
http://www.youtube.com/watch?v=_iZXu5afWco
 
AR3Ave Maria fadista 1952
http://www.youtube.com/watch?v=54GlXNgZDTI
(Une leçon de chant qui donne la chaire de poule !)
 
AR4Nem as paredes confesso 1962
http://www.youtube.com/watch?v=jMKQFXn9WiM&feature=related
 
AR5Mio amor, mio amor 1972
http://www.youtube.com/watch?v=wmhLBqPvdhc
 AR6Grandola vila morena 1980
http://www.youtube.com/watch?v=Zp1_xSJ4Lgg
(!!!! …)
 AR7Erros meus 1990
http://www.youtube.com/watch?v=DdOiRxrx88o
(poème de Camoes)

 PantheonPanthéon National de Lisbonne

La petite fille du quartier populaire d’Alcantara à Lisbonne, Amália da Piedade Rebordão Rodrigues est enterrée ici, au Panthéon, aux cotés des Portugais les plus nobles, parmi lesquels, entre autres, Vasco de Gama (1469-1524) et Luis de Camốes (1524-1580)

Comme dans son fauteuil préféré, là-bas, dans sa maison-refuge de la Praia do Brejão, elle regarde … la mer.

GAIVOTA (La Mouette)
http://www.youtube.com/watch?v=bhagDjqN_ww&NR=1

 

mich’

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