CHAP UN

Chapitre 1/2

 … ’’La soif, la faim et la chaleur moite réduisent mes forces et ma lucidité, en cet après-midi d’août. La joue gauche appuyée sur la paume de ma main, je balaie mollement les alentours d’un regard vide, souligné par une moue torve. De temps à autre, ma tête échappe à son socle et chute lourdement vers la table à laquelle je suis appuyé. Confus et honteux,  je me ressaisis alors et rectifie mon assise pour quelques minutes, avant de retomber en déséquilibre. A chaque nouvelle contraction de mon estomac, mon regard se fixe un peu davantage sur le bras bien potelé de ma voisine. Sa peau est dorée comme un bon pain au sortir du four, et j’ai envie de tendre la main pour la palper, en apprécier le croustillant et la souplesse, à défaut de pouvoir la goûter. Mon cerveau est bien incapable d’une pensée quelconque, je veux simplement manger. Les divers verrous de la raison branlent sérieusement dans leurs crampons et deviennent inutiles l’un après l’autre. Apparait alors dans sa terrifiante évidence ma seule envie manifeste, celle de prendre, de mordre, de mastiquer et d’avaler ce morceau de pain doré. Englué dans une somnolence désastreuse, mon esprit s’enfonce dans un doux délire ou je rêve de manger ma voisine et abandonne mon corps qui repart alors pour une nouvelle chute vertigineuse en avant … Je sens même l’odeur familière et appétissante entre toutes de cette baguette viennoise douce et ronde, croustillante, luisante, à peine scarifiée …

paresseux

Le champion de l’autarcie

Je pense vaguement à cet animal nommé ‘’le paresseux’’ dont on dit les choses les plus extravagantes, notamment qu’il est un véritable biotope à lui seul,  chargé de tous les parasites vivant sous son plumage rêche – non, ce ne sont pas des poils, mais des plumes- capable de se manger en cas de grande détresse, compte tenu de son immense paresse et de sa lenteur. Il accepte ainsi de sacrifier une partie de son corps plutôt que de perdre la vie. Je crois bien que c’est faux et qu’en fait, un observateur inattentif a pu surprendre l’animal en plein épouillage et confondre ce toilettage avec une  automutilation ! Mais oublions vite l’exactitude scientifique pour ne retenir que le principe magnifique de ’’recyclage absolu’’ : J’ai faim, donc  je me mange, ! L’autarcie parfaite !

La nature est habile à nous donner toutes les leçons, à nous enseigner toutes les théories et leurs contraires, toutes les règles que nous ne confirmons pas forcément par leurs exceptions !

Moi, hélas, je n’ai rien à manger de moi-même, et jamais, même tout petit, jamais les charmantes pratiques de la scatophagie, de la mucophagie, de l’onychophagie n’ont été miennes. Tout au plus, une maladresse sporadique a pu me faire mordre mes lèvres ou ma langue, sans aucune intention de m’en nourrir.

Les molles réactions chimiques qui me servent encore de conscience, d’éveil, dirigent lourdement mon intérêt vers ces chanceux animaux qui, en mes lieu et place auraient pu profiter de leur nature de cannibales avérés pour croquer la viennoise d’or à ma portée et qui embaume l’air de sa fragrance apéritive…

Les Cannibales de Microcosmos

Les adorables bestioles que je dessine ci-dessous sont cannibales. Systémiquement cannibales. Cette charmante habitude est une composante basale de leur éthologie, de leurs comportements naturels ! De gauche à droite, la terrible veuve noire, araignée conspiratrice au design de berline de sport allemande et aux rets de laquelle nul n’échappe ; le grillon des sauges, pièce d’artillerie compacte et puissante et qui est un professionnel du meurtre cannibale ; et enfin ma bestiole préférée, l’élégante mante religieuse au raffinement suprême qui est une holiste du plaisir, se délectant tout à la fois des plaisirs sexuels et gastronomiques : pendant que son amant lui compose des bouquets de violettes avec ses doigts de pieds, alors qu’elle aborde  l’entrée au 7ème ciel, à cet instant suprême ou toutes les femelles de la terre osent demander qu’on se les approprie,  ben elle, elle entame de … dévorer le dit amant ! 

Cruauté suprême ou grand art ? Avant que de juger, remémorons-nous humblement tout ce qu’à l’instant magique ou la petite mort sonne à notre porte, nous sommes capables de  dire comme bêtises, enfantillages, et expressions diverses par lesquelles nous faisons part à nos mamans de notre désir de ‘’défuncter’’  hic et nunc ! C’est comme si nous désirions coudre une couture définitive sur le plaisir (bonjour  Leo ferré). Comme si nous voulions refermer notre vie sur l’éclair paradiisiaque qui nous grandit, nous comble, et nous divinise en nous confiant la mission de procréation ! Grande leçon que celle de la mante qui nous répète à tue-tête qu’Eros et Thanatos souvent s’allient dans le cadre d’une action : φαγεῖν, phagein, manger, une petite bouffe, quoi !

insectes

Les Monstres Aquatiques

Une nouvelle chute de ma grosse tête dans le vide,  me ramène à l’état de veille, le temps de me rendre compte que le Peuple de l’Herbe n’est pas le seul à compter des êtres cannibales. L’eau par exemple, élément purificateur s’il en est, l’eau, indispensable à toute forme de vie, eau douce, eau salée, eau vive ou eau croupie, l’eau dis-je, abrite en son sein, d’étranges exemples de cannibalisme. Je ne citerai, là encore, que 3 cas : Aviez-vous jamais imaginé que ce morceau de ‘’chose molle’’ qu’est le calmar pouvait être cannibale ? Le calmar géant certes, mais raison de plus ! Rien en son corps  n’est contondant, dur. Seule sa bouche, située au centre de la marguerite formée par ses tentacules déployés, est en corne, en kératine pour les puristes. Tout le reste de ses centaines de kilos est une masse gluante : c’est un mollusque et son (endo) squelette est une élégante plume transparente qui est comme une attèle souple. Quant à la représentation de sa taille, cliquez sur le lien ci-dessous et vous en croirez difficilement vos yeux. Et bien ce gros lourdaud est … cannibale ! Ce tueur des profondeurs dévore ses congénères dés que c’est nécessaire, le plus naturellement du monde !  

calmars géants

Et oui, me dis-je en baillant, la main devant la bouche comme les enfants bien élevés, pour épargner à mes contemporains les vues imprenables sur mon palais buccal. Ce faisant, je pense à celui qui plaide le plus peut-être, pour une dépénalisation du cannibalisme : le poisson rouge, lequel résulte, le saviez-vous, d’une manipulation génétique. Or, les Frankenstein qui ont procédé à cette créative ’’manip’’ ont du faire une erreur car l’animal obtenu a une mémoire extrêmement réduite, de une à quelques centaines de … secondes … ce qui lui interdit l’adoption de toute morale et même de tout comportement social. Pas de mémoire, pas de référentiel, pas de morale. C’est logique ! Il ne pense qu’à maintenir la vie dans son corps. Il mange ce qu’il y a à manger aux moindres frais. C’est vraiment le Cannibale au Low Cost ! Oui, ce joli petit trésor doré a la fâcheuse tendance lui aussi à manger ses congénères s’ils ne sont pas directement associés au fonctionnement de son biotope. Lorsqu’il fonde un foyer, il respecte sa femelle à condition toutefois qu’elle n’ait pas trop de migraines, sinon, il pourrait l’oublier. Mais s’ils ont des enfants, ben ou on les en sépare, ou ils … les mangent ! En effet, ils ne se rappellent pas leur parenté avec les nouveaux arrivants ! – Que faites-vous ici, petits voyous, demandera papa-poisson rouge à ses rejetons qu’il ne reconnaîtra pas ? Pour ces drôles de parents, leurs enfants sont des intrus venus envahir leur territoire, indésirables, hostiles, et conséquemment, à éliminer, fut-ce par ingestion !… C’est çà le droit d’ingestion, aussi nul et malsain que celui d’ingérence, prétexte à toutes les gabégies moralisantes…

L’eusses-tu cru ? Un couple de poissons rouges, des potes, des potes, mais pas des grands amis !   … Le cyprin doré (poisson rouge) garde la porte de l’eau douce car il vit bien dans l’eau saumâtre.

poisson rouge

Deux ou trois somnolences plus tard, je suis pris en charge par le têtard (avatar de la grenouille), qui va poursuivre avec moi la visite du panthéon du cannibalisme sur la Planète Terre.

Il m’explique que dans les pièces d’eau des régions tempérées, ses congénères peuvent être présents par millions, dont une grande partie échappe à l’appétit des oiseaux et des poissons malgré leur fragilité, grâce à une gestion rigoureuse de la dynamique des populations. Ils contrôlent leur nombre et n’hésitent jamais à prendre les mesures qui s’imposent pour ne pas mettre en danger leurs groupes, leur espèce. Par exemple, lorsque la nourriture vient à manquer à cause de la pression de la surpopulation, due à un taux de fécondité et bien … ils deviennent cannibales, se payant au passage le luxe d’une petite sélection naturelle car s’agissant d’un  »ultimate fighting » c’est à dire une lutte sans règle aucune, ce sont les plus faibles qui finissent dans le bol alimentaire de … leurs frangines et frangins !

têtard

Amusante, n’est-ce pas, notre balade (avec 2  »l », c’est une chanson) à travers cannibalisme ? Les calmars mangeant des calmars et les têtards convertis en serial-killers égarés dans  le ’’Harlem des Cousins’’, sans parler de la très ‘’gothique’’ mante religieuse, anguleuse maîtresse du genre gore !

Mais tout cela n’est que roupie de sansonnet ! A propos, qu’est-ce que la roupie de sansonnet ? Vous ne le savez point ? Alors voici : ‘’morve (roupie) d’étourneau, de petit oiseau, (sansonnet)’’, c’est-à-dire chose insignifiante.

La semaine prochaine, dans le chapitre 2, vous allez apprendre des choses terribles et le contrôle à l’entrée de l’article sera renforcé. Nous allons parler de cannibalisme chez les mammifères, vous allez apprendre des choses terribles, déconseillées aux personnes sensibles, comme par exemple que votre douce minouchette est cannibale, et que certains êtres humains, aujourd’hui, en plein centre des capitales les plus  »civilisées » d’Europe … 

… suite la semaine prochaine …

mo’

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