La rage

Messire Puîné est un homme de parole ! Les 10 suppliques qu’il exigeait pour continuer son récit ne lui étant pas parvenues en temps et en heure, il a sursis (passé composé du verbe surseoir) à sa promesse de vous amuser à mes dépens. Oui, Monsieur boude, il excelle même en cet art délicat, vous l’aurez sans doute compris à lire ses récriminations contre tout et tous et à voir sa moue généreuse qui semble reprocher au monde d’être. N’ayant jamais cédé à aucun chantage d’aucune sorte et surtout pas sentimental, me voici au charbon, contraint, en tant que grand frère responsable, d’exécuter sa promesse et de substituer mon clavier généreux comme un piano-forte, à sa plume acerbe, si bien nommée  »sergent-major » ! Rirez-vous ? Ne sais ! Mais il est sûr que vous saurez la  »vraie vérité ». Vous saurez pourquoi, en un moment délicat de ma vie, le monde trembla devant la menace de me voir mordre les gens dans la rue, pour leur faire partager les joies procurées par un ’’petit cône’’ du nom de Lyssavirus

le virus de la rage

Oui, en cet épisode douloureux de ma vie, le monde sembla avoir décidé de tourner à l’envers et de ruiner cette douce insouciance qui me faisait considérer la vie comme une partie que je gagnerais sans ‘’férir trop de coups’’. Innocent et inoffensif, je menais ma vie de Peter Pan tranquille au fin fond d’une capitale de légende, blaguant et rêvant à l’envi, entamant à peine l’étude exhaustive de toutes les ‘’Fée Clochette’’ de mon biotope avant de porter ma curiosité vers celles de tous les autres ailleurs !

Je me battais alors contre une roue étrange, inconnue de moi qui, jusqu’à lors, avais triomphé des dangers de l’existence. Cette roue est celle de la vie et ce Moment est l’adolescence

peter pan

Alors même que la licence était complètement absente de mon environnement plutôt austère au plan moral,  alors même que tout, dans mon éducation, avait été calculé pour faire de moi un homme responsable et un citoyen modèle, alors même que l’impatience de devenir adulte m’agaçait, je n’osais m’avouer que j’avais peur de devenir adulte. J’étais en fait tellement bien dans mon cocon familial que la seule perspective d’un changement dans ma vie me terrifiait. Si incroyable que cela puisse paraître, Mo’ le petit garçon plein de malice, si bien intégré à son environnement, si heureux et certain que la vie était belle et que son avenir personnel ne pouvait être que radieux, était en même temps victime du syndrome de Peter Pan, c’est-à-dire de la peur de grandir…

Adolescence et adulescence se télescopaient sans arrêt dans ma grosse caboche ornée d’anses fleuries comme l’a dit le puîné et chacun de ces heurts provoquait une souffrance et me prouvait que mon nouvel être, tout meurtri par la puberté, était un martyre qu’il ne serait pas aisé de ‘’faire vivre’’.  Chacun des rayons de la roue de ma vie était une fontaine de malaises et d’inadaptation, intra et extra-muros…

’’Un sentiment de malaise diffus’’ constituait la toile de fond de mon existence et je restais de très longues périodes sans desserrer les dents, ne voyant vraiment rien de bien intéressant à raconter à mes contemporains. Parler de mes soucis ? Mais je n’en avais aucun, et quelle insulte c’eut été pour les pôles de mon univers, mon père et ma mère ! De plus, mon expression n’était pas assez aisée pour me permettre de formuler ce que j’éprouvais dans ces périodes de mutisme durant lesquelles la seule idée d’avoir à rendre compte ou partager quoi que ce soit, décuplait mon malaise.

Même au plan social, je n’avais aucun problème, étant de contact facile, de commerce agréable et d’abord accueillant. Non, vraiment, c’eut été  de l’indécence que de me plaindre et pourtant, j’étais malheureux et complètement solitaire. Seule réalité à laquelle raccrocher mes plaintes, mes pensées lugubres, mes émotions violentes, mes idées noires, mes ‘’crises’’, les changements intervenant dans mon corps … lequel, glissait doucement de l’état de santon bien lisse à celui de chrysalide hirsute, crécelle chevrotante, pantin dégingandé. Je me mis à cultiver un certain raffinement vestimentaire qui prétendait traduire mon romantisme échevelé et marquer ma différence avec les autres. Toujours vêtu de noir, je m’évertuais à ressembler à Laurent Terzieff, à Lenny Escudero, à Gianni Esposito, aux héros d’Anouilh, au poète des Nuits de Musset et peu à peu, au Rimbaud de Charleville. J’allai plus  loin : il devint pour moi carrément incongru de rire. Le monde n’était pas drôle, alors pourquoi rire au lieu de tirer de nos glandes lacrymales meurtries par la souffrance ‘’une source impossible à tarir’’ … Que la consolation eût au moins point sous le masque grandiose, effrayant et surréaliste d’Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont ! Maldoror ! ‘’Ne pleurez pas en public’’ !

Maldoror

Tel aurait été le jeune Mo’ à l’époque évoquée par Messire Puîné ! Je reprends donc son récit, non sans l’avoir légèrement recadré …

Ce n’était pas un soir, mais le matin d’une grande fête que je ne me rappelle pas. Nous avions eu droit à de nouveaux habits : Pour ma part, un pantalon noir et, sur un simple tricot de peau, un pull-over à col ‘’V’’ en orlon, de couleur jaune. Ainsi déguisé en frelon, je sortis pour aller présenter mes vœux aux ‘’parents adultes’’ des alentours. Je me plus à saluer copieusement toutes les personnes rencontrées et à leur suggérer tacitement de juger de mon élégance ! Je me trouvais beau ! Je traversai le square et m’engageai dans une rue basse pour gagner le centre ville. A hauteur d’un garage de mécanique, un chien s’amusait avec son propriétaire au beau milieu de la rue. Jet de proie imaginaire, course effrénée et restitution de l’objet au maître. L’animal voulut probablement m’inviter à entrer dans leur jeu ; il vint près de moi et commença à m’attirer en me mordillant mes belles chaussures également neuves…. Je le chassai énergiquement. Probablement agacé par mon refus, il me mordit très fortement au mollet, me provoquant une plaie ouverte et surtout me déchirant mon beau pantalon tout neuf. Le dégénéré auquel appartenait cet animal de malheur me dit que ce n’était pas grave et que son chien avait un carnet de vaccination en règle au cas où ce serait nécessaire. Puis il s’éloigna, me laissant rajuster ma tenue et constater les dégâts. Je fis tout de même ma tournée de présentation de vœux et revins à la maison. J’allai me nettoyer et avec la complicité de ma grande sœur, repriser l’accroc au pantalon.

 C’est le moment que choisit ma puberté pour me solliciter pour une retraite longue et profonde… Je n’ouvrais plus la bouche, accomplissais mes devoirs sans manières, mais tout juste, avant de repartir d’un trait d’aile, vers ma solitude.

 

Le cœur n’y était point et les résultats scolaires s‘en ressentaient. Passablement inquiété par la chute de ces résultats, mon père décida de me conduire chez le médecin, ne doutant pas un instant que si recul il y avait, ce ne pouvait être dû qu’à un problème de santé. Or, le recul était bien plus une communication, un appel à l’attention, que l’effet d’un problème de santé…

 

Dans la salle d’attente, je me rappelle avec une précision ahurissante que pendant que mon père faisait les cent pas en me jetant de temps à autre un regard de tendresse impuissante, je lisais un magazine de jazz et c’est là, durant cette attente, que je lus la formidable histoire de ’’Papa Jo Jones’’, l’un des plus grands batteurs de Jazz de tous les temps. Cet homme prodigieux a ‘’volé’’ la batterie à la musique militaire et l’a offerte au jazz.

(http://www.youtube.com/watch?v=8ziQkWyIwo4&feature=fvsr )

 

Le volubile Docteur Lacave nous invita à entrer et après avoir écouté les inquiétudes de mon père, me demanda de me déshabiller. J’avais à peine ‘’enlevé le haut’’ que le docteur éclata d’un rire énorme, à faire trembler les murs. Mon père, légèrement à l’écart, accourut, vaguement inquiété et, renseigné par une indication du menton du médecin, éclata à son tour d’un rire aussi énorme. Voilà ce qu’ils virent : Au milieu de ma bedaine, juste au dessus de mon nombril, appliqué au fil à plomb et à l’équerre, le cachet professionnel de mon père :

Tampon

Euh ! Bien évidemment, je ne savais ou me mettre ! Que dire en pareille situation ? Le médecin tenta bien de voler à mon secours en proposant que ce devait être la peur de me perdre qui m’avait dicté cette apposition identitaire. Mon père  ne fut pas si hardi et s’émerveilla devant cette revendication de ma généalogie … Quand à la consultation médicale elle-même, je crois que le Mo’ dûment cacheté rassura tout le monde et c’est condamné à quelques vitamines fortifiantes que l’on me remit en liberté.

Après cette récréation, retour aux pénates et reprise de mon état normal, à savoir le divin désespoir :’’J’ai reçu la vie comme une blessure et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice’’, Lautréamont…

Mais dans le plus pur respect du théâtre classique, le drame se noua, inexorablement, comme une fatalité… Ma sœur aînée, toujours aussi près de moi, remarqua mon silence et en parla autour d’elle. A mon père, à ma mère, à nos frères et sœurs. Brillante élève, elle recourut à ses sciences toutes fraîches pour expliquer mon mutisme quasi-total. Et là, grâce à une approche exhaustive qui consista à balayer toutes les maladies qu’elle avait étudiées à travers leur symptomatologie, elle conclut très vite que, par le frais matin de fête, suite à la morsure du chien dans la rue, j’avais attrapé la RAGE ! Mon père donna l’ordre de rechercher le chien et de s’assurer qu’il était bien vacciné. Ma mère entama la récitation ininterrompue de prières curatives et les frères et sœurs préféraient quant à eux considérer d’un œil plaintif mais non effrayé le pauvre frère enragé ! M’étant renseigné sur la brutalité du traitement et des piqures innombrables dans le ventre, d’un liquide épais et douloureux, je mis évidemment tout en œuvre pour y échapper, niant effrontément souffrir de quoi que ce fut.

Mais … la chère grande sœur procéda involontairement à une fabuleuse opération psychosomatique : elle me récitait la liste des symptômes de la rage et trois minutes après, je convenais en moi-même que je les présentais.

L’anxiété ? Etait-ce de l’humour que de me demander si j’étais anxieux ? Mais j’étais l’anxiété personnifiée !

La confusion ? N’avais-je pas connu récemment la honte d’une mauvaise note en orthographe, moi, imbattable d’habitude ?

Les hallucinations ? M’obligera-t-on à avouer que ma pauvre tête était devenue un film grand-guignolesque, peuplé d’étranges créatures qui avaient pour seul désir celui  de me consommer ?

Les insomnies ? Pouvais-je sans mentir me rappeler un seul moment de sommeil réparateur ?

La déglutition difficile et les larmes intarissables ? Si fait, si fait, je présentais aussi ce symptôme !

L’hydrophobie, dites-vous ? Mais bien sûr ! Je dus convenir que peu à peu la vue de l’eau m’incommodait et provoquer en moi une panique !

Ne restait plus que le délire pour compléter la collection, encore qu’en y regardant de plus près, j’eusse parfaitement pu trouver l’effet pervers d’un sevrage … !

Temps d’incubation : 21 jours. Ma pauvre sœur ne réussit qu’à faire peur, mais pas à réagir. Moi, je fis ce que voulait mon père : m’assurer que le chien était vacciné. Ma petite Maman ne cessa point ses prières, estimant que c’était un devoir, la grande sœur pleurait sans arrêt mais ce n’était vraiment pas une prise de position, une simple expression. Le reste de la famille oscillait entre l’inconscience et l’indifférence. Oui, c’est vrai, Messire Puîné servit de ’’marqueur’’ puisque le plus près de moi. On le sollicita d’abondance pour connaître mon état mental, puisque je ne me plaignais jamais. Comment a-t-il vécu ces 21 jours d’attente de la déclaration de la rage ? Qu’il le dise s’il le désire. Je me rappelle la chaude présence de l’aînée qui, comme toutes les âmes sensibles devient bourreau en voulant être consolatrice, à force de tatillonner sans répit !

L’insupportable suspens commença à se relâcher vers le 15ème jour. Les mines se détendaient et les scrutations du moindre de mes rictus encourageaient les pronostics optimistes. Bon prince, je condescendais à laisser échapper une ébauche de suggestion de sourire et il me faisait plaisir d’en constater l’effet apaisant sur l’humeur de l’ensemble de la maisonnée.

Le 21ème  jour finit par arriver et s’écoula dans une vexante normalité ! Il ne fallut pas plus qu’un froid constat de la grande sœur pour classer sans suite l’affaire de la RAGE DE MO’ !

Mais que s’était-il donc passé pour que je réussisse à déstabiliser notre petit monde en me contentant de passer dans la rue pour aller présenter mes vœux à une tante chère à mon cœur ?

En fait,  tout avait concouru pour que je plaquasse les symptômes livresques de la rage sur ceux, ressemblant, de mon âge : la terrible adolescence : le silence, le mal-être, le besoin de se distinguer, un certain ‘’gothisme’’ et l’amour immodéré des images violentes. De plus,  dire que j’étais inattendu et carrément paradoxal constitue une évidence. Il n’y avait pas chez moi de violent rejet des valeurs familiales car j’étais bien trop ancré dans mon clan. Voulais-je sans oser le moins du monde me l’avouer, mener à bien une action de « montée sur le trône », un changement de ma réalité ? Forcément un peu !

Mais je n’eus en vérité de cesse qu’après m’être avoué à moi-même que j’étais d’une normalité absolue, un petit bonhomme avec quelques qualités et de grandes faiblesses.

mo’

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