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Les récitals de musique classique sont comme la pluie. Ils font sortir de leurs trous des bestioles étranges que l’on ne voit jamais par beau temps. C’était en …  voyons voir, Marmaduke Tompson, … c’était à … who cares, et le prodigieux Kurt Redel, pianiste et chef d’orchestre donnait une œuvre de Mozart dans le cadre des Amitiés Musicales. Après le concert, nous nous retrouvâmes tout un groupe, chez l’une des organisatrices, adorable dame anglaise rutilante de blondeur oxygénée. Le maestro daigna nous rendre visite pour recueillir l’expression de l’admiration béate des provinciaux que nous étions. Et tout le monde béa. Sauf moi. J’avais osé dire que tout en béant d’admiration, je trouvais que l’interprétation avait été un peu sèche et que cela ne convenait pas – pour moi – à la musique du tendre Wolfgang Amadeus, laquelle est forte certes, mais surtout gracieuse, puissante certes, mais aussi émouvante, pathétique certes,  mais pleine d’humour aussi et par-dessus tout, élégante !  Mo’, paysan du Sebou, dégoulinant encore du lait de sa maman, ses grandes oreilles pleines des sonorités primaires – et néanmoins sublimes- des chants de son Bou Iblane natal, osant critiquer Kurt Redel, Ist das nicht lustig ? Tous les membres du groupe m’assassinèrent et certains me prièrent de cesser de dire des bêtises.

kurt REDEL

Dans un fauteuil-crapaud occupant l’encoignure, une jeune fille, visiblement coutumière des lieux, feuilletait un magazine du genre ‘’Connaissance des Arts’’, English edition. De temps à autre, elle osait lever les yeux vers moi, probablement pour mesurer jusqu’ou pouvait aller mon audace. C’était une petite Anglaise, fille d’un haut fonctionnaire de l’Ambassade de Grande Bretagne, bizarrement intégrée dans le système scolaire français, excellente élève, éducation parfaite et … pianiste douée.  Ann H. Elle avait d’innombrables autres dons, dont celui de me hérisser le poil par son insensibilité totale à mes charmes, à l’époque, ravageurs, œcuméniques et planétaires. Avec ses socquettes blanches et ses souliers bas en bon cuir anglais ciré, elle osait être bien dans sa peau et ne me prêter qu’une parcimonieuse attention alors qu’elle avait ma  foi quelque chance – autant que de gagner au Loto- de retenir mon attention.   Parce que cela épargnait mon orgueil, je la classai donc avec les autres Anglaises dans les exclues du système Mo’ qui confirment la règle et retournai conter fleurette aux ressortissantes de nations plus hospitalières et ouvertes à l’interculturalité.

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Et bien évidemment, la p’tite Anglaise devint pour moi une obsession. Qui donc la rendait si hardie de troubler l’infaillible martingale de mon succès ? Il  fallait que j’y visse de plus près ! Et le sort, ce jour là, était mon complice. A l’occasion de l’énoncé de l’une de mes banderilles au flanc de l’immense artiste que nous recevions, elle releva la tête brusquement, s’apprêtant, crus-je, à quitter ces lieux inhospitaliers ou des voyous comme votre serviteur n’étaient point interdits d’accès. En lançant ma vanne, je la regardais  avec un sourire, la suppliant de voler à mon secours ne fut-ce qu’en me rendant mon sourire. Et elle me le rendit. Une bouffée d’orgueil m’envahit et jugeant l’affaire dans le sac, (si, si, j’étais assez sûr de moi) je la remisai pour poursuivre ma dispute avec les autres. Notre hôtesse, complice involontaire de mes noirs et libidineux desseins, nous proposa de nous sustenter sur la véranda. Je calculai ma sortie, mes pas et ma place pour être le voisin immédiat et évident de la petite Ann, tressée de frais, garantie blonde grand teint, respirant la santé, le propre et la tête tant pleine que bien faite. Nous nous bousculâmes évidemment à la baie vitrée et c’est très théâtralement que je lui cédai le passage avant de lui proposer mon bras pour la conduire au buffet ou nous attendaient les sempiternels petits sandwiches au concombre, au cottage cheese, au hareng, et autres muffins et cakes à l’orange.   

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Arrivée devant les victuailles, elle s’interposa entre la table et moi et me dit, avec un naturel qui m’était inconnu des femmes des autres peuplades ou j’avais frayé jusque là : Puis-je vous dire que je partage votre opinion sur le jeu de Kurt Redel ? Que ne le dis-tu plus tôt, sweet potato, dis-je entre mes dents en souriant ?  Elle rosit et enchaina : Je vous demande pardon et pour beg your pardon, puis-je vous servir ? Ah, enfin l’on me rétablit dans mes privilèges ! Elle me désigna la place ou je devais m’asseoir et après m’avoir servi un jus de je ne sais quel red-fruit de sa rainy country, elle s’affaira à charger mon assiette en respectant un ordre de dégustation apparemment précis. Elle vint enfin s’asseoir en face de moi, pendant que ma compagne officielle d’alors finissait d’infliger une torsion insoutenable à son mouchoir, tout en essayant, par des regards désespérés, de me rappeler à un ordre moral dont j’ai toujours refusé l’inclusion dans mes accords d’alliance. Ann finit par se poser, frêle papillon sentant bon la lavande sur l’accoudoir de mon énorme fauteuil Chesterfield. Nous parlâmes longtemps et elle se faisait un plaisir immense en n’en finissant pas de me prouver, exemples à l’appui, son immense culture musicale.

benjamin britten

Cette époque était dominée par deux œuvres musicales qui ont connu un succès planétaire : War Requiem de Benjamin Britten, un pur chef-d’œuvre de violence  mais aussi terrible réquisitoire contre la guerre d’un musicien qui avoue :  »All a poet can do today is warn », dans la veine du discours de réception du Prix Nobel par St John Perse :  »Et c’est assez pour le poète d’être la conscience de son temps ». La première place au top ten de la musique que nous aimions semblait attribuée à vie aux prodigieux Carmina Burana, chansons du Moyen Age revisitées par Carl Orff et exploitées jusqu’à l’indécence par la suite. Elle tenait bon la barre, la petite Ann ! Et je passai un délicieux moment à taquiner sa culture hors Albion. Puis, visiblement heureuse de notre entretien en aparté, souriant de joie, elle me dit: Tu sais, je pense que j’ai des disques qui vont te transporter de bonheur.  Donc, suite possible me dis-je en comptable soucieux de la rentabilité de ses efforts… Ma pauvre chérie délaissée disparut de l’assistance et je la remerciai par contumace de m’avoir libéré des besoins de me justifier … de je ne sais quoi en fait. Un pudique mais très rapide pincement de culpabilité ne sut gâcher mon plaisir tout neuf. Ann, petite Ann, tu me vois venir, is n’t it ?

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L’assistance se clairsemait et il fallait songer à prendre congé. Mais l’on me retint, me laissant croire un instant que le Maître allait peut-être revenir, après les mondanités diplomatiques organisées en son honneur. Il n’en fut rien et je dus bien me résoudre à lever le camp après avoir savouré les chichis de notre hôtesse qui affirmait avoir grand’ peine à accepter mon départ, tout en retenant ma main pour une caresse aussi ostentatoire qu’appuyée. Was n’t I cute, dearest ? Mon Ann me posa une question saugrenue qui me fit déglutir de travers: – Are you going back home ? – Euh, yes of course dearest !Ok, have a good evening… J’étais interloqué. What happens to this gonzesse me demandai-je en silence et en anglais? Isn’t she a little bit ‘’félée’’? I mean, cracked ? Mais bon, qui vivra verra … Je m’échappai en chantant presque d’allégresse pour rejoindre mes pénates…

Moins d’une heure après, je vaquais à de très prosaïques tâches de lessive, lorsque l’on heurta à mon huis : Je me séchai rapidement les mains et les avant-bras, et m’en fut ouvrir en ajustant les manches de ma chemise. La porte ouverte m’offrit le portrait en pied de …

Mais de qui donc, demandèrent les loupiots agglutinés autour de l’Oncle Mo’ ?

Et bien, répondit Mo’, si vous êtes bien sages, je vous le direz la semaine prochaine !

mo’

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