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Je vaquais donc à de très prosaïques tâches de lessive, lorsqu’on heurta fermement à mon huis : Je me séchai rapidement les mains et les avant-bras, et m’en fus ouvrir. La porte ouverte m’offrit le portrait en pied du déjà nommé ’’Sir Marmaduke Thompson’’, mais oui, le très sérieux gentleman de l’Ambassade de Grande Bretagne et accessoirement papa d’Ann. Non, rassurez-vous, il arborait un sourire franc et avenant et montrait à mon endroit une attitude expurgée du moindre soupçon d’agressivité. Je ne le connaissais que vaguement et nos rencontres s’étaient toujours inscrites dans un cadre professionnel bien précis. J’éprouvai donc le besoin de me présenter en règle, alors qu’il en faisait autant de son coté.

mo’ à l’époque

Celui que je nomme par affectueuse moquerie Marmaduke Thompson, du nom du héros de Pierre Daninos, auteur des célèbres Carnets du Major Thompson, était au contraire de ce dernier, le plus charmant et le plus agréable des interlocuteurs, égrenant son encyclopédique culture pour qui se donnait la peine de la solliciter. C’est bien cette générosité qui faisait qu’il était là, debout à la porte d’un jeune blanc-bec qui avait eu l’heur de plaire à sa fille bien-aimée. Cette fille était d’ailleurs là, à ses cotés, tenant en ses mains un paquet.

Elle me souhaita un bonsoir très à l’aise avant de rendre la parole à son daddy qui me confondit de gentillesse et d’intérêt.  »Sa fille lui avait fait part de  notre rencontre, relaté notre discussion, et avoué son désir de me prêter quelques enregistrements de cette musique que j’avais l’air d’aimer tant. Monsieur le Plénipotentiaire l’avait aidée à choisir mais il avait tenu à venir avec elle pour m’expliquer brièvement sa sélection. »  D’un baragouin prétentieux, je me confondis en excuses, puis invitai mon visiteur du soir et son héritière à entrer dans mon studio.

Ils prirent place dans mes chauffeuses en roseau véritable provenant de la prestigieuse  »Manufacture des Vanneries Salétines ». Le papa entreprit alors de parfaire mon éducation musicale durant une bonne demi-heure, le plus sérieusement du monde, sa fille jouant à l’assistante en lui tendant au fur et à mesure les enregistrements qu’il me présentait et voulait que j’écoutasse.

J’eus ainsi droit à un cours magistral qui me promena entre divers compositeurs anglais contemporains, Frank Bridge, John Ireland ou le morose Frederick Delius, auteur d’un Requiem Païen noir de pessimisme. Lui-même amoureux fou de Wagner et de Nietzche, Delius m’attirait particulièrement pour cela ! Mais en vérité, outre Britten, j’aimais surtout John Foulds pour son puissant Requiem Mondial, réquisitoire contre la guerre autant qu’hommage aux morts de l’atroce 14-18 ! Je n’ai certainement pas la culture suffisante pour déclarer ‘’génie’’ un musicien et je ne le ferai pour aucun d’entre eux, mais à l’époque, nous construisions avec foi et conviction un barrage contre un éventuel retour de la barbarie… Notre peine fut perdue, je ne le sais que trop, mais les doux soixante-huitards peuvent tout de même s’enorgueillir d’avoir fait rêver le monde…

Mon délicieux professeur particulier s’excusa pour la brièveté de son exposé et, me tendant une pile de microsillons 33 tours ‘’Long Play’’, il me pria de lui donner mon avis après les avoir écoutés. Puis il m’informa que je pourrais garder ces œuvres une semaine avant de les remettre à sa fille. Il me souhaita une bonne soirée,  prit sa fille et congé et disparut très digne vers sa voiture, une Vauxhall familiale blanche, déjà équipée à l’époque de ceintures de sécurité, ce qui nous faisait rire aux larmes, avec volant à droite, of course, ce que nous assimilions un peu à de la dyslexie, engoncés que nous étions, dans l’étau sans pitié du formatage français !

Je vérifiai de suite l’état des disques : comme neufs, pas une éraflure, impeccablement préservés par leurs pochettes. Je les rangeai soigneusement dans mon unique armoire, entre mes serviettes de bain, en me promettant d’y faire très attention. Je ne fus pas long à aller au lit, flottant dans l’odeur de l’English Lavender de Yardley laissée dans l’air par mes visiteurs. Pour me faire rire,  je chantonnais God Save The Queen  et me dis qu’après cette rencontre, je lui pardonnais in petto à cette Queen,  de ne pas aimer les gueux et de fuir les élections de Rome. (1)

Une fois dans mon lit, ce crétin de Cupidon vint me proposer une séance d’acupuncture, de ses flèches stupides en me chantant, lui, une berceuse anglaise que vous ne connaissez sûrement pas :

Lullaby, child, lullaby
The child will quickly go to sleep
Lullaby, child, lullaby
The child will soon be asleep.

Je le repoussais d’un geste agacé et repris, je me le rappelle comme si c’était hier, le livre Barabbas de Pär LagerkvistIndeed, Sir, il y a  plus apaisant et joyeux pour s’endormir mais le ténébreux Mo’ avait des goûts très ‘’gothiques’’ à l’époque ! Toujours vêtu de noir, considérant le rire comme une incongruité, il recherchait dans le violon, le seul sanglot long, et dans le chant le seul désespoir. Il promenait alors son anguleuse silhouette à travers les déserts arides et les océans en furie, dans les grottes les plus sombres et au sommet des montagnes les moins hospitalières, pleurant ses jérémiades annonciatrices de toutes les calamités possibles. Du clown lui-même, il ne voyait que la larme accrochée sous son œil par Bernard Buffet  et ses copistes…

Bonne nuit les petits, faites de beaux cauchemars… demain, je demanderai son aide à ma petite Anglaise pour tenter de croire au bonheur, à nouveau.

C’est bien le lendemain que je reçus des nouvelles d’Ann. En fait, l’adorable créature me fut livrée en chair et en os par un chauffeur en capote à boutons dorés, jusqu’en ma demeure, à l’heure dix-neuvième, alors que bruinait sur ma ville un authentique crachin londonien de circonstance. Elle était belle, la petite Anne, son teint lumineux de porcelaine délicate seyait si bien à la lumière filigranée. Elle entra en ma demeure, les joues à la peau parfaite comme saupoudrées de perles d’eau. Je jure que c’est par pure émotion esthétique que je la pris dans mes bras et lui donnai le premier baiser du bel hidalgo à l’ascendance halée par des siècles de soleil, à la nymphe délicate à la peau de pèche, héritière mazdéenne des trolls et des korrigans. ’’Que tu es belle, lui avais-je avoué en la serrant contre moi !’’.Elle en rosit, sourit gentiment et me remercia pour mon compliment et pour mon baiser aussi!

Elle entra, reprit sa place de la veille mais je me postai devant elle, lui tendant une main courtoise qu’elle accepta pour se laisser conduire sur le bord de mon lit encombré à dessein de mille petits coussins artisanaux. Aucun geste agressif ni conquérant, bien sûr mais un clin de détente, de complicité et d’aise. J’étais  ’’in a sentimental mood’’. Bien. Elle eut le bon goût de parler et pallier ainsi la gêne de mon audace qui se métamorphosa rapidement en caresses amicales, tendres et complices et innocentes.

http://www.youtube.com/watch?v=DgSsrCLV2_Q&feature=related

J’appris que son daddy m’avait apprécié et même qu’il avait dit à sa maman qu’en plus, j’étais un fort beau garçon !… Aïe !

  • Et toi petite Ann, qu’en dis-tu?
  • Do you really need my opinion?   
  • Of course, do you like me?
  • Listen Meuw’ (Mo’ prononcé par Ann), stop mocking at me, I’m not French, I just say the truth, always, I like you and you know that, I like you since the first time I saw  you…  Is it clear enough? And stop asking me. Give me another kiss!

S’il n’y avait que cela pour que nous pussions régler nos contentieux, les perspectives de paix paraissaient excellentes. Come on, baby !…

http://www.youtube.com/watch?v=30-6XFFzV30&feature=related

… Rajustant sa mise et sa parure, elle prit congé et me promit une visite pour le lendemain, avec une info qu’elle préférait confirmer avant de me la livrer… Pourquoi donc cette petite fille si simple et si proprette me plaisait-elle tant ? Elle qui ressemblait si peu aux âmes tortueuses auxquelles j’avais affaire d’habitude ? L’une de mes devises de l’époque, pas franchement anarchiste, disait que je n’acceptais que Dieu pour seul maître. Mon ‘’affair’’  avec Ann semblait m’échapper et me contraindre, et cela, j’avais de la difficulté à l’accepter. Elle était lumineuse, mignonne et discrète, fragile et forte, cultivée et attentive, amoureuse et pudique, elle était ’’trop bien’’, comme diraient aujourd’hui les anges des banlieues, et ce, ’’du seul fait que je me refuse de l’expliciter plus avant !’’  Bien confus, tout cela, Messire. Ne serait-ce point plutôt votre genou à terre, votre demande de grâce, votre reconnaissance de l’Autorité ? En un mot comme en cent, ne seriez-vous point en train de fall in love ? Quoi que cela pût être, c’était bien agréable !

http://www.youtube.com/watch?v=ZysRUV4gCq0

Le lendemain, aux alentours de 19 heures, le chauffeur de Miss Ann me porta de sa part un poulet – billet galant – dans lequel elle assurait être mortifiée par le fait de ne pouvoir me voir comme promis et être contrainte de s’éclipser jusqu’au matin du samedi. Je faillis étrangler le messager de mauvais augure et examinai son gros cou de taureau pour déterminer comment, lorsque très courtoisement, il me demanda s’il y avait une réponse. Le regardant comme un grain de sable dans mon cosmos, comptant sur lui pour rapporter à la belle mon désintérêt et ma désinvolture,  je répondis en exagérant mon détachement, que non, non, il n’y avait aucun message et aucun problème, avant de le rendre à sa Vauxhall cucul et à son volant à droite ! Non mais !…

http://www.youtube.com/watch?v=-O7PnvVgQvA&feature=related

Samedi matin finit par arriver pourtant et c’est vers 10 heures et demie que la p’tite Anglaise débarqua, portant sous le bras un énorme sous-main comme ceux des étudiants des beaux-arts. Je lui ouvris et après s’être assurée qu’elle ne me dérangeait pas, elle appuya son sous-main contre le mur et me sauta au cou en m’assurant que ’’ Missed you so much’’. Je ne me rappelle pas précisément –tu parles-, mais je crois bien que je répondis.’’ You cannot even imagine how you, you’ve missed!’’  Elle en sourit d’aise et ajouta ’’You’re so cute, my Prince’’ … Dieu du Ciel, si un jour on m’avait dit que j’étais capable de débiter ces sirupeuses niaiseries à une collégienne anglaise… j’en serais mort de rire et n’en aurais, bien sûr, rien cru! 

Elle se dégagea de mon étreinte et prit son sous-main qu’elle étala sur la table. Elle l’ouvrit, while whispering me endearments speckled by ’’my prince’’, ’’my love’’, and so… Elle me demanda de fermer les yeux, de ne pas tricher et après quelques froissements de papier et quelques glissements, elle me permit de regarder !  … Sur un carton de format A1 (60 cm X 85 cm) un magnifique dessin au fusain, représentant … Meuw’ en une espèce de Christ, de face, avec couronne d’épines, to underline your love of humanhood ,  dessin fabuleux dont hélas, une concubine postérieure m’obligea à me défaire… En fait, ce n’est pas vrai quoique ce soit ce qu’elle a cru. Je l’avais donné à quelqu’un qui n’a jamais voulu me le rendre !… Ann attendait mon verdict avec l’anxiété franche et naïve d’un enfant. Ce fut sans parole, mais elle ne me le reprocha nullement. J’avançai vers elle, je la débarrassai de son rôle de cimaise et la pris dans mes bras un long moment, chuchotant à son oreille que c’était très beau, lui demandant pardon pour mes ridicules appréhensions au sujet de son absence des jours passés. En fait, elle dressait mon portrait ! Adorable enfant, pourquoi un tel présent ? Ce à quoi elle répondit que ce n’en était pas un, qu’il s’agissait d’un simple élan du cœur, en fait une envie qui lui avait causé bien plus de plaisir que de peine!

amicus humani generis

Repartant vers la Vauxhall, elle me dit que j’allais sûrement être invité chez elle soon soon, mais que c’était son père qui le ferait ! Ouille ! Mais que voulait dire cette débordante gentillesse de la part d’une famille anglaise de haute lignée à la suite d’une simple conversation sur une critique musicale ? Ayant toujours été aussi clairvoyant que peu prudent, je décidai que je m’en moquais et que j’allais le vivre avec délice et refuser que le petit ange Ann allat seule sur cette terre si pleine de dangers, sans ma protection !

Le quotidien s’égrenait entre nos vies séparées et les moments passés ensemble à se demander pourquoi le sort était si cruel qu’il se crût autorisé à nous infliger la séparation. Que fallait-il donc que je fisse pour garder avec moi, nuit et jour, cette étonnante petite fille à laquelle, pour la première fois de ma déjà riche carrière, je ne trouvais que vertus et qualités. Je pense qu’alors, ce que j’appréciais par-dessus tout en elle, c’était son honnêteté vis-à-vis de la vie. Dans son excellente et peu commune éducation, on lui avait appris que tout était important, le choix d’une lecture comme l’affectation de quelques heures, la visite d’un ami souffrant comme faire du crochet avec sa grand-mère et bien sûr travailler à son diplôme comme s’occuper de son Roi de Cœur. Bonne tenniswoman, dessinatrice plus qu’honnête, musicienne accomplie, lectrice méthodique et profonde, elle était en plus un petit bijou bien agréable et plein d’humour.

Dimanche, elle vint me chercher, oui, oui, en Vauxhall blanche à conduite à droite. Elle me pria d’attacher ma ceinture de sécurité – c’était la première fois de ma vie que j’en voyais une de près – quoique nous fussions assis à l’arrière, et comme je refusais d’obtempérer en souriant, elle me dit que la voiture ne démarrerait pas. En effet, le gros lard de chauffeur attendait, sans le moindre signe d’impatience, les bras croisés, aussi prêt à la négociation qu’une borne kilométrique. Je poussai la plaisanterie jusqu’à lui dire que nous pouvions y aller. Il sourit d’un rire asiatique – poli mais sans expression – d’un air de dire : ‘’N’y comptez pas, Monseigneur !’’ J’attachai donc ma ceinture pendant qu’Ann passait en revue militaire ma mise, ajustant ma pochette, une mèche, époussetant un revers de mon veston plus british que nature. Elle était fier de son boy-friend, et elle tenait à faire savoir, Urbi et Orbi, que Meuw’ était bien à elle et à elle seule, aveu extorquée quelques jours auparavant entre certains  »coussins artisanaux » ci-devant évoqués. Nous arrivâmes et la grille du portail s’ouvrit comme par magie à notre approche, avant que la Vauxhall blanche (…) ne fît crisser ses pneumatiques sur la gravette des allées. Enfin, elle s’immobilisa juste devant l’entrée de la demeure, dans l’encadrement de laquelle apparut immédiatement Sir Marmaduke Thompson, en velours marron et foulard assorti. Le suivait deux pas en arrière le sosie de Margareth Thatcher, alors Tories Spokeswoman c’est à dire porte-parole du Parti Conservateur. Très bien coiffée, blonde à ne plus pouvoir et impeccablement habillée, elle souriait et dégageait une sympathie certaine. Ann était à l’aise, elle ! Elle virevoltait et après m’avoir précédé en courant elle fit une bise à son Daddy Honey puis à sa Sweet Mum, avant de s’improviser Grand Chamberlain et Introducer :

  • Dad, you already know Meuw’. And you Sweet Mum, here is Meuw’.
  • How do you do, Sir? My compliments, Madam.

Et déjà je me penchais pour exécuter un baisemain de campeonato, comme disent les Ibères, qui consiste à effleurer des lèvres le haut du poignet et non à lécher la main présentée. Elle accepta mon baisement avant que de m’attirer à elle et de me faire une bise anglaise, sur la seule joue droite. Elle me dit des choses gentilles, entre autres que mes fleurs, (envoyées la veille comme il se doit) était merveilleuses et me confia qu’elle n’avait jamais pu avoir les mêmes, des roses trémières, de son fleuriste qui ne faisait que dans les roses à  la française, raides et sans défaut, mais sans parfum ni beauté. Je lui promis d’indiquer à Ann l’adresse de mon fournisseur… Puis l’on m’invita à prendre place dans l’un des salons et c’est là que je rendis compte de ma compréhension de la musique anglaise du XXème siècle. Je pense avoir obtenu une mention bien à cet oral car l’on essaya de me piéger sans jamais y parvenir. Le supplice cessa lorsque ’’Sir Marmaduke’’ glissa une erreur volontaire dans l’une de ses assertions et que je le corrigeai de façon réflexe :

  • I beg your pardon Sir, but I guess Walter Piston’s family came from Italy, not from Spain
  • Did they?
  • Yes Sir…

Margareth, la maman, nous proposa de passer à table après une vingtaine de minutes de palabre et un ‘’jus de tomates’’ désinfecté à la vodka Smirnoff, et c’est tremblant d’appréhension que je m’avançai vers l’autel de cette gastronomie tant décriée. Elle m’avait été présentée par Paul Claudel et son humour froid de diplomate austère. Il m’avait donné à lire  que : Devant la cuisine anglaise, il n’y a qu’un seul mot : « soit ! »

Alors, après la Cocky-Leeky Soup, bouillon de poule,  la Pie and Mash, pâtée de légumes divers, qui accompagnait les Jellied Eels, anguilles en gelée et enfin la Banana Custard Pie, tarte à la bananeje confirme le dit de Popaul : Soit !

Mais là n’est pas l’important, car à ma droite, Ann était morte de trouille que je ne régurgitasse tout cela, me connaissant assez exigeant gastronomiquement, et délicat gastro-entérologiquement. J’eus beau la rassurer de moues souriantes, rien n’y fit et mille fois elle se mordit les joues de l’intérieur, dénonçant ainsi sa tension nerveuse. Le repas s’acheva … enfin, sur ce feu d’artifice de la gastronomie britannique que constitue donc la tarte à la banane dont j’ai bien envie de vous donner la recette… Non, rassurez-vous je ne suis pas cruel… Le café fut servi dans le jardin ou des yorkshires couraient en tous sens, jappant autour de la délicieuse Margareth que je complimentais d’abondance avec effronterie :

  • It really was a feasting. Thank you so much.

Ann virevoltait dans le jardin en agaçant les petits chiens, courait avec eux, les caressait, les défiait à toutes sortes de jeux. Son père et moi nous levâmes, alors qu’il embaumait l’air de ses cigarettes Craven A si riches en nicotine qu’elles lui avaient jauni l’index et le majeur ! Très curieusement, il éprouva le besoin de me parler de sa fille qu’il aimait  visiblement plus que de raison pour m’en faire l’article et me demander en quelque sorte de ne pas lui faire de mal, m’assurant qu’elle était saine, honnête, entière et spontanée. J’en convins d’autant plus aisément que c’est vraiment ce que je pensais. Et il conclut en appelant Ann qui accourut aussitôt et à laquelle il déclara qu’étant un peu fatigué, il la chargeait de me faire visiter le salon de musique.

Splendides reliures anglaises

Elle me prit innocemment la main et m’emmena, c’est le cas de le dire, à  l’intérieur de cette étrange demeure. Les bibliothèques genre Sherlock Holmes et Agatha Christie existent bien ! Celle de mon ami Marmaduke Thompson en était une ! Peuplée de livres merveilleux  reliés comme ci-dessus tout au long des interminables rayonnages et dont je puis assurer que mon hôte les avait tous lus. Sa fille chérie m’expliqua le classement chronologique et générique et même comment il procédait, car oui, il avait un plan de lecture. Elle m’affirma que son père lisait en moyenne 3 heures par jour, hors intimité. Elle ajouta que l’écoute de la musique prenait une autre heure quotidienne. Quant à elle, elle ne pouvait guère égaler ces performances, car en sus, elle avait ses travaux de recherches universitaires.

Puis, après un long moment passé à m’émerveiller devant les disques – tous de grandes marques, savamment rangés, je souriais en me posant en fait la question de savoir comment auraient pu faire cet homme-là et son épouse, pour produire autre chose que cette merveille de fille. Je le pensais tellement intensément qu’elle s’en aperçut et s’approchant de moi, sans girie, me donna un délicat baiser. Puis, elle me reprit la main pour m’emmener voir sa chambre. Lorsqu’elle en ferma la porte, je lui demandai bêtement si… euh … elle éclata de rire et me dit, en se serrant contre moi :

  • Mais Meuw’, n’as-tu pas encore compris mes rapports avec mes parents ?  La sincérité absolue, le bannissement de toute hypocrisie, l’échange, le respect, la tendresse et l’amour voilà les bases de nos relations, à l’exclusion de toute autre ! C’est un choix, c’est le nôtre !

Et moi, je me sentais nigaud à l’extrême. La belle reprit :

  • J’aimerais que tu t’allonges dans mon lit et que tu m’y serres fort dans tes bras pour en garder l’image et pour que tu y laisses ton odeur. Sais-tu que tu as une odeur de Saint ? J’ai fait attention, mon Prince, dans ton lit cela ne sent jamais le corps mais … le musc, l’ambre, le santal, la gomme arabique …
  • Ann, n’exagère pas s’il te plait, tu me gênes, rien de tout cela, je me refuse toute étrangeté… toute exception.

Je réalisai pourtant le caprice de la belle enfant, pour son plus grand bonheur. Puis, elle me montra tout dans sa chambre, ses livres personnels, ses premières poupées, son piano droit, et, objet inattendu dans la chambre d’une jeune fille aussi moderne : une machine à tricoter ! Comme je m’étonnais, elle me confia que c’était son coté ’’manuel’’ et qu’elle pensait ne pas être trop malhabile et finit par me demander si je savais qu’elle était la fabricante de tous ses lainages. Je m’extasiais sincèrement et nous ressortîmes de la bonbonnière, main dans la main, nous jurant muettement de ne jamais nous quitter !

Il était 17 heures 15. Five o’clock tea time !… Dans le salon de la verrière, une éblouissante table basse proposait un service à thé d’une préciosité à rendre jalouse la Reine Victoria. Tout autour, étaient disposées des petites assiettes fleuries, pleines de délicieux biscuits au gingembre et d’autres, des micro-sandwiches de… vous savez quoi… Je m’emplis de thé, prenant ainsi le risque de devoir demander la salle d’eau mais … j’aimais vivre dangereusement… Je reluquai Ann qui mangeait sans retenue. Je me délectai de son bonheur simple. Je remerciai le Ciel de me l’avoir ’’offerte’’ et me dis que j’avais malgré moi quelque peu négligé la maman, ce que je m’appliquai à rectifier. Je dédiai donc un plein quart d’heure de mon attention à la fabricante de mon trésor à moi, écoutant avec un émerveillement feint, Dieu me pardonne, ses grands secrets de cuisine dont la recette de l’inénarrable Haggis, dont les Marocains raffolent également (douara, kercha, tguéliya) mais que les Français moquent et nomment ’’la ponse de brebis feurcie’’, depuis que le chansonnier Jacques Baudouin en fit le sketch suivant dans les early sixties

http://lesdurocasseriesdepierlouim.blog50.com/-2-sketchs_de_jacques_bodoin./

Je surpris la main de Marmaduke essuyant ses lèvres et me revint à l’esprit la confidence d’Oscar Wilde :  » Dans la bonne société anglaise, le talent le plus utile est de savoir bâiller la bouche fermée ». Cela me poussa à  demander la permission de me retirer, laquelle me fut accordée après une négociation de bon aloi. Déja Ann était allé chercher son sac et donner l’ordre à son gorille-chauffeur de préparer  »notre carosse ».  Je remerciai chaleureusement, refis le baisemain, remerciai à nouveau et souhaitai revoir très prochainement mes hôtes qui restèrent à l’entrée jusqu’au départ du véhicule.

Mon petit trésor se colla contre moi, me posa mille questions, me fit noter cent choses, m’assura que ses parents m’adoraient, s’amusa du fait que sa maman était conquise et confia que son papa lui avait dit : Meuw’ is really a gentleman. I’m not worried about you… Elle resta chez moi une bonne partie de la soirée, ne cessant de me remercier, de me dire son bonheur, de promettre de m’aimer et de promettre encore de m’aimer encore.

Après son départ, je ne fus pas long à m’endormir, dérangé cependant par une vague mauvaise conscience vis à vis de cet ange rencontré, ma petite anglaise, si facile à vivre, si amoureuse, si fraîche et si pimpante .

L’année universitaire tirait à sa fin, et elle se débattait comme un petit diable pour obtenir de sa prestigious british university qu’elle pût préparer sa thèse  »not far from my lovely prince » et … la vie … Ses parents étaient contents de la voir si bien dans sa vie, dans sa peau qu’ ils juraient avoir enfin trouvé un fils. Les grandes vacances arrivèrent, mais l’imprévisible Al Zahr, la fleur de l’oranger et la chance en arabe, le hasard en français, et the hazard, le risque anglais, s’en mêlèrent.  »Marmaduke »  reçut une nouvelle mutation, une énorme promotion puisque son nouveau poste était une ambassade dans une capitale européenne. Ann m’avait alors remis entre les mains ses espoirs, sa foi, ses créances et ses croyances, me laissant seul juge de l’intérêt de concrétiser cette ébauche de voilier au long cours qui eut pû nous porter vers Cythère, vers l’avenir, vers la vie …

15 ans après, Aéroport de Roissy.

Non, ce n’était pas Daryl Duke faisant un remake des  »Oiseaux se cachent pour mourir ». De part et d’autre d’une frontière aussi absurde que toutes les autres. D’un coté,   Ann, de l’autre Meuw’ … Fulgurance. Nous nous reconnûmes instantanément. Tous deux étions accompagnés. Nous nous fîmes un signe, mollement, tétanisés de surprise et probablement d’envie de pleurer et de sauter par dessus la frontière. Les pleurs arrivèrent heureusement, se transformant peu à peu en rires… Mais hélas,  les tapis roulants étant sans pitié… ils continuèrent à rouler …

God bless you, farewell my delightful Ann…

mo’

 (1) Celle-ci, si seulement 2 d’entre vous la comprennent, moi je me fais prêtre anglican.

 

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