Je ne connais pas un produit plus révélateur de l’imaginaire de notre société. 

Robert Rochefort,  

Sociologue, directeur du Credoc (1), spécialiste du comportement routier.  

J’ai possédé – à l’étranger- bien avant la pandémie, et pour des raisons justifiées et parfaitement professionnelles, un 4X4 de la meilleure marque, du meilleur modèle. J’ai revendu cette chose peu de temps après et affirme donc en parfaite connaissance de cause que  : 

 Un 4X4, c’est laid 

 Un 4X4, c’est inconfortable, 

Un 4×4, c’est d’accès malaisé, 

Un 4×4, c’est difficile à garer, 

Un 4X4, c’est encombrant et peu pratique, 

Un 4×4, çà consomme énormément, 

Un 4X4, çà pollue, 

Un 4×4, c’est cher à l’achat et à l’entretien, 

Un 4X4, c’est un signe ostentatoire de richesse, 

Un 4X4, c’est dans 99,9% des cas totalement inutile.

Je ne suis pas bégueule ni rabat-joie et je crois que je me laisserais bien séduire par l’idée de traverser une de nos médinas à bord d’un véhicule agricole, genre tracteur à chenilles ou moissonneuse-batteuse, pour faire un clin d’œil à Marcel Duchamp et à son urinoir. Mais franchement, circuler dans nos villes à notre époque en véhicule à traction totale, de surcroît  en me croyant séduisant, admiré, jalousé et me sentant le phénix des hôtes de nos voies, faudrait que j’aie renoncé à résoudre mes innombrables problèmes psys ! 

 A l’heure ou la concentration automobile rend malaisé le moindre déplacement et pousse les gens normaux à opter pour des voitures dites ’’citadines’’ de plus en plus petites, le 4X4 en ville, c’est l’aberration dans toute sa splendeur, le non-sens total. Mais hélas, comme mes contemporains n’en sont pas à une déraison près, les ventes de ces machins explosent (particulièrement dans les pays sous-développés) d’une part et, horreur, tout autant parmi la gent féminine, d’habitude moins stupide. 

Zoom sur le phénomène  

Robert Rochefort, le sociologue  plus haut cité, fustige 

cette prothèse de surpuissance du moi, symbolique d’un individualisme sauvage. La métaphore du 4×4 est limpide : la ville est une nouvelle jungle et vous êtes au volant d’un véhicule équipé pour la traverser en conquérant, dans ce rapport de masse et de force qu’est l’embouteillage. (2) 

Pour ceux qui ne sont pas encore complètement réveillés, cela veut dire que les quatre-quatreuses et les quatre-quatreux sont complexés, inconséquents et inciviques. 

 

Affiche  de  l’un des innombrables mouvements citoyens qui luttent contre  la  présence  des  4X4  en  ville, mais dont je n’ai pas trouvé trace chez nous ! 

Laissons le sociologue et interrogeons le policier, témoin privilégié de notre  »urbanité », qui, à longueur de temps respire les exhalaisons pas très réglementaires de nos ferrailles locomotrices et comptabilise les preuves de nos pathétiques comportements et de notre incivisme. Il répond : 

Chez nous, les ’’taxis blancs’’ et les 4X4 sont certainement et de loin les moins disciplinés de nos conducteurs. Ils ne respectent pas la signalisation, ils se garent n’importe où et dans n’importe quelle position. Si l’on peut expliquer facilement le souci des premiers de ne pas perdre de temps et de ’’produire’’ du transport pour pouvoir tenir les prix très bas exercés, on pourrait attendre une attitude un peu plus responsable de la part de ces citoyens privilégiés qui constituent le groupe des seconds. Ce n’est malheureusement pas le cas et comme disait un collègue français, ’’ Ils conduisent comme si le fait d’être au-dessus des autres leur permettait d’être au-dessus des lois…’’ (3)   

La dernière pub d’une marque allemande véhiculant naguère une image de jeunesse et de dynamisme – actuellement en chute libre vers la ringardise, ne signifie pas autre chose. Moyennant achat d’un 4X4 de cette marque, ladite marque vous certifie que vous serez ’’over-all’’, c’est-à-dire, ’’au dessus de tous’’  

Cette marque n’est pas la seule à aider les quatre-quatreux à transformer leur complexe d’infériorité en sentiment de supériorité. Toutes, peu ou prou, tentent de les rassurer sur leur statut social : Ils appartiennent bien au ’’club privilège’’ de la route, intra & extra-muros…  Sur les autoroutes, l’appartenance à ce club leur ouvre l’accès inconditionnel et permanent à l’amodiation des couloirs de gauche. Ils les partageront uniquement avec les chauffeurs officiels, toujours borderline, et les berlines allemandes de modèles récents ! Ce couloir leur permettra de bloquer la fluidité de la circulation, de rouler à Mach2 et d’ignorer les autres et leur sécurité ! Ils sont Tarzan dans la jungle ! Ils sont des surhommes – même et surtout s’il s’agit de femmes ! L’appartenance au ’’club privilège’’  les oblige par contre à  donner le meilleur d’eux-mêmes dans les embouteillages urbains, à prendre d’assaut les trottoirs, les bas-côtés et les fossés, à briser les lignes continues et à se comporter comme s’il existait un ‘’code de la route spécial 4X4’

  

Sur le divan de Tonton Sigmund 

Pour faire des guilis à leurs démons, je rappelle que le KAT-KAT est le successeur d’un véhicule de guerre et de brousse. Il est donc forcément conduit par une irrésistible brute, au visage buriné par l’aventure et marqué par une guère plus résistible cicatrice. Nos minets quatre-quatreux sont donc persuadés d’être John Wayne, Crocodile Dundee, garanti ’’pur bush australien’’, pas lavé depuis la dernière saison des pluies, ou, à tout le moins, cascadeur de série ’’B’’. Or, de cet héroïsme, pas plus que de beurre en broche ! Ils sentent en fait le parfum industriel et n’ont d’assurance , dans la vie civile, celle du ‘’peuple à pieds’’ que celle de leur trésor garanti ’’tous-risques’’. La vérité est encore plus désobligeante. Me croyez-vous homme à la cacher ? Que nenni ! Madame, Monsieur, vous, héros perchés de nos bousculades citadines, oyez, oyez :  

 

 Tarzan Par Walt Disney 

Selon les psychologues, psychanalystes et psychiatres, vous seriez de grands enfants jouant encore à ces jeux masculins débiles dont le principe est toujours d’exercer un pouvoir sur les autres, par quelque moyen que ce soit, de nier cet autre qui est un obstacle à la satisfaction de vos caprices, si futiles soient-ils. Dans notre aujourd’hui à l’affect étique et déliquescent, pour ne pas sombrer corps et âme dans l’insignifiance, vous choisissez un véhicule différent car pour prouver votre existence (pour obtenir l’inénarrable ‘’certificat de vie’’), vous ne pouvez produire vos autres possessions et preuves de possession qui elles, sont immeubles. Le KAT KAT est votre voiture publicitaire et même votre carte de visite : Regardez comme j’existe ! Et malheur à qui tente de m’en empêcher ! VIVE MOI ! 

En fait, vous ne pensez qu’à vous mettre au devant de la scène, d’être donc, au sens étymologique, obscènes

 

 Le fantasme du quatre-quatreux : Eradiquer l’obstacle 

Après avoir rappelé à voix basse que le monde traverse une effroyable crise spirituelle, morale,  économique, énergétique et écologique, osons demander à la secte quatre-quatreuse ’’quid de l’avenir’’. On me rapporte que çà et là, dans les grandes capitales, on lapide ces gros insectes nuisibles lorsqu’ils apparaissent en ville, on en raye les flancs rebondis et lustrés, on leur crache dessus et on en insulte les pilotes, au point que les constructeurs, surchargés d’invendus, en baissent les prix et en font des promotions ‘’folles’’ dans les pays non encore sensibilisés aux problèmes d’écologie, le nôtre par exemple. Parallèlement, ils réfléchissent à grands renforts d’études d’une sophistication folle pour extraire jusqu’à la dernière pépite du filon. 

 Samuel Lepastier, psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris et praticien attaché de l’hôpital la Pitié-Salpêtrière, spécialiste des comportements sociaux, décèle dans la réflexion des spécialistes et les prémices de leurs attitudes futures une volonté claire de féminisation de la cible. Le KAT KAT va maintenant s’intéresser plus spécifiquement aux femmes. Les plus grandes marques s’appliquent à adapter leurs nouveaux modèles aux femmes et pour notre psy, rien là que de très logique. Ecoutons-le : ’’Les hommes conduisant un 4×4 sont dans une revendication machiste aux symboliques pourtant très féminines : le contact à la terre via les roues motrices, l’exaltation des valeurs de la nature… Je ne peux donc m’empêcher de voir beaucoup de féminité dans cette démarche si démonstrative d’affirmation virile’’ … J’adore !… Pratiquement, ces affirmations ont déjà donné des résultats concrets : 

Nos ’’épouses soumises et inféodées’’ comme les qualifient la psychanalyste Raymonde Hazan ’’ont au fond toutes la même motivation. En conduisant ces voitures longtemps liées à des valeurs masculines fortes, elles ne sont pas dans une pseudo-intrusion sur le territoire des hommes, elles ne se mettent pas en concurrence avec eux, mais partagent le même espace, gèrent la même puissance, ce qui les érotise beaucoup plus.’’ (4) Bon, Tata Raymonde n’ose pas aller jusqu’au bout de son raisonnement, mais je pense que ceux qui ne baillent pas auront compris … Nul besoin d’en rajouter. 

 Ben si, moi, j’en rajoute et je partage pleinement l’avis de ceux qui voient dans ces voitures détournées de leur utilité première et de leur raison d’être – un transport utilitaire particulier qu’ils affectent à d’autres fins, un besoin de sécurisation, de surprotection, et de prolongation d’une jeunesse supposée, ils démontrent qu’ils sont bien de ces enfants qui refusent de quitter le domicile parental, grands dadais de 30-50 ans non encore sevrés et/ou fragilisés par une vie dont ils ont peur. 

La quatre-quatreuse et le quatre-quatreux ont un besoin irrépressible d’afficher leur standing par une image propre à susciter l’admiration d’une puissance supposée, sans rapport aucun avec la fonction utilitaire. Et nos ’’Macadam- Tarzan’’ ressentent certes l’envie de traverser la jungle en sautant d’une liane à l’autre,  ne craignent rien d’autre que la rupture de la liane… 

  

 Avec mon p’tit ‘ KAT-KAT’, j’avais l’air de quoi, ma mère
Avec mon p’tit ‘ KAT-KAT’, j’avais l’air de quoi ? 
 

po. Georges Brassens

Je vais clore cette petite épître diagonale des minutes du procès de ces adulescents pas très civiques par un mot mal élevé ! Cela ne me ressemble guère, on me le concèdera. Circonstance atténuante, il n’est pas de moi : Il est extrait d’ un dessin humoristique datant de … 1970 de l’excellent Bosc, dessin  qui lui avait valu  le Grand Prix de l’Humour Noir et qui m’avait fortement marqué.  

A tous les quatre-quatreux urbains qui m’infligent  le show ridicule de leurs possessions, le défilé de leurs torts et de leurs travers, qui m’en font courir les risques et ingurgiter la pollution, voici ma réponse  ! 

  

mo’ 

(1)    Credoc : Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie 

(2)    http://www.psychologies.com/Planete/Societe/Articles-et-Dossiers/La-folie-du-4×4 

(3)    Entretien privé 

(4)    http://www.psychologies.com/Planete/Societe/Articles-et-Dossiers/La-folie-du-4×4

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