Du fin fond d’une mémoire désastreuse, comme d’un coffre  de vieilleries scellé par des toiles d’araignées et l’oubli, je sors une cape de satin noir à col relevé duquel pendent deux cordelettes de fermeture. Je l’époussette et en fais fuir un nuage de poussière sourde. L’épais silence n’est  rompu que par le rai de lumière qui fond de l’étroite meurtrière par laquelle le soleil tire des flèches molles. Entre autres trésors, cachées dans une petite boîte de carton, de fausses canines jaunies rappellent leur propriétaire, Vladd TEPES, voïvode de Valachie, délicat gentilhomme qui avait le vilain défaut d’embrocher les misérables qui lui déplaisaient, alias Vlad l’Empaleur, plus connu sous son nom romanesque de Comte de Dracula !

mo’, faiseur d’histoires depuis les temps anciens ou se sont déroulés les faits qu’il s’en va vous conter, a déjà confessé ici-même qu’en sa jeunesse, il n’affectionnait rien tant que’les sanglots longs des violons’’ de l’hiver, la couleur noire, l’esthétique gothique et les déguisements évoquant l’étrange et le surnaturel. Il faut vous rappeler qu’il lisait  »Planète » de la première à la dernière ligne.

Les premiers films dits d’horreur faisaient alors florès et lui, qui avalait à la régalade de pleines gargoulettes de la poésie la plus pure, ne dédaignait point fréquenter ces salles obscures ou ‘les cris aigus des filles chatouillées’’ dans la salle le disputaient aux cris rauques des vampires sirotant à l’écran,  sans paille, l’hémoglobine énergisante d’une jeune fille en fleur!

Ce goût quelque peu vulgaire avait bien une raison, non ? L’addiction à ces outrances grand-guignolesques parait bien indigne de ce délicat damoiseau imbibé de belles lettres, lui que l’on imaginait plus aisément en Tityre joutant contre Mélibée qu’en Dracula saignant au cou quelqu’oie blanche ! Et bien oui, il y avait une raison…

A l’époque concernée, les jeunes hommes accédaient à l’âge adulte en ployant sous le poids d’un tombereau d’hormones en ébullition qui en tenaient éloignés les seuls humains dont ils souhaitaient la présence : les jeunes filles de leur âge, et si possible,  must des must, consentantes pour  jouer à papa-maman.  Mais celles-ci ne leur accordaient ni même ne leur prêtaient la moindre attention sur ce chapitre, du moins en apparence et l’on appelait ’bon motif’’ la seule et unique perspective du mariage. Les demoiselles étaient  fabriquées en série, sans aucune option, et ne pouvaient donc répondre aux sollicitations masculines, quelles qu’elles fussent, que par CA VA PAS, NON ? Selon l’origine du modèle, les poupées étaient programmées pour dire :  »Are you crazy?  », ou alors : » Tsatteti ? » ou encore :  » Mais t’es fou ? ».   Oh, de petites chatouilles et de grandes papouilles passaient bien, de temps à autre le filtre de la censure, mais c’était très rare.  Et même lorsqu’enfin, malgré cet invraisemblable parcours du combattant,  un jour, la gloire arrivait, les audaces étaient vite tempérées par les  précautions à prendre pour ne pas être parents quoique acnéiques et mineurs. Ces précautions relevaient de la punition, de la torture, du sadisme et du masochisme. Elles ne protégeaient nullement ’’les fauteurs’’ de troubles du sommeil et d’une angoisse d’environ 24 jours par cycle de 28 jours… Le trouillomètre indiquait clairement ZERO  et le théorème le plus connu des ados d’alors était celui d’ Ogino & Knaus, inénarrables humoristes  méthodiques,  qui trouvèrent tout seuls, comme des grands, que l’arme absolue contre les grossesses non désirées était l’ ’’abstinence’’…  Remarquez que même les parents se heurtaient encore à la bêtise des adversaires de la Loi Neuwirth et autres, pour ne parler que de la France. Bref, question bagatelle, c’était ’’tintin et tricotin’’ et la simple indiscrétion de l’échancrure d’un corsage se traduisait par deux ou trois nuits blanchies par des rêves garantis  »zéro tique ».

Cette digression est bien trop longue et je m’engage à en inscrire le sujet dans un prochain programme d’histoire des civilisations.

Mais je sais que j’étais privilégié, je l’avoue, grâce à ma face d’angelot inoffensif et je dois avouer de plus,  que dans mon biotope, l’on fréquentait bien plus aisément les filles. J’évoluais effectivement, par choix personnel, dans un environnement œcuménique, de mélange de races et de cultures dont chacune m’imposait l’observance de mille règles supplémentaires ! Bref ! Il me fallut bien du talent et de la malice pour arriver à l’âge adulte à peu prés indemne de freuderies malgré mes fredaines, et résister vaillamment à l’immonde appariement précoce ou forcé. Cependant, pas moins idiot que mes congénères, je perdis ma liberté à 30 ans, âge ou précisément elle devenait enfin épanouissante.

Bon … laissons cela, voulez-vous ?

’Nécessité l’Ingénieuse
 Me  fournit une Invention’’ 
 
 
 

Un ’’truc’’ génial, découvert par hasard comme beaucoup d’inventions capitales en ce bas-monde, me permit de faire une belle prise et je le révèle aux jeunes d’aujourd’hui pour qu’ils cessent leurs quolibets quant à nos dons cynégétiques et pour leur montrer que rien ne nous fut facile. En plus de nos qualités plastiques, il nous fallait réfléchir, observer, établir des stratégies.

Le phénomène d’attraction-répulsion provoqué par la peur chez les femmes … et les femmelettes est une survivance du besoin de s’inscrire dans une structure ou elles chargent généralement l’homme de la mission de leur ’’défense’’. Il semble que ce qui provoque le plus surement la peur chez nos compagnes, ce soit la sensation de perte ou d’annulation de cette inscription. Comme si l’homme parvenait à les persuader que sans sa protection, elles n’étaient même pas viables. Magnifique démonstration de l’utilité des souteneurs dans la jungle urbaine … et rurale … Comme si l’homme exigeait d’elles qu’elles aient peur. Condamnées à jouer le rôle de bêtes de somme, d’objets de plaisir, d’unités de  reproduction et de centres de logistique, elles étaient contraintes de manifester bruyamment leur infériorité pour rassurer et Magnifier leur Charles, lui Fleurir la barbe, et se blottir contre son sein doux en le suppliant de leur faire une vie d’ange.  Ainsi donc allaient les dames et les choses.

L’une des applications que je fis de ces riches observations est que j’invitais mon prospect de l’époque, une jolie brunette aux yeux de miel et au sourire beau comme une blessure,  à aller voir avec moi l’un des premiers films d’épouvante qui passa dans notre cité : Dracula.  Réputée farouche,  cette ‘imprenable citadelle récalcitrait fortement face aux attaques masculines, d’où qu’elles provinssent. Elle accepta néanmoins mon invitation car m’avoua-t-elle plus tard, moi, j’étais différent.

 

J’étais vêtu, cet après-midi-là, d’un élégant pantalon tête de nègre et d’un pull-over  ivoire en mohair, cette laine de longs poils de chèvre angora, extrêmement douce, que les hommes portaient également à cette époque-là.

J’ai du être attentif au film un bon quart d’heure ! Mais franchement, il me barbait superbement car mes lectures dans ce rayon de la fiction d’épouvante ne descendaient jamais en dessous de Poe et Lovecraft. Fort heureusement, sur l’écran, les paysages nocturnes de Transylvanie, les hurlements sinistres et les mines patibulaires eurent tôt fait de nous plonger dans le vif du sujet. Je sentis mon joli petit hamster craintif  lâcher quelques couinements de peur et, serrant son mouchoir blanc dans sa main contre sa bouche, lorsque la panique arrivait, elle osait avancer la main vers mon bras, puis elle se rétractait dés que la tension scénique diminuait.

La vraie peur finit par arriver et enfin, elle osa se saisir de mon bras et s’y accrocher comme une moule à son bouchot. Relâche. Puis nouvelle approche, puis nouvelle relâche. Evidemment, en bonne vraie peureuse, elle fermait fort les yeux pour ne rien voir, avant de les rouvrir aussitôt pour ne rien perdre du spectacle…

Enfin, lorsque les canines de Christopher Lee se plantèrent dans la gorge virginale de sa victime, ma mignonne enfouit son visage dans le mohair de ma manche gauche. C’est le moment que je choisis pour me dégager et l’entourer de mon affection, de ma protection, de mes intentions et de mon bras ! Elle resta ainsi blottie contre moi un bon moment pendant que ma main tentait de la calmer, en pratiquant sur son académie un doux massage relaxant. Elle ne cessait de fourrager dans les longs poils de mon mohair en m’offrant avec une avarice révoltante, une bien douce caresse.

 

Lorsqu’après 1 heure et 22 minutes, le Comte fut jeté à terre, et qu’il se mit à se désintégrer et se pulvériser à la lumière du jour comme tous les vampires de bonne famille , le mot FIN apparut à l’écran, la salle s’éclaira et laissa paraître des visages trempés de sueur, des yeux rougis par les pleurs, des rires jaunis par la peur. Ma mignonne n’était guère plus présentable et arborait un rictus penaud. Sa demande d’excuse prit la forme d’un beau sourire à faire fondre un iceberg, elle enfouit une nouvelle fois sa tête dans le doux mohair en se serrant contre moi, signant ainsi le  »bon pour acceptation de fonction »  consistant en l’occupation temporaire du trône prestigieux de ma Dame de Cœur.

 

Je lui pris les mains et les embrassai avant de la serrer contre moi. Ce faisant, je constatais que l’une de ces menottes tenait une pleine pelote de … mohair ivoire…

 mo’

 

Publicités