En quelle année était-ce ? Je ne puis en avouer que les 3 premiers chiffres, le quatrième s’étant égaré dans les recoins de ma mémoire. 196. Par déduction et état de rapprochement, j’avancerais que cela se passait entre 1965 et 1970. Puis, bon çà va, faut pas exagérer non plus, hein, à quoi servirait la datation au carbone 14 ?

 

La maison paternelle était encore riche de 3 jeunes filles à marier, et il était aussi facile de les aborder que de commettre un hold-up au musée de Topkapi. Mes sœurettes étaient de grande beauté et constituaient sans doute les partis les plus en vue du Pays, grâce à cela et à une éducation proverbiale enchâssée dans un écrin de pureté totale. Oui, elles étaient plus que belles, naturellement. Père les protégeait néanmoins des dragueurs et du diable par l’interdiction de tout maquillage et même de tout artifice qui pût contribuer à les rendre remarquables, donc courtisées. Pauvre Papa, il n’avait pas la tâche facile, vraiment : Entre la grande merveille aux yeux bleus, blonde comme un soleil, la brune aux yeux qui ne doivent pas être étrangers à la fonte des glaciers et la châtain-clair qui déclenchait des émeutes sur son passage, il avait fort à faire, malgré l’irréprochable candeur virginale de ces demoiselles.

Les deux dernières savouraient les délices d’une scolarité plus qu’honnête, mais évidemment circonscrite dans le périmètre déterminé par les jupons de ma maman et le champ visuel de mon papa. Quant à la blonde, l’aînée des trois, elle faisait mille et une choses, ayant décidé, comme en préscience, de vivre deux fois plus intensément que tout le monde. Elle s’occupait des petites, elle aidait le papa dans ses affaires et, véritable pile électrique, elle co-régentait la maison sous tous ses aspects en attendant qu’on lui présentât l’heureux gagnant qui allait partager sa vie et bénéficier des millions d’étoiles de bonheur qu’elle produisait en permanence. Pour ses déplacements – intra-urbains, rassurez-vous – le ’’Pater Noster’’ lui avait acheté une voiture Citroën 2CV, probablement pour ne pas aggraver sa flamboyance. Mauvais calcul car la Blonde explosive devint vite la superstar des Ponts & Chaussées de la ville. Le bruit très caractéristique de moulin à café du véhicule annonçant l’arrivée de ma sœur faisait que les gens se dépêchaient de monter sur les trottoirs, certains par prudence, et d’autres pour l’admirer à loisir et même l’applaudir de temps à autre. Connue et saluée par tous les agents de la circulation, elle bénéficiait d’une espèce de passe-droit qui l’autorisait à se garer n’ importe où et en énième position, car il était vrai qu’un cœur immense lui faisait prendre souvent le rôle de brancardière, ambulancière et autres serveuses civiles.  

 

Elle gérait son véhicule de main de maître et qui le lui empruntait devait la rétribuer sous forme de plein d’essence… Elle l’astiquait et en ornait le tableau de bord, selon son humeur, de fleurs, d’images ou d’un gadget amusant.

 

Je me rappelle …

 

La famille était en vacances aux bains de mer pour fuir les températures caniculaires de notre ville ou mon père dut cependant retourner précipitamment pour régler quelque problème urgent. Sachant l’immense effort que cela représentait pour lui et le risque conséquent pour sa santé, je lui proposai d’y aller à sa place, ce qu’il accepta en m’abreuvant au passage de bénédictions diverses.  Mon véhicule personnel étant en grande révision il fut décidé que je prendrais ’’la Deuche’’ de la blonde sirène qui me servait de sœur. A l’heure prévue pour le décollage, elle m’imposa une check-list et me prodigua les conseils les plus divers et variés pour faire un agréable voyage et lui rapporter son engin en bon état. Puis, m’étant ravitaillé en eau, limonades, sandwiches et cassettes de musique, je m’élançais gaiement sur la route déjà chaude à 6 heures du matin …

 

J’avalais le long ruban d’asphalte à la vitesse vertigineuse de 70 kilomètres /heure, et la brave bête ne semblait guère souffrir… Je traversai les agglomérations sans décélérer et me dis que j’avais vraiment exagéré la crainte de ce charmant périple. Ayant révisé les œuvres récentes du triumvir de la chanson d’alors, Ferré, Brassens, Brel, je consultais le chronographe officiel qui m’indiqua qu’à mi chemin de mon voyage de 300 kilomètres, j’avais ‘’mis’’ à peine  4 heures. Pour garder un bon moral, j’évitai de me préciser  que la moitié restant à parcourir était 100 fois plus difficile, tant par le relief que par l’heure (11h – 16h), et la température (40° à 45°C) hors de la navette spatiale, et 5° de mieux, dedans!

L’appel à la prière dans les 3 religions révélées

 

’’Rossinante’’ allait bien et le bruit aigu de son moteur tournant à plein régime était impressionnant de régularité. Pour passer le temps, je dissertai en moi-même sur les préjugés bourgeois et ridicules et me mis à me prouver que la Deuche était la parfaite illustration d’un progrès technologique acceptable pour le plus ronchon des écologistes. La ’’Deuche’’ c’est un concept-car particulièrement heureux puisque mélangeant le nécessaire et le suffisant, l’utile et le moral. La chaleur commençait à être écrasante  et l’air à se raréfier. La vitesse diminuait et je tournai maintenant à l’allure de Mach 0,041, soit 50 kilomètres/heure à pleins gaz, c’est à dire accélérateur coincé au plancher… Je plaignis les moissonneurs courbés sous le soleil harassant et me dis ‘’vivement l’Angélus’’  pour leur permettre de souffler. Moissonneurs,Courbet… L’angélus ? 3 fois par jour ! Comme le barekhou ! Et bien attendons l’adhane du muezzin, c’est 5 fois par jour ! Aidé par la grisante température qui estompe la raison, je comparais les revendications des religions, leurs grandeurs et leurs servitudes.

 

La fatigue me gagna peu à peu et une halte s’imposa pour me permettre une opération naturelle de métaphysique des tubes. Pour ne pas me laisser engourdir par le repos, je repris mon voyage… Arriva l’heure redoutable de la sieste, heure funeste à qui m’en prive ! La Deuche étant un véritable four, et même si ventilée  par les disjonctions de la fine tôle qui figurait la carrosserie, on y cuisait. J’avais alors atteint les hauteurs qui surplombent la capitale ismaélienne.  La Deuche avançait pratiquement au pas, refusant d’abandonner, de déclarer ‘’forfait’’ mais faisant sentir la baisse de son régime, la suffocation. Je ne lui donnai pas l’occasion de se plaindre et prévenant toute protestation de sa part, je lui tins à peu près ce langage :

 

Bonjour Madame Deux Chevaux,

Vous êtes certes jolie,

Et tout cela est bien beau,

Mais sans mentir

Si votre tirage

Aggrave mon surmenage

Je vous pousse du haut de ce précipice

Et continue mon chemin pedibus cum jambis !  

 

Elle frissonna de peur et je sentis son gros derrière se convulser pendant qu’elle maugréait son évident mécontentement. Nous restâmes ainsi quelques minutes sans nous parler, après lesquelles, pris de remords, je décidai de faire la paix avec elle. Et, lui essuyant le pare-brise floqué d’une myriade de cadavres d’insectes divers, je lui demandai pardon et lui proposai un jeu. Sa joie s’exprima par une généreuse pétarade et nous commençâmes aussitôt.

 

Sans même ralentir, je passai sur le siège du passager, et laissai la place  du chauffeur vide. Je continuai mon chemin, l’accélérateur bloqué par un linge et le volant tenu en son point le plus bas, de ma main gauche, invisible pour quiconque hors de la voiture. Ainsi, lorsque nous croisions quelqu’un, il écarquillait les yeux et se retournait plusieurs fois pour vérifier qu’il n’avait pas la berlue. Miss ’’Deuche’’ roulait sans chauffeur mais avec mézigue comme passager, un passager volubile qui faisait mine de démontrer quelque chose à … un fantôme. Je ne risquais vraiment rien à l’allure à laquelle nous avancions, mais l’effet sur les témoins était garanti ! Au cours de ce trajet mémorable, je vécus plusieurs anecdotes :

 

Un ânier voulut avoir le cœur net du spectacle insolite et, se croyant au Prix de l’Arc de Triomphe, piqua des deux les flancs de son grison pour essayer de me rattraper. La lutte fut acharnée mais je coiffai Cadichon trottinant au poteau, une bienheureuse pente m’ayant aidé en vérité pour cela. 

 

Un car plein de pauvres gens agitant des cartons et des foulards pour supporter la chaleur me dépassa pour ralentir une vingtaine de mètres plus loin, me laisser passer pour percer le mystère du véhicule sans chauffeur.

 

D’innombrables automobilistes ajustèrent leur rétroviseur comme on essuie ses lunettes.

 

Enfin, la plus piquante de ces anecdotes, mais sans doute la moins drôle aussi, une voiture rapide me dépassa dans un grondement de turbopropulseur  pendant que sur conseil de la passagère, le chauffeur se retourna brusquement, provoquant l’embardée du véhicule qui quitta la chaussée et s’en fut sur le bas-côté botteler la paille dans un nuage infernal de poussière. Miss Deuche et moi ralentîmes et le laissâmes revenir sur le droit chemin pour repartir encore plus vite, sans doute véxé par son manque de maîtrise. Je ne voulais rien moins que d’avoir à fournir une quelconque explication de ma balade bucolique. 

Aux approches de mon point de destination, toujours en passager et parlant seul avec force gestes démonstratifs de ma main droite, je continuais à éclater de rire chaque fois que je piégeais un curieux avec le surréalisme de la scène… Au point ou se dressait naguère une cantine routière, deux pauvres gendarmes devaient payer là  une sanction administrative pour au moins  »tentative de rébellion ». Par ailleurs, pour qu’ils se trouvassent ainsi au beau milieu de la route par les 48°Celsius de la température qui régnait, il fallait que quelqu’un les eût prévenus qu’un dangereux criminel se promenait à bord d’une soucoupe volante sans pilote ! Il me fallut regagner le siège du chauffeur, serpenter et me contorsionner assez habilement sans m’arrêter ni dévoiler mon stratagème. J’y parvins et passai tranquillement près des maréchaux, leur envoyant un coucou de la main, style Alphonse Daudet :’’ Bonjour braves gens, je suis l’ami dont Ducon vous a signalé l’étrangeté’’. Ils s’empressèrent de regagner l’ombre chétive d’un eucalyptus grillé, en maugréant contre leur naïveté. 

Déjà à ma gauche se profilait la masse rassurante du Zalagh. Je bus alors ma huitième bouteille d’eau. Le fait de devoir l’évacuer ne me posait aucun problème ni me mettait en retard car j’avais appris à le faire sans m’arrêter !… Non, non, il y a des jeunes filles dans la salle, je ne raconterai rien !

 

Enfin, au détour d’un virage de 7 kilomètres, ma bonne ville s’offrit à moi, lasse, basse, écrasée de chaleur, paisible et apaisante, et rien ne pouvait plus m’arriver, ni à moi  ni à la Deuche dans laquelle mille et un passants cherchèrent ma blonde sœurette et ne trouvèrent qu’un grand dadais, riant de son rire de Tom Sawyer exotique, oreilles chassant les mouches, tout entier dédié  à sa seule passion, la ’’magnificence théâtrale’’, avec ou sans spectateurs …

 mo’  

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