Plusieurs fois dans ma vie, souvent même, l’argent m’a fait défaut. N’aimant pas la guerre et pas davantage son nerf, horripilé par tout ce qui peut ressembler à une compromission, je n’ai jamais rien fait pour le garder et encore moins, le faire fructifier. Je bats même en la matière, à mon âge, quelques records qui intéresseraient probablement l’édition du 1er  avril du magazine Forbes.

 

J’habitais la grand’ ville ou je m’en fus ouvrir quelques entreprises bien pensées, utiles et juteuses qui connurent le succès et me dotèrent de confortables pécunes, lorsqu’un bipède qui était mon anti portrait quoique mon associé, m’offrit généreusement de m’en délester, dans le souci de me rendre indépendant par rapport aux tracas matériels et à la gestion de patrimoine. Refusant d’ajouter les tracas de la justice humaine à la vilénie de mon charognard, je n’élevai pas la moindre protestation et, remerciant pratiquement mon dépeceur pour son aide amicale et désintéressée, je décidai simplement de déserter le territoire, comme c’est la loi dans la jungle ou la savane : libérer les lieux de ma présence ! Adieu la grand’ ville, retour vers des cieux plus cléments ou je pourrais me prélasser dans l’anonymat et ne pas recevoir le pire témoignage de l’intérêt des autres : l’abominable pitié.

 

J’abandonnai donc mon appartement cosy et ma voiture de sport, mon agenda à faire pâlir de jalousie Eddy Barclay, et mes douces amies. Je demandai à ma gentille sœurette, la blonde explosive – déjà citée, de me prêter son véhicule – déjà décrit, une improbable Citroën 2CV, en plus mauvais état encore que mon compte bancaire à ce moment-là ! Oublié au fond d’une remise depuis des lustres, le véhicule, malgré sa légendaire résistance, était au bout du rouleau et ne répondait plus guère qu’à deux ordres : MARCHE & ARRÊT. Toutes les autres commandes n’étaient plus que de sobres décorations ou des réminiscences de services proposés à l’origine par Dédé (André Citroën) mais hors d’usage depuis belle lurette. N’était-il jusqu’au frein dont la fonction devait être assumée par une négociation délicate, mettant en œuvre le frein moteur et la topographie des lieux traversés… Décélération et obstacle ou frottement se liguaient alors pour stopper ’’le bolide’’.

 

J’y chargeai néanmoins les guenilles rescapées de mon erratique cursus, celles en tout cas auxquelles me liait un sentiment quelconque et je jetai sans pitié tout le reste, quoi que ce fût ! C’est ainsi que je me retrouvai, à compter de ce jour, dans l’incapacité de prouver, par exemple, que j’aie jamais mis les pieds à l’école ! Qui dit mieux ? Oui, j’ai jeté toutes les preuves académiques de mon immense savoir ! Si ce n’est pas du Van Gogh, du Bernard Palissy, çà … ! Par contre, je pris grand soin d’une tôle bombée sur laquelle je fabriquais et cuisais moi-même la pâte à bricks ! Ainsi délesté et soulagé, sans même me retourner, je m’en fus vers ma vie, plantant là mes épiciers et mes notaires ! Et la fulgurance du ’’Saut du Tremplin’’ de Théodore de Banville m’aveugla. Je me l’offris en accompagnement d’un formidable coup d’accélérateur libérateur comme un coup de rein …   

…’’Frêle machine aux reins puissants,
Fais-moi bondir, moi qui me sens
Plus agile que les panthères,
Si haut que je ne puisse voir,
Avec leur cruel habit noir
Ces épiciers et ces notaires !

« Plus loin ! Plus haut ! Je vois encor
Des boursiers à lunettes d’or,
Des critiques, des demoiselles
Et des réalistes en feu.
Plus haut ! Plus loin ! De l’air ! Du bleu !
Des ailes ! Des ailes ! Des ailes !’’ …

…  Back to being me again
With all my precious freedom, my precious, precious freedom …  

http://www.youtube.com/watch?v=PPk5wHb8UPo

… » Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté »…

Je me récitai ces classiques à voix haute, pour savourer ma liberté recouvrée grâce à un revers de fortune. J’étais léger, j’étais heureux et aussi excité qu’un enfant allant à la plage : plus d’habits, plus de corsets, retrouvailles chaleureuses avec le liquide amniotique : la mer !… Oui, j’ajoutai  ’’Homme libre, toujours tu chériras la mer’’, bien sûr. J’atteignis ainsi les cheminées des usines du quartier industriel… Je fis preuve d’un incroyable civisme, d’une impensable urbanité, laissant passer les gens pressés, honnêtes ou non, les ’’macadams cow-boys’’ et les petits vieux en promenade, proposant la priorité à mon prochain et aussi aux brutes épaisses. Réconcilié avec le monde, j’étais. Souriant béatement, je baignai néanmoins dans les odeurs d’huile de lin chaude, de savon, de poussières de ciment et de gaz d’échappement…

Un peu plus loin, devant un bureau de poste, sur le bord du trottoir, une demoiselle à la silhouette interdite aux moins de 18 ans, le pouce levé, proposait sa compagnie aux voyageurs solitaires et attentait à la pudeur chaque fois qu’elle n’observait plus une verticalité de fil à plomb : elle faisait du stop, légère et court-vêtue, ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, micro-jupe et souliers plats ! Mais moi, ces Perette-là, je n’y goûtais jamais, malgré leurs généreux pots au lait, ayant toujours été en satiété sans recours à leur expertise … Et ce jour-là, faisant ma révolution culturelle exactement en même temps que mon ami Mao Tsé Toung, je me découvris chinois : tout sourire et grande détermination …

Et pourquoi serait-ce mal que de payer un plaisir, un sourire, un soupir ? N’en est-il pas ainsi, en fait, toujours et partout? Abrités derrière nos ’’Himalaya’’ d’hypocrisie bourgeoise déculpabilisante, sommes-nous le moins du monde autre chose que des consommateurs qui paient ’’la compagnie’’ ? Lieu commun ridicule à force d’êvidence ! Alors moi, mo’, tout frais ruiné et ivre de liberté, ce jour-là, je décidai de cueillir cette fleur d’asphalte qui se proposait à moi. Je stoppai mon véhicule en en frottant la joue droite contre le trottoir selon la méthode ci-dessus exposée, et je descendis pour saluer mon illustre passagère, lui ouvrir la porte du carrosse et la débarrasser de son baise-en-ville.  Incorrigible mo’, aussi inconscient au fond que sérieux en apparence. Inconscient non, mais disons, déraisonnablement optimiste et ouvert à la vie. Et hop ! En voiture s’il vous plait, le tramway nommé …   »Désiré » va vous mener vers la vie !

Au fait, j’ai omis de vous informer d’un petit détail auquel vous, vous allez surement donner de l’importance : je n’avais pas un sou vaillant, mais pas un, ni même un demi d’ailleurs. Pas une piécette, pas le moindre billet et encore moins un de ces moyens de paiement qui n’ont d’autre valeur que celle qu’on y inscrit soi-même et ont l’avantage de pouvoir être en matériaux divers, dont le bois : les chèques ! J’avais tout détruit, dans une espèce de transe rageuse et purificatrice ! C’est une ivresse d’une rare qualité que d’être nettoyé de toute trace d’argent, je vous le jure. Essayez donc !

, mais enfin, mo’,  sois raisonnable ! D’accord, l’air n’est pas encore payant et l’eau fraiche non plus, mais  sinon, la vie est une machine à sous : point d’argent, point de suisse … ni rien d’autre ! Tiens, par exemple, un véhicule, même une 2CV antédiluvienne a besoin d’essence, donc d’argent !

Et oui, c’est hélas vrai et cela constituait même le seul point noir de ma situation. Bon, et alors ? Non, non, loufoque mais pas fou ! La jauge du carburant indiquait que je pouvais aller au bout du monde, or pour moi,  il fallait juste parcourir les 100 kilomètres qui me séparaient de mon premier point de chute dans ma nouvelle vie : la capitale, ou logeait messire puîné, boursier, donc menant grand train !

J’étais aussi habile dans l’art de  courtiser la noble, la bourgeoise, la prolétaire et même, je le jure- en tout bien tout honneur, l’ecclésiastique, que j’étais ignare, par manque de TP,  pour conter fleurette à une professionnelle de l’extase. Alors je la regardai, lui souris et lui demandai avec un regard de velours et un sourire ’’Eddy Constantine’’ :

’’Comment t’appelles-tu, mignonne’’ ?

Ca flashe, hein, avouez ! Elle rajusta son assise en tirant sur sa micro-jupe, avant de me dire avec un accent lourdement  »terroir » :

’’Cathy !’’

Je faillis m’étouffer de rire et choisis comme toujours en pareille circonstance le second degré qui consiste à jouer à l’imbécile lorsque je veux traiter quelqu’un d’imbécile, justement.

’’Petite farceuse, va, ce n’est pas vrai. Allez, sois gentille, comment t’appelles- tu ? Regarde mon permis de conduire, moi, je m’appelle mo’’’

Elle se mit à rire, ce qui me permit de voir qu’avant sa déchéance, cet ange-là avait dû être vraiment beau. Mais hélas,  l’alcool et la nuit avaient quelque peu abrasé sa peau et le rouge exagéré de ses lèvres indiquait qu’elle avait dû les mordre bien souvent… Elle eut une perte d’équilibre interne et finit par dire, en me demandant de ne pas me moquer :

’’Kabira’’ !

Je lui dis qu’elle avait mal ’’rendu’’ son prénom en français, car Kabira, en Occident, ce serait Alexandra, un prénom de Reine, alors que Cathy est un prénom bien plus modeste. Elle était aux anges. Elle décida et affirma que j’étais ’’jonté’’ – (gentil).

Je poursuivis en lui disant qu’en Italie, son nom était à la mode et qu’elle avait surement  (tu parles !…) entendu parler du film de Fellini, ’’Les Nuits de Cabiria’’. Kabira-Cabiria ! La, elle se tourna sur son siège et me fit face, avant de se rappeler la dimension philatélique de sa jupe et de se couvrir d’un vague pull-over. Elle me regardait en souriant et me demanda si je pouvais lui raconter l’histoire. J’acceptai avec plaisir en l’avertissant que c’était très triste, ce à quoi elle me répondit ’’comme tous les ’’bans films’’… Et mo’ raconta avec ses mots ce qu’aujourd’hui, il emprunte à

 http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=4479.html :

« Cabiria se prostitue pour vivre, mais cette condition ne l’empêche pas d’être d’une désarmante confiance. Dépouillée par un amant qui tente de la tuer en la jetant dans le Tibre, humiliée par un acteur de cinéma qui lui fait découvrir un luxe vaniteux et l’oublie aussitôt que sa maîtresse revient, elle reste avide de vivre et garde ses principes de dignité.

Ses « collègues » peuvent bien la railler, elle se défend avec la force que lui donnent ses rêves et espoirs d’une vie meilleure, et rebondit toujours après chaque déconvenue.

Cabiria décide de participer à un pèlerinage avec l’espoir d’un changement miraculeux de sa situation.

Quelque temps après, dans une salle de music-hall, elle rencontre un homme qui, au-delà de sa méfiance, finit par lui sembler attentif, sérieux, travailleur et désintéressé. Lorsqu’il lui propose de l’épouser, son bonheur est immense : elle pense pouvoir enfin échapper à son sort… »

Au milieu de mon récit j’entendis un ’’sniff’’, suivi d’un autre, puis un autre encore. J’arrêtais en épargnant le final. La petite fleur de la nuit me saisit la main, l’embrassa et me dit : ’’Et alors ?’’ Je lui expliquai le code de déontologie qui m’interdisait de dire la fin du film pour l’inciter à aller le voir et respecter les droits du créateur. En me prenant le bras, elle me supplia de lui révéler la fin, mais je refusai, évidemment. Dans un nouveau reniflement elle me confia que ’’mon histoire’’ ressemblait étrangement à la sienne.

Elle aussi avait été victime d’un beau parleur, directeur dans une administration. Il lui avait promis le mariage, Byzance et le reste et en arriva par la suite à déposer plainte contre elle pour harcèlement. Elle alla même pour cela quelques jours en prison. A sa sortie, elle se promit d’accéder à l’importance sociale par quelque moyen que ce fut. Pour préserver la saveur de sa gouaille, il faudrait que je puisse répéter ses propres mots mais c’est bien franchement impossible.  La ’’Belle de Nuit’’ est référencée dans la bibliothèque de ma mémoire en tant que Cabiria, la collégalité et l’homonymie en étant les causes.

Tellement banale son histoire, pauvre petite ! Si elle savait ! La brave nunuche abusée par un peigne-cul quelconque qui la trouva suffisamment bien pour partager son intimité mais pas ses prétentions sociales. Effarant de vacuité et de bassesse,  mais tellement courant ! Sans la condamner, je lui fis une vague leçon de morale de quat’ sous, et plus je parlais, plus son regard changeait d’expression, passant de la tristesse à l’espérance,  du marron au vert, du découragement à la résolution, du cramoisi au rose …

La pauvre fille exhalait le remugle alcoolé de sa précédente libation, difficilement masqué par un parfum pourtant  agressif. Elle était émouvante. Elle me força à la regarder et là, elle m’offrit ce qu’offrent le plus difficilement les péripatéticiennes : un vrai baiser, tout simple, qu’elle conclut par cette expression qui me donna des ailes : ’’Tu es le meilleur des hommes’’, (anta cid errijal) ! Emu, le Cid essaya d’éparpiller son regard dans l’alentour pour fuir l’émotion et c’est au cours de cette fuite qu’il vit la jauge du carburant flirter honteusement avec le zéro absolu, ce qui lui glaça les sangs ! Non pas que cela constituât une solution, mais un constat urgent s’imposa, qu’il formula en deux points et en langue espagnole particulièrement séante pour les états de détresse :

Primero: El indicador no funciona
Secundo: Estoy en la m… mismissima… !  

La satanée aiguille faisait du yo-yo sans me livrer la moindre indication sérieuse sur l’état de mes réserves en hydrocarbures. Devais-je souter rapidement sous peine de tomber en panne ou pouvais-je rejoindre le Pôle Nord sans encombre ? Il ne restait plus qu’une quinzaine de kilomètres à parcourir, certes,   mais je ne sache pas que cela soit faisable en poussant un véhicule, fut-il léger ! J’eus le courage de faire part à ma compagne du risque. Elle me répondit positivement que ce n’était pas grave, que nous étions presqu’arrivés et que nous trouverions une solution… Oh, mais alors si Madame la duchesse était fataliste, qu’elle sût qu’en la matière, j’étais maître ! Et vogue la galère ! Ou, si vous préférez que nous restions Felliniens, ’’E la nave va’’, sinon, en italien ce serait ‘’Che sera sera’’, en arabe, ’’Elli liha liha’’. En espagnol et en portugais  ’’Que serà, serà’’ ! Et en anglais, bien sûr, ’’whatever will be, will be !’’Vous voyez bien qu’il ne faut jamais me défier sur ce chapitre du je-m’en-foutisme ! J’y suis imbattable et peux m’en fiche dans toutes les langues !

J’en étais là de mon délire linguistique lorsque l’inénarrable Deuche délivra son premier hoquet.  Pile en face du Palais d’Eté devant lequel il est pour le moins inconvenant de trainer ou de stationner ! Je la suppliais de faire un effort pour aller s’éteindre un peu plus loin et la brave bête, hoquetant, pétant et s’étranglant, se traina jusqu’après un petit pont en contrebas, au pied d’une pente qu’elle m’avoua être totalement incapable de monter. Et voilà… Il me fallut quelques instants pour me rappeler que j’avais une compagne, silencieuse et tranquille, Miss Kabira.

Let us review- faisons le point : Je suis sur le principal axe routier du pays, à la tombée de la nuit, sans un sou vaillant, dans une voiture déglinguée contenant tout mon barda terrestre, en compagnie d’une jeune fille dont j’ignore tout sauf qu’elle exerce le noble métier de prostituée.  A part çà, la vie est belle et ’’vive le vent, vive le vent d’hiver’’ !

Ma compagne d’infortune et moi décidâmes, bien sûr, de faire appel à la générosité publique. Pour n’avoir point l’air d’un scombre, nous étions tous deux à le faire. Couple insolite ma foi, mais !…

mon pauvre mo’, tu es fichu, tu vas aller en prison, on va te déchoir de tes droits, te déposséder de tes biens, te demander des comptes, te, te et te …

  

Toi,le diable, sache que je m’en fiche comme de colin-tampon! Tu peux battre ton tampon de ta queue et de ta langue fourchues, me menacer de ton tripalium, je ne crains rien,  je n’ai ni biens, ni intérêts  ni même intérêt ! Qui voudra s’embarrasser de moi qui n’ai donc rien, ne demande rien et ne suis bon à rien ?  Si je devais détaler comme une hase à chaque ra, jamais je n’aurais pu grandir sous les orages wagnériens des Aït Sadden ! ’’Vade retro Satanas’’ , tu perds ton temps !

Enfin, une énorme berline s’arrêta et le chauffeur en descendit pour nous demander ce que nous voulions, avant d’aller faire son rapport à son maître resté à bord du véhicule. Celui-ci descendit à son tour, vêtu comme un Brummel, le teint cramoisi, la soixante ravagée par l’alcool, le tabac et la débauche.  Il alluma une cigarette interminable, et s’avança vers moi en souriant du sourire crétin d’un homme ivre, titubant, répugnant. Je ne fus pas long à comprendre que je l’intéressais bien plus que Kabira. Il me proposa de me déposer en ville, ou, après l’avoir accompagné chez lui, je pourrais disposer du chauffeur pour revenir vers mon véhicule et ma compagne. Ma touche de minet transmit mal le message subliminal que je lui envoyai, à savoir : ‘’ Casse-toi vieux pédé, sinon je te gomme de l’expertise toute fraîche de ma ’’main nue’’ – laquelle se nomme en japonais ’’Karate-Do’’ ! Il continua de s’avancer vers moi, abominable de concupiscence, soufflant comme un phoque, transpirant et souriant pour montrer sa belle dentition de poisson des abysses et une haleine de latrines négligées, tirant voluptueusement sur sa cigarette et  se pourléchant les babines. Son chauffeur, certainement  coutumier de ces chasses galantes, lui rappela un rendez-vous important… Me mettant sa sale patte sur l’épaule, le répugnant s’approcha de mon oreille et me demanda alors ce que je décidai : aller avec lui et recevoir un ’’petit cadeau’’ ou crever là, en panne, avec cette créature de cent sous ! Ayant noté mon choix sans nuance  pour la crève et la compagnie de la créature, il donna l’ordre à son chauffeur de battre en retraite et il disparut … immonde et pathétique !

J’étais outré que l’on pût m’agresser ainsi, le jour même ou commençait ma nouvelle vie d’homme libre. J’évitais de regarder Kabira et nous reprîmes notre quête de générosité publique. Au bout d’un instant, n’ayant rien obtenu, nous décidâmes de changer de stratégie. Elle irait seule prendre de l’essence à la première station service car je ne pouvais évidemment abandonner la voiture et son  »précieux » chargement, sous peine de la retrouver le  lendemain proprement désossée et vide. Pour augmenter nos chances, je lui suggérai de faire signe même aux poids-lourds dont le sens de la solidarité est effectif. Ainsi fut fait et le résultat ne se fit pas attendre. Un camion ralentit, puis s’arrêta. Kabira me demanda d’épargner mes finasseries diplomatiques et  mon galimatias, et de la laisser traiter de l’affaire. Elle l’exprima, il est vrai un peu plus brutalement, puisqu’elle me dit très sobrement :  » s’il te plait, tais-toi ! » Ainsi fut fait. Mon système interne d’alerte était néanmoins tout entier tendu et une tempête se leva sous mon crâne :

Les gens qui n’ont jamais eu ce type de problème ne peuvent comprendre ce que c’est que de ne pas avoir un centime… Toi, mo’, tu le sais hélas ! Souviens-toi qu’étudiant, tu as dû abandonner un excellent job à mi-temps parce que tu n’avais pas les 40 centimes quotidiens pour payer un ticket d’autobus pour te rendre à ce travail ! Cette brave bougresse va aller chercher de l’essence. Elle ne te doit rien et rien n’est moins sûr que le fait qu’elle revienne. De plus, tu ne lui donnes même pas l’argent de l’essence. Eh, amigo ! Tu crois çà très sérieux de ta part ?

Gros malin, épargne-moi de grâce ta psychologie à deux balles et permets moi de te faire deux remarques :

En premier, je mise sur le cœur de cette fille ! Je la crois bonne !
En second, t’as une alternative à proposer, Ducon ?
 

Les femmes ont toujours été bonnes et loyales avec moi. Incomparablement plus que les hommes. Oh, j’en ai bien connu de sacrément tordues et déstabilisantes, mais bien sincèrement, dans leur écrasante majorité, elles m’ont aimé, chéri, gâté et chouchouté ! Je les aime sui generis et je crois qu’elles le sentent bien ! Et ce, tout au long des 365  »8 Mars » (quel jour est-on donc, aujourd’hui?) qui constituent mon calendrier. Si j’étaios candidat à une élection quelconque, je serais assuré d’emporter  51% des suffrages, tous ceux des femmes ! J’affirme ailleurs dans ce blog que pour moi, elles sont l’humain abouti et que l’homme n’en est qu’un avatar, approximatif et d’ailleurs dégénérescent. Pendant que la tempête faisait rage sous mon crâne, Kabira, bien plus pragmatique que moi, heureusement pour nous, embarqua à bord du camion qui transportait des fruits et légumes en plaisantant déjà avec le chauffeur qui se régalait  du spectacle affriolant de la mini-jupette !

Bon ! Reviendra, reviendra pas ? Que sera sera, what ever will be, will be ! Je poussai la deuche un peu plus en contrebas, m’installai au volant et entrepris de continuer la lecture de mon livre de chevet d’alors : Moravagine, café bien fort et revigorant, grand’ œuvre de Blaise Cendrars. Je lus jusqu’à nuit noire et n’arrêtai ma lecture que pour constater qu’à 19 heures 30, toujours point de Kabira. Et bien soit, je dormirai ici et demain, lorsqu’il fera jour, j’aviserai. Pour l’heure, dormons ! Une vingtaine de minutes après, l’on cogna à ma fenêtre. La maréchaussée s’enquérait de mes nouvelles, me demandant si j’avais un problème. Je dis la vérité … dicible et bien sûr, elle m’abandonna à mon triste sort car j’affirmai qu’un ami allait venir me tirer de ce mauvais pas … Il est permis de rêver, tout au moins de croire … Je m’assoupis à nouveau après avoir pris les mesures prudentielles pour passer une nuit en rase campagne…

La lumière de pleins phares m’éblouit et me tira de ma torpeur … J’entrouvris les yeux, prêt à bondir de l’autre coté, à me défendre. C’était une énorme berline bleu-nuit, rutilante. Je m’assurai qu’il ne s’agissait pas de celle du pédéraste plus haut évoqué et faisant mine de dormir, je me tendis comme un arc, prêt à décocher une flêche. Et c’est à ce moment là que s’inscrivit dans le halo de lumière la silhouette court-vêtue de Kabira. J’eus envie de pleurer d’émotion … mais m’en abstins et continuai à faire semblant de dormir. Elle courut vers moi, un estagnon de 5 litres à la main, suivie par un escogriffe à coté duquel Quasimodo est un Apollon.  Elle déposa le récipient près de la portière avant d’ouvrir et de dire en me caressant gentiment la joue : ’’Mon pauvret !’’ (…msikinehbiba…). J’en eus envie et le fis : je lui pris la main sans un mot, et la baisai affectueusement en souriant. Elle ajouta pour elle, peut-être un peu pour moi aussi : ‘’’ c’est un ange’’ (hada malaïka…)

Nous transvasâmes le précieux liquide pendant qu’elle me racontait ses tribulations et que je lui racontai mes visites. Puis elle m’annonça qu’elle devait retourner à notre ville d’origine avec le gentilhomme qui la suivait et qu’elle me présenta comme son  »cousin »… car sa tante etc. etc. etc. Pour qu’elle pût se raffraîchir, je lui tendis une serviette propre que j’imbibai d’eau de toilette et la remerciai chaleureusement, en regrettant très poliment qu’elle ne put achever ce tour du monde avec moi. Je secouai la Deuche qui mit un certain temps à ’’prendre’’ l’amorce de l’essence, et enfin à démarrer. La laissant en marche – on est riche ou lon ne l’est pas, je descendis, saluai, remerciai le frangin de Quasimodo et pris enfin le bras de Kabira avec laquelle je m’éloignai pour lui dire qu’elle était une fille bien et que j’étais certain qu’elle s’en sortirait. Pas un mot du coût du carburant, rien ! Elle me dit enfin, en me regardant avec des yeux embués : ‘’Quel dommage que tu sois trop bien pour moi’’ ! Et là … non, rien … c’est à moi, çà ne se partage pas des choses aussi fortes …

Ce soir, tant d’années après, je veux rendre hommage à cette ’’fille de rien’’ et vous n’êtes vraiment pas obligés de lire ou d’écouter :

 »Kabira, as-tu enfin vu Les Nuits de Cabiria ? Non, je ne te dirai pas la fin, ni aujourd’hui, ni jamais. Mais un jour, Giulietta Massina, l’actrice qui tient le rôle vedette, a déclaré qu’avant,  elle n’aimait pas Cabiria car pour elle, ’’elle était une abstraction intellectuelle appartenant à Fellini’’, avant d’ajouter : ’’Puis un jour, Fellini me donna la clef du personnage.

« Cabiria, me dit-il, c’est une femme propre

dans un monde dégueulasse. »  »

 

mo’

NB

 

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