Dieu, dans sa grande générosité, m’a doté d’un corps en complet désaccord avec le métier que j’envisageais d’exercer.  

  

En effet, en bonne méditerranéenne, j’ai le format « Orangina », c’est-à-dire un bassin lourd, des hanches larges et des cuisses généreuses. L’exact opposé de la danseuse classique que je rêvais d’incarner un jour, ce fantasme de la brindille qui s’élève dans les airs au gré de la brise  d’été. 

  

Bien évidemment, je me suis longtemps acharnée à lutter contre mère nature par force diètes et régimes (végétarien, basses calories, macrobiotique, protéinique,…), mais mon corps était définitivement réfractaire à toute transformation, et la moindre sucrerie allait irrémédiablement se loger dans mon derrière. 

 

Mes soucis commencèrent à la puberté, à l’âge où le corps des jeunes filles tente d’imiter celui de leur maman qui sait si bien séduire leur papa. Mes seins n’avaient pas encore pointé le bout de leur téton que je me retrouvai en quelques mois affublée d’un derrière digne d’une déesse de la fertilité.  

  

Mon professeur de l’époque, le célèbre Monsieur Z. en fut fort marri, et je lisais dans ses yeux sa déception de voir chaque jour le vilain petit canard se transformer non pas en cygne gracile mais en vilain gros canard.  

  

Sa contrariété laissa ensuite place à la colère puisque parmi toutes les petites élèves du cours, j’étais la meilleure danseuse et Monsieur Z. se demandait comment Dieu avait pu choisir d’insuffler du talent dans un corps aussi peu approprié.  

  

Peu réceptive à ses critiques, je continuais à travailler et à transpirer en rêvant d’Opéra de Paris, d’étoiles et de Patrick Dupont.  

  

La déception fut totale lorsqu’à l’occasion du gala de fin d’année, je découvris que du statut de prima ballerina, j’avais été reléguée, malgré mes évidentes facilités, au dernier rang, là où l’on cache les mauvaises élèves pour délit de rondeur. 

  

L’année suivante, je décidais de divorcer avec la danse. Visiblement la danse classique ne voulait pas de moi, et je commençais à envisager de pratiquer le catch ou le rugby, disciplines où ma corpulence pourrait représenter un atout.  

Séparation Trop douloureuse ! Je décidai plutôt de changer de professeur et atterris chez Miss P. où l’ambiance était beaucoup plus détendue et les élèves moins nombreuses. J’étais sûre de faire sensation.  

  

En effet, Miss P. ne sembla pas remarquer mes petites rondeurs et m’inscrivit aussitôt dans le niveau le plus avancé. 

  

Je travaillai comme une acharnée et continuai de répéter à la maison. Mes parents étaient quelques peu surpris de me voir débouler les couloirs en effectuant de grands jetés ou utiliser les chaises de la salle à manger comme barre de danse classique, mais la passion de la danse commençait à faire son nid…  

  

Quelques mois suffirent pour que je réintègre mon statut de prima ballerina et je devins rapidement la chouchoute de ma maîtresse.  

  

Je ne cessai de progresser, mon corps s’assouplissait alors que mon poids stagnait. J’étais encore loin du physique de Noëlla Pontois, mais je retrouvai le plaisir de danser et surtout je découvris la danse jazz venue des Etats Unis. 

  

Mon bassin fut enfin libre de s’exprimer et grâce au jazz, j’apprenais les joies du déhanchement et de l’ ‘’en dedans’’. 

  

L’année de ma terminale, je décidai que je serai danseuse professionnelle. Convaincre mon très fassi de paternel ne fut pas chose aisée. J’eus beau lui expliquer que pour moi c’était une question de vie ou de mort, mon géniteur refusait que sa fille choisisse de devenir chettaha, danseuse. Plusieurs mois de négociations accompagnées de l’intervention de Miss P. parvinrent à lui faire changer d’avis et il accepta que je pose ma candidature à la section danse de la Sorbonne. 

  

Miss P. me donna quelques cours particuliers et au mois de juin 1988, je réussissais mon baccalauréat avec 20/20 en option danse.  

  

Au mois de septembre, je m’envolais pour Paris avec pour tout bagage, pointes, collants et justaucorps. Je fis la connaissance de mon professeur de classique, Monsieur Gilbert, que tous les élèves redoutaient. En effet, Monsieur Gilbert sévissait également à la très prestigieuse école de l’Opéra de Paris et son exigence était sans limite. 

  

Quant à moi, je découvrais les joies de la vie estudiantine, cours de danse, sorties, fêtes et alimentation déséquilibrée. Quelques mois de junkefood suffirent pour que mon corps s’épaississe, et si je réussissais tant bien que mal à camoufler mes excès sous des tee shirts et joggings larges pendant les cours de jazz, je ne pouvais en revanche user d’aucun stratagème pour planquer ma cellulite dans les collants de danse classique.  

 

 

Maître Gilbert n’y alla pas par quatre chemins : je me débrouillai bien selon lui, mais si je ne maigrissais pas avant l’examen, il ne m’accorderait pas l’UV danse classique, quelle que pût être ma prestation technique.  

  

J’expérimentai bien quelques recettes miracles pour perdre quelques centimètres de hanches, mais en vain, et le jour de l’examen, je me présentai à lui, pointes astiquées, chignon parfait mais un peu à l’étroit dans mon justaucorps. Je n’avais pas perdu un gramme, cependant je mis toute mon énergie pour exécuter l’enchaînement demandé comme si je faisais la moitié de mon poids.  

  

L’honnêteté paie parfois, et Maître Gilbert m’accorda la note minimale : 10/20…  

  

En ce temps-là, j’avais choisi d’apprendre la danse classique ainsi que le jazz. Les danseurs contemporains ne représentaient alors à mes yeux qu’une bande de fainéants pseudo intellos qui au lieu de transpirer passaient leur temps à conceptualiser la danse…  

  

Cinq années plus tard, mon diplôme sous le bras, je rentrais au pays, triomphante, pour y ouvrir une école de danse.  

  

Deux grossesses et la bonne cuisine marocaine eurent raison de mes dernières tentatives de vouloir ressembler à Sylvie Guillem, mais je m’en fichais et m’épanouissais dans mon rôle d’enseignante.  

  

Chez moi les élèves popote étaient heureuses. J’encourageais leurs efforts et récompensais leur assiduité.  

  

Je m’interdisais toute remarque concernant leur physique et mettais en avant mes meilleures élèves quel que fût leur poids.  

  

Très rapidement, mon studio de danse devint l’asile des grosses, la terre promise des petites danseuses rondouillardes dont personne ne voulait.  

  

Enseigner la danse aurait pu me combler, après tout j’avais choisi cette voie, pourtant mon corps me murmurait qu’il aspirait à d’autres expériences. 

  

Quelques années plus tard, je reçu une invitation à participer à un atelier de danse contemporaine animé par Mathilde Monnier, grande prêtresse de la danse contemporaine en France.  

 

 

J’eus une révélation! Madame Monnier m’expliquait qu’on pouvait bouger autrement, qu’on pouvait être l’auteur de sa danse, l’écrivain de ses mouvements, bref un créateur! En deux petites heures, tous mes repères s’effondrèrent et je découvris la liberté. Les barrières tombaient et je quittais momentanément la planète classique pour aller me perdre dans les délices de l’improvisation, je me sentais toute puissante : désormais je ne me ferai plus dicter mes mouvements, mais je les inventerai. Je ne serai plus une exécutante mais une créatrice.  

  

Les premiers temps furent laborieux et parfois même déstabilisants. Etant habituée depuis plus de quinze ans à reproduire des mouvements au millimètre près, voilà qu’on exigeait de moi de créer du mouvement à partir de notions pour moi complètement abstraites.  

  

Ainsi, je fus amenée à symboliser tour à tour une bulle de savon, un cachet d’aspirine, la chute d’une feuille morte, un sourire, un feu d’artifice, une glace qui fond, une électrocution, le mouvement d’une algue, l’allure d’un félin, une friture, des flammes, un yoyo, j’en passe et encore… et si l’exercice me fit sourire au début, je me laissai glisser petit à petit dans l’expérience, tous les sens en éveil, et consciente de la magie qui s’opérait en moi : mon corps faisait sien l’expérience de l’outil et commençait à balbutier.  

  

Au placard les pirouettes et les entrechats, à moi la liberté !  

  

J’avalais les fondamentaux de la danse contemporaine avec un appétit féroce et me délectais des infinies possibilités de mon corps dans lequel je ne me sentais plus à l’étroit.  

  

Je découvrais le rapport à l’espace, au temps, à la musique, au silence, mon corps s’initiait à de nouvelles formes, esquissait des volumes inattendus, des gestes emplis de sens et de conscience et surtout, je libérais mon squelette du moule classique, laissant enfin ce corps outrepasser les frontières de la danse académique.  

  

Enfin une danse où je pouvais désobéir à souhait : Je faisais connaissance avec ma colonne vertébrale et m’amusais à la ployer dans toutes les directions, la libérant enfin de sa verticalité classique. Mon bassin ne fut pas en reste, et mes origines arabes purent enfin reprendre le dessus : je desserrai les fesses pour la première fois et me déhanchais telle une danseuse de cabaret, libérant ainsi un coccyx quasi fossilisé par des années de serrage de fesses. Mes bras transgressaient la symétrie et mes pieds affranchis de leurs pointes tapaient le sol. 

  

Je quittais le lyrisme de la danse classique et ses lignes épurées pour dessiner des segments avec mes articulations, recherchant une architecture corporelle toujours plus surprenante, toujours plus inconfortable. 

  

Terminé le « joli », le mouvement « esthétique », l’ordre et l’austérité, place à l’organique, au ressenti, au désordre et à la folie.  

 

 

Je faisais ma petite révolution et me complaisais dans une gestuelle anarchique et chaotique, transgressant autant que faire se pouvait tous les carcans esthétiques auxquels je fus contrainte d’adhérer des années durant.  

  

Mes sens n’étaient plus tournés vers l’extérieur, et je me familiarisai avec la sensibilité proprioceptive, cultivant une écoute particulière de mon corps et de ce qu’il me proposait.  

  

J’expérimentais la danse au sol, et me délectais, tel un enfant de 4 ans, à me rouler par terre, à ramper et à effectuer toutes les galipettes et roulades que ma souplesse autorisait.  

 

 

A partir de ce moment là, mon corps devint un véritable laboratoire de recherche chorégraphique.  

  

Je pénétrais dans le studio de danse comme dans un sanctuaire où l’espace danse devenait le lieu du possible. Chaque jour, je m’émerveillais de mes découvertes et mon imaginaire toujours plus prolifique, alimentait mes délires chorégraphiques.  

  

Toujours plus curieuse et avide de nouvelles expériences, je décidai de danser avec des objets. Ainsi, je m’amusai à danser sur une chaise, sous une table, dans une caisse, derrière une bâche, avec des bouteilles, de l’eau, de l’argile, des balles…et rapidement, le studio de danse devint trop étroit pour mes petites expériences. J’entrepris d’investir des lieux moins conventionnels. 

 

 

N’importe quel endroit devenait prétexte à créer une situation particulière ou un mouvement inhabituel : couloir, baignoire, lit, échelle, jardin, arbre, escalier, fenêtre, porte, piscine vide, usine désaffectée,…  

J’appris à utiliser la voix, à écouter le silence, à trouver l’essence du geste juste, celui qui se dépouille de tous les mouvements parasites pour exprimer à lui seul un propos.

A un moment donné, ivre de tant de liberté, je me sentais désorientée et commençais à me perdre dans le labyrinthe de mes expérimentations. Il devint alors nécessaire pour moi de définir un cadre pour que puisse s’exprimer ma liberté.

J’avais emmagasiné suffisamment de matière chorégraphique pour y mettre un peu d’ordre, et j’entrepris de travailler à la construction et à la mise en scène de petites formes chorégraphiques.

Avant de m’essayer à la création, j’avais besoin d’expérimenter, d’éprouver, de ressentir, de traverser les choses, me perdre, me questionner pour trouver de quoi je voulais parler, ce que mon corps avait envie de crier.

Après avoir dansé dans quelques pièces chorégraphiques et sous la direction de chorégraphes aux univers très différents, vint l’envie ou plutôt la nécessité de créer seule.

Je décidai alors de me lancer dans un projet d’écriture, « MurMurE », un solo que j’envisageai tel un paysage psychologique à échelle intimiste. Une espèce d’autoportrait où l’espace serait centripète et intime, et où mon corps serait un labyrinthe où je pourrai errer et me perdre.

Pour cela, je choisis de danser avec et contre un mur, le mur n’étant qu’un prétexte, qu’une composante plus ou moins importante, primordiale à certains moments, et quasi inexistante à d’autres

 

Je n’ai pas quitté pour autant l’enseignement mais l’envisage aujourd’hui complètement différemment.

 Il ne m’intéresse plus d’enseigner des techniques de danse académique, en revanche j’anime des ateliers de recherche où mon souci est plus de transmettre des outils de création que des formes à reproduire

 

 

Aujourd’hui, c’est à travers la danse contemporaine, plus libre et moins ségrégative, que je m’exprime, ayant définitivement fait le deuil de la minceur et ayant surtout fait la paix avec mon instrument de travail, ce corps avec lequel je suis enfin en … ’’acorps’’…

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