’’Il est un malheur que personne ne plaint, un danger que personne ne craint, un fléau que personne n’évite ; ce fléau, à dire vrai, n’est contagieux que d’une manière, par l’hérédité — et encore n’est-il que d’une succession bien incertaine, — n’importe, c’est un fléau, une fatalité qui vous poursuit toujours, à toute heure de votre vie, un obstacle à toute chose — non pas un obstacle que vous rencontrez — c’est bien plus. C’est un obstacle que vous portez avec vous, un bonheur ridicule, que les niais vous envient ; une faveur des dieux qui fait de vous un paria chez les hommes, ou — pour parler plus simplement — un don de la nature qui fait de vous un sot dans la société. Enfin ce malheur, ce danger, ce fléau, cet obstacle, ce ridicule, c’est… — Gageons que vous ne devinez pas — et cependant quand vous le saurez, vous direz : « C’est vrai. » Quand on vous aura démontré les inconvénients de cet avantage, vous direz : « Je ne l’envie plus. » Ce malheur donc, c’est le malheur d’être beau.’’ 

La canne de Monsieur Balzac, Delphine Gay de Girardin, 1836

 

J’avais fait de mon mieux, je vous assure ! Short flottant sur flûtes velues, tee-shirt ‘’petit baigneur’’ soulignant les impressionnants biscotos qui desservaient mes pattes avant – capables, elles,  de gratter presque sans effort la plante de mes pieds, comme Jerry Lewis dans Dr Jerry et Mister Love, grosse lunettes-loupes sous une casquette complètement défraîchie et vieilles tongs. Le look dit du ’’touriste américain’’ était, à l’époque, du plus mauvais goût qui se pouvait concevoir, avant de devenir le chic du chic lorsque l’Europe ’’sentant sa mort prochaine’’ s’inféoda pour toujours  au Pays de l’Oncle Sam. 

Croisée au sortir de ma chambre, maman eut un haut le cœur et déclara dans une grimace de surprise que j’étais vraiment laid, me prouvant que j’y étais parvenu puisque normalement, elle considérait que je m’alignais sur le podium de la beauté, entre la gazelle et le cheval pur-sang. 

Qui eut pu comprendre à l’époque qu’en fait, j’étais en pleine mission scientifique, tentant de dompter, par la dialectique et par l’absurde, le concept de séduction, démontant les mécanismes de l’attraction et de la répulsion ? Pourquoi donc ce déguisement à l’âge ou les adolescents passaient au contraire d’interminables heures devant leur miroir à peaufiner leur allure, à mâter la rébellion de leurs mèches, à organiser le savant négligé de quelque accroche-cœur, à corriger la commissure de leurs rictus, à casser les pattes d’oie de leurs tempes ? C’est très simple et aujourd’hui, quelques années après, je décide de ’’tout dire’’ et même si c’est par allusions, références et clins, comprendront ceux qui savent…  

… et tous mes amis savent que j’ai été un boulimique du ’’vice impuni’’, la lecture. Encadré dans mes choix par de beaux esprits, je n’ai lu ’’que du bon’’ ; chaque livre a apporté un élément utile à ma formation. Certains de ces livres ont compté plus que d’autres car lus à un moment particulièrement opportun dans le chantier général de cette formation. J’avais, à la date de mon grimage ci-dessus, lu tout Anouilh, dévoré Goethe, avalé Giraudoux, chipoté dans Duhamel, et relu mes trois Balzac préférés, Le Père Goriot, Le Lys dans la Vallée et La Peau de chagrin

Dans ce dernier roman, contrairement à la Faculté et à certains Balzaciens, je n’ai pas vu de ‘’fantastique’’ mais bien un solide problème philosophique, l’énigme d’une espèce de contrat entre l’homme et la Providence, un dialogue entre ’’envie’’ et ’’vie’’, entre ’’richesse’’ et ’’dépense’’ et, a-t-on pu dire, entre ’’désir et longévité’’. 

’’Un jeune aristocrate perd sa fortune pour payer les dettes de son père et décide de se suicider. Il rencontre un vieil homme qui lui procure ’’une peau de chagrin’’ (chagrin étant la transcription phonétique d’un mot turc désignant le cuir issu de la peau d’onagre, âne sauvage de l’Asie Mineure…)  ayant le pouvoir d’exaucer tous les vœux de son propriétaire et le met en garde car chaque désir exaucé fera diminuer la taille de cette peau, non régénérée, non extensible, comme la vie.  Pour accéder à la propriété de la peau magique, il faut qu’il accepte cette condition : ’’Si tu me possèdes, tu possèderas tout, mais ta vie m’appartiendra’’ . 

Le jeune homme accepte ce pacte diabolique et se lance dans des folies. Il devient riche, il connaît la gloire et le succès. La Peau lui procure même l’amour d’une jeune voisine. Mais très vite le jeune homme se met à vieillir prématurément, dévoré par une maladie incurable. Prenant conscience de l’inexorable rétrécissement de la peau de chagrin et du temps qui lui est compté, il vit en reclus pour éviter d’avoir à formuler le moindre vœu et fait de sa survie sa seule préoccupation. Ainsi, il comprend que l’objet magique ne lui a rien rapporté du tout, au contraire et il meurt d’amertume et de regret, totalement incapable de satisfaire son seul vrai désir : vivre .’’ 

 

Dorian Gray est un cœur pur et physiquement, il est d’une beauté peu commune. Il rencontre un peintre qui est ébranlé par son charme et qui fait de lui un portrait dont la qualité n’a d’égale que la beauté du modèle. Le héro est alors lui-même littéralement subjugué par sa propre beauté. Influencé par un manipulateur hédoniste, il vend son âme au diable et obtient en paiement que lui, restera éternellement jeune et que c’est son portrait peint qui vieillira à sa place. 

’’Le garçon tombe par la suite amoureux d’une comédienne à laquelle il promet le mariage. L’amour empêche l’actrice de bien jouer lorsque Dorian emmène ses amis la voir au théâtre, ce qui l’embarrasse. Dorian la répudie, ce qui la pousse au suicide. Il remarque alors que le portrait s’est empreint à sa place d’une expression de cruauté et comprend que son vœu a été exaucé. 

Par peur que quelqu’un ne découvre son terrible secret, il enferme le tableau dans une ancienne salle d’étude et se plonge dans la lecture d’un mystérieux roman que lui offre son hédoniste tuteur. Bien des années passent durant lesquelles il accumule les péchés et devient de plus en plus mauvais sous l’influence de ce tuteur et de ce livre empoisonné. Le tableau prend sur lui la laideur de l’âge et de la décadence… 

Pour oublier sa culpabilité, Dorian se rend dans les bas-fonds de Londres pour fumer de l’opium. Le frère de la jeune actrice, un marin, l’y reconnaît et tente de le tuer. Dorian échappe à la mort grâce à son éternelle jeunesse : en effet, il ne parait que vingt ans alors que les faits se sont déroulés dix-huit ans plus tôt !…   

Dorian, poursuivi par sa mauvaise conscience, décide alors de devenir sage. Après sa première bonne action, il court voir si le portrait n’aurait pas embelli mais la toile porte encore plus qu’avant les traits de la vanité et de l’hypocrisie. Désespéré, Dorian enfonce un couteau dans le tableau. 

Un homme vieux et hideux est retrouvé mort en face du tableau, qui a retrouvé sa beauté première. Après examen des bagues du défunt, on reconnaît en lui Dorian Gray.’’… 

(D’après  http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Portrait_de_Dorian_Gray

 

 

Héro de la mythologie grecque, Narcisse était le fils du fleuve Céphise. Il doit sa célébrité à sa beauté inouïe. Toutes les jeunes filles le désiraient, mais lui, était d’un orgueil si grand qu’aucune ne pouvait l’approcher. Un jour, Héra, l’épouse du dieu des dieux, Zeus, lui jeta un sort pour le punir de l’avoir distraite pour détourner son attention pendant que son divin époux faisait des galipettes avec de délicieuses petites … muses. Héra s’aperçut du stratagème et, folle de rage, elle maudit ainsi le jeune-homme : « Tu aimeras quelqu’un qui ne pourra jamais t’aimer ». Et ce jour arriva. 

Lors d’une chasse dans la forêt, Narcisse se perdit. Il se mit à appeler au secours : « Est-ce qu’il y a quelqu’un? » criait-il et Echo,  une délicieuse nymphette ne répondit que la fin de sa phrase : « Il y a quelqu’un ». Narcisse appela : « Réunissons nous » et Echo répondit : « Unissons-nous ». Echo tomba amoureuse de Narcisse, mais il repoussa également cette autre fervente groupie. De tristesse, Echo se transforma en pierre dont il ne resta que la voix. 

Les autres nymphes du fan-club allèrent se plaindre auprès de Némésis, la déesse de la Vengeance. Un jour, lors d’une autre chasse en forêt, Némésis poussa Narcisse à aller se désaltérer dans une source d’eau limpide. Là, il vit son reflet et tomba amoureux de lui-même ! Il resta ainsi près de la source de longs jours à se contempler, et finit par dépérir. À l’endroit où il mourut, son sang fit pousser une fleur blanche, le « narcisse ». 

 

Dans cette même Grèce antique, un jour, la femme d’un roi de Chypre se vanta en public imprudemment que sa fille, était plus belle qu’Aphrodite elle-même. Cette dernière, déesse de la beauté se vengea de l’insulte en faisant naître dans le cœur de la dite fille un amour incestueux et la fit entrer dans lit de son père,  enivré pour l’occasion au point de ne plus savoir ce qu’il faisait. 

Le roi apprit qu’il était à la fois le père et le grand-père de l’enfant à naître de sa fille. Fou de colère, il saisit une épée pour la tuer mais Aphrodite la changea promptement en arbre et l’épée du roi, fendit en s’abattant le tronc de l’arbre en deux et le jeune Adonis en sortit. 

Aphrodite le confia à Perséphone, la reine des Enfers. Mais il était si beau que lorsqu’Aphrodite réclama Adonis devenu un jeune homme à la beauté à couper le souffle, la reine  refusa de le rendre car elle en avait fait son amant !  Aphrodite porta plainte auprès de Zeus, le dieu des dieux qui se dessaisit de l’affaire et en chargea la Muse Calliope. Celle-ci rendit un verdict tout de finesse : Perséphone et Aphrodite furent déclarées avoir sur Adonis des droits égaux; mais il fallait aussi lui accorder de petites vacances chaque année afin de lui permettre de se reposer des sollicitations amoureuses des deux insatiables déesses pour, éventuellement, courir le guilledou en suivant ses propres penchants. C’est pourquoi elle divisa l’année en trois parties égales : Adonis devait passer la première partie avec Perséphone, la seconde avec Aphrodite et la troisième à ’’se reposer’’. 

 Hélas, Aphrodite tricha et persuada Adonis de ne pas respecter l’arrêt du tribunal. Perséphone, lésée se vengea en allant raconter à Arès le mari bafoué d’Aphrodite, que cette dernière lui préférait Adonis. L’outragé devint fou de jalousie et offrit à Aphrodite un spectacle trash pas piqué des hannetons : Au cours d’une partie de chasse, un terrible sanglier sauvage fonça sur Adonis et  le transperça de part en part sous ses yeux horrifiés. Aphrodite courut vers son amant mourant mais elle se piqua le pied avec une épine de rosier et c’est depuis ce jour qu’il existe des roses de couleur rouge. 

Lorsqu’il avait 18 ans, mo’ consistait en un petit garçon de bonne famille, proposé mainte fois au ’’prix de camaraderie’’ de ses écoles, oscillant entre la passion scolaire pour les matières qu’il aimait et le rejet absolu et dramatique de celles qu’il n’aimait pas. Au plan des relations humaines, le petit garçon prenait tout sur lui, comme un aspirateur magique qui absorbait toutes les imperfections du monde. Payer de sa personne pour que quelqu’un sur terre allât mieux, ne lui faisait aucunement peur. Il pensait être né pour cela : Born to help. Mieux, ou pire, il était heureux qu’on usât et abusât de lui pour améliorer le monde. Il était donc l’ami de tous (amicus humani generis, déjà) angélique et frêle icône du bien sur terre. Quant à ses relations personnelles, intimes dirons-nous, elles étaient pour le moins fugaces et légères…

Son arrivée à la Faculté des Sciences Humaines, dans des amphis quasi entièrement féminins – les garçons étant alors trop occupés à devenir ingénieurs et médecins, fut étrange, car le déracinement le déstabilisa. Alors qu’il potassait tous les soirs le manuel du parfait petit ‘’bachelier’’, les 36 demoiselles de sa classe entreprirent de le déniaiser à tour de rôle, par le truchement de manigances qui lui enseignèrent tout sur le génie féminin. Les jouvencelles le débarrassèrent de sa gourme, de ses appréhensions et de ses inhibitions. Elles se partagèrent en loyale concurrence son temps, ses loisirs et son insatiable besoin de présence féminine qui faisait de lui un irrésistible ‘’gerfaut hors du charnier natal’’, loin de sa maman, de Sfiya, de ses soeurs, en quête de chairs fraîches ou même rassises, un beau ténébreux sempiternellement habillé de noir, répondant en écho à Laurent Terzieff et autres héros romantiques de l’époque. Il devint, à sa grande honte, la proie favorite des appétits féminins de la contrée et il assista, toujours à sa grande honte, à des batailles homériques ou il tenait le rôle humiliant … de butin !…

Ses saintes sœurs devinrent, de son fait et bien malgré elles, entremetteuses, fournissant des renseignements sur lui, communiquant son adresse et ses diverses coordonnées, révélant la complexité de l’écheveau de ses engagements divers et variés et surtout dévoilant en public, comme autant de pythies et avec gourmandise, le ’’rating’’ de chacune de ses conquêtes ! Sans gloire et sans enthousiasme, malgré lui, comme on porte une croix, comme on assume un destin, il vivait avec tristesse cette criante réalité : il était beau !

On comprendra peut-être mieux alors le sens de sa démarche qui aboutit au portrait en pied, ci-dessus. A l’abri de la laideur, il redevenait maître de son destin, enfin ignoré de la gourmandise féminine, enfin libre, sujet désirant et non plus objet désiré…

 »… Comme tous les jeunes de mon âge, j’étais alors un lecteur assidu et admirateur inconditionnel de Sartre, lequel, dans Les Mots, publié en 1964, dit qu’à 7 ans, on l’a conduit chez un coiffeur qui lui a coupé ses beaux cheveux blonds bouclés, lesquels encadraient harmonieusement son visage d’enfant. Sa nouvelle coiffure sembla lui avoir révélé son visage réel : strabique et laid, au point qu’à le redécouvrir ainsi, sa propre mère se retira dans sa chambre pour en pleurer. Sa laideur ne l’empêcha pourtant pas de devenir un séducteur qui fit des ravages malgré sa voix désagréable, sa taille ridicule, son strabisme et sa disgrâce !

’’Ça, c’est un homme’’, me disais-je ! Mais accepter de plaire pour un motif étranger à soi-même est une honte. ’’Fais-toi laid, mo’,  et prouve-moi que tu es un séducteur’’, me provoqué-je ! ’’Renonce à tes atours-bibelots et convaincs, attire, réduis et me prouve’’ !

Oh, n’allez surtout pas croire que j’étais mécontent de plaire, au contraire, mais cela demandait une bien contraignante gestion et cela jetait aussi le doute et la suspicion sur toute sincérité dans mes relations galantes ! Ainsi, moi, aux prétentions intellectuelles sans bornes, je n’étais qu’un minet ronronnant sous la caresse des doigts de femmes lascives, d’autant plus déculpabilisées que je savais parler, lire, écrire et quelque peu raisonner. Pour me libérer de cette cage dorée, et changer cet humiliant statut, j’ai usé de mille subterfuges, faenas, passes et tour de passe-passe dont j’ouvrirai le récit un de ces jours !’’…

Mo’, l’auteur du récit  ci-dessus, ne put hélas échapper au destin tragique de ces hommes marqués au fer rouge de la beauté : comme tous les autres, il connut une fin dramatique. En son année trente et deuxième, le pauvre homme était déjà harassé comme un cheval fourbu. Il fut ruiné par son libidineux empire aux contours indécis, car un jour, retournant à son box après une éreintante visite à ses possessions ultramarines, abusé par l’image d’une oasis vierge, il y courut et s’y assoupit en toute confiance. A son réveil, il avait un anneau au doigt et des chaînes aux pieds : il était … marié !…  

L’onagre est aussi une fleur; La fleur froissée de Dorian Gray, le narcisse de …Narcisse, la rose rouge d’Adonis et la marguerite de Mo’… 

Pour finir, revenons à La Canne de Monsieur Balzac… 

’’Nous l’avions bien dit, que l’extrême beauté est un malheur pour un homme, surtout pour un jeune homme qui a sa fortune à faire. Vous comprenez maintenant ces paroles, qui d’abord ont paru inintelligibles : ’’Il était une fois un jeune homme très beau qui était triste’’ !’’… 

 

mo’

PS: ’’Pourquoi la canne de Balzac ? Parce qu’à partir de 1834, Balzac exhibe une canne monstrueuse, sertie de turquoises, qui défraie la chronique et dans laquelle ses contemporains – par-delà l’attribut du dandy, la signature du nouveau riche, le symbole phallique affiché – verront justement l’emblème de la souveraineté dans les Lettres que Balzac revendique et que, pendant longtemps, personne ne lui contestera.’’ 

 

 

 

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