L’histoire extraordinaire

du trésor de Dda Hmad

C’était au mois de Mai 1982, année ou fut annoncé au Maroc le PAS de la Banque Mondiale, Programme d’Ajustement Structurel, potion magique d’assainissement d’une économie très jeune, essayant d’émerger, placée un jour parmi les nouveaux dragons et le lendemain parmi les éternels dragués.

Moi aussi je cahotais … à bord d’un camion transsaharien, chargé de cordages odorants, de filets de pêche visqueux, de tentes, et d’autres objets hétéroclites sensés fournir l’environnement vital nécessaire et suffisant à une communauté de travailleurs de la mer. Je m’en allais les installer sur des falaises réputées riches en pouces-pieds –pollicipes cornucopia, petits crustacés délicieux que je faisais ramasser et que j’exportais vers les marchés espagnols ou on les nomme ‘’percebes’’, ‘’comprends-tu ?’’.

Assis à mes cotés, me séparant du chauffeur, Si Allal Rifi, une de mes références en ce bas-monde, la sagesse et la bonté mêmes, le seul homme au monde auquel j’ai jamais reconnu le droit de m’admonester, le seul homme au monde, hormis ma famille, qui ait jamais puisé dans son bon argent pour me tirer, à mon insu comme un vrai seigneur, d’un mauvais pas, le seul  homme qui, entendant médire de moi alors que je traversais une bien mauvaise passe, a répondu, impérial :’’ Taisez-vous, langues de vipères, vos ventres ignobles sont pleins de ses bienfaits ! Si Mo’ vous doit de l’argent, le voici, mais de grâce, taisez-vous !’’ Là, il somnolait, écrasé de fatigue, pendant que moi, les pieds sur le tableau de bord, je lisais le journal ‘’Le Monde’’ et m’apprêtais à en attaquer la petite grille.

Au terme d’un voyage comparé auquel le trajet Calcutta Bombay en omnibus au mois d’août doit être une promenade en calèche dans le Parc de Versailles, nous arrivâmes sur les fameuses falaises, aussi effrayantes qu’une illustration d’Oceano Nox. Vertigineuses, sombres et violemment battues par des paquets de mer gigantesques. Abrité sommairement derrière un rocher, un véhicule antédiluvien attestait par une blancheur plus devinée que visible, d’un glorieux mais lointain passé militaire, probablement dans le génie médical lors de la bataille de Verdun…. Appuyé à la portière, en gandoura bleue bien sûr,  se tenait un homme d’un certain âge qui semblait échappé, lui, d’une illustration de la Bible : barbe noire, bras nus et sandales de cuir grossier. Notre camion s’arrêta juste devant lui et j’en descendis pour recueillir aussitôt ses salutations chaleureuses et fournies, selon un protocole qui voulait que nous nous baisions la main à tour de rôle pour sceller notre amitié et notre respect réciproque.

Du coté opposé du véhicule, une natte recouvrait le sable. Un voile tendu entre la portière et le sol faisait office de parasol. Au milieu de l’espace aménagé, trônait un service à thé sur une planche en bois. Nous étions à peine assis qu’une équipe de jeunes gens respectueux surgit de nulle part, portant du pain coupé et des plats de victuailles typiques de l’austère région : côtelettes de cabri grillées, brochettes de gigot d’agneau et autres viandes dont je tairais les espèces de provenance pour épargner votre sensibilité. Qui n’a pas eu la chance de savourer l’hospitalité  des gens du désert, ne peut prétendre savoir ce qu’est ce rare exemple de la solidarité humaine chamarrée des atours du don et de la générosité.

Dda Hmad devait recevoir de mes mains, une forte somme d’argent et ses lettres de créances pour gérer mes intérêts dans la région, auprès des pêcheurs, des commerçants et surtout des autorités. Il me soignait aux petits oignons car le contrat était juteux pour lui. Moi, je savais de lui le plus grand bien, jamais démenti par quiconque.

Nous abordâmes l’épineuse discussion de l’apurement des comptes. A chaque livraison ? Tous les mois ? Une semaine avant les fêtes majeures ? Chaque jour supplémentaire de délai de paiement   améliorait considérablement ma trésorerie sans gêner le moins du monde mes fournisseurs (que peut-on faire au milieu du désert avec de l’argent ?) mais pour m’accorder cette facilité, il fallait qu’ils me plaçassent au dessus de tout soupçon. CQFD : Il fallait que je fisse ‘’buona figura’’ comme disent les Transalpins… La majesté et l’intemporalité du Monsieur firent que je redoublai de charme et de persuasion et finis par emporter la partie en obtenant de ne faire les comptes que … les veilles de fêtes, c’est-à-dire 3 fois par an !

Si Allal applaudissait en silence mon plaidoyer convaincant et séduisant. Comme il me considérait comme un fils méritant, il s’approcha de moi et me dit à voix basse : Bravo bouchaakouka ! (‘’Bravo, Riquet à la Houppe’’), allusion à ma chevelure de Samson. Il était toujours inquiet lorsque je m’exposais, dans ce dur métier, mais là, rassuré, il souriait de ses petits yeux malins et pétillants d’intelligence. DdA Hmad était son ami de très vieille date et ils se faisaient une confiance absolue, chacun sachant qu’en cas de défaillance de sa part, l’autre se substituerait à lui pour tenir l’engagement. Hommes de parole et d’honneur, moi je vous le dis !

Après l’accord, verbal bien sûr, nous récitâmes la ‘’Fatha’’ à savoir la première Sourate du Coran, celle qui augure du bon déroulement de tout accord pris. Puis nous attaquâmes les nourritures terrestres, dont nous essayâmes de faciliter la digestion par des litres de thé vert très fort et très sucré, sans menthe, le principe étant d’en boire jusqu’à finir le pain de sucre entamé, soit la modeste quantité de … 2 kilogrammes … Rapidement, je me sentis comme ivre et lançai de suppliantes œillades à Si Allal pour qu’il abrégeât la cérémonie du thé qui commençait à ressembler à un supplice du Moyen-âge… Bois et tais-toi et quand t’en veux plus, on t’en donne encore ! Après m’avoir ignoré pour ‘’m’apprendre les bonnes manières’’, il daigna me prêter attention et après un quart d’heure de nouveaux salamalecs et trois ou quatre verres de thé supplémentaires, nous prîmes enfin congé, laissant là mes avances pécuniaires, notre chargement, nos pêcheurs et nos espoirs de gros profits.

Le voyage du retour donna l’occasion à Si Allal de me faire une de ses leçons de morale pleine de sagesse et de bon sens. Ce jour-là, le cours sorbonique  porta sur  les valeurs fondamentales de la parole d’honneur, dont le respect permet d’aller très loin dans la vie. Ah mon cher oncle, si tu savais ce que m’a couté  cette ‘’tare’’ !… N’en parlons plus !… Retour donc sans encombre en Agadir ou je résidais une bonne partie de l’année, pour motif professionnel, dans un luxueux hôtel.

5 jours après notre raid dans le Grand Sud, Si Allal, me chercha désespérément et demanda à la réception ou il était reçu dignement et avec de grands égards comme je l’avais exigé, que l’on me fît venir par tout moyen car il avait une nouvelle d’une importance capitale à m’annoncer. Et les chasseurs de se mettre à ma recherche. Ils me trouvèrent à l’ombre d’un énorme ‘’caoutchouc’’, en maillot, expliquant à une nymphette, en maillot, les rudiments du principe des vases communiquants …

Je répondis à l’appel et me précipitai vers le hall ou Si Allal commença par me passer un savon en me demandant de voiler ma honte ! Pour bien l’énerver, je lui dis que je serais venu même nu, tellement était grande l’impatience de le revoir. Nous allâmes nous asseoir à l’écart et devant un verre de thé à la menthe et quelques cornes de gazelles, il me raconta …

… ‘’Au lendemain de notre visite, Dda Hmad, accompagné de son jeune garçon de 14 ans, prit son ‘’cabriolet’’ et descendit une cinquantaine de kilomètres plus au sud, , pour contrôler une autre de ses équipes de pêcheurs … A la nuit tombée, passant devant l’estuaire d’une rivière asséchée depuis des lustres, il remarqua, derrière un cap de roche, l’extrémité d’une dune sombre. Il en lâcha son volant et se mit à hurler ‘’Allah Ou Akbar’’ si fort que son fils prit peur et lui demanda, effrayé, ce qui se passait. En guise de réponse, stoppant le véhicule et en descendant précipitamment, le père intima l’ordre à son rejeton de faire ses ablutions sèches pour une prière impromptue. Il fit les siennes et tous deux passèrent un long moment, agenouillés vers l’Est, à rendre grâce au Seigneur des deux Mondes, le Très Puissant, le Tout Puissant.

Puis en parfait ‘’fauve des sables’’, Dda Hmad ne fut pas long à atteindre la colline sombre qui était en fait … un cachalot échoué quelques instants auparavant, perdant encore les eaux de son corps monstrueux…

Dda Hmad informa son fils que Dieu leur faisait un immense présent en mettant sur leur route le cétacé et qu’il fallait faire vite et bien pour en récupérer le trésor éventuel. Le pauvre garçon ne comprenait rien au discours de son père. Certes, il avait bien entendu çà et là les légendes qui racontaient que des pêcheurs étaient devenus riches en ramassant une substance dégoutante accrochée aux restes des cachalots, mais à la vérité, il n’y avait jamais accordé la moindre importance. De toute façon, lui, la pêche, il n’y croyait pas et n’accompagnait son père que pendant les vacances scolaires…

Dda Hmad cacha son véhicule derrière les rochers, sortit l’attirail de boucherie qui ne quitte jamais le pêcheur sahraoui et s’élança sur la montagne de chaires. Et çà, il savait faire.  Gestes précis, parfaite connaissance de l’anatomie de l’animal. Il ne fut pas long à atteindre les boyaux encore tièdes du cachalot. Guidé par son odorat, il libéra enfin les énormes paquets d’ambre gris, non encore complètement durci. Aidé de son fils, il en remplit plusieurs sacs de toile. Il comprit qu’il ne pourrait tout prendre. Il chargea les sacs pleins dans son véhicule et demanda à son fils s’il aurait le courage de ‘’garder la carcasse’’ pendant qu’il irait chercher d’autres sacs et mettre à l’abri ceux qui était déjà pleins. Le fils commença à marmonner de peur et son père mit fin à son supplice.

Très bien, lui dit-il ! Tu es bien le fils de la famille de ta mère, espèce de ‘’soupe’’ molle ! Viens, monte et partons…

Ils partirent vers 23 heures pour rejoindre le campement de leur équipe de pêcheurs qui était plus au sud et pour prendre tous les sacs disponibles … Ils en profitèrent pour se restaurer et Dda Hmad fit même les comptes avec eux, comme si de rien n’était. A un moment, le fils fut à 2 doigts de divulguer le secret et, étant assis près de son père, il eut droit à un pincement du gras de ses hanches qui faillit lui en arracher un morceau…

Dda Hmad chargea tous les sacs disponibles sous prétexte de les porter à la nouvelle équipe du nord et repartit avec son fils qui, perdant encore une fois l’occasion de se taire, lui suggéra de déposer leur précieux chargement. Il eut droit à un hurlement accompagné d’une taloche majuscule pour le réduire au silence. Une fois seuls, le père demanda au fils s’il était vraiment bête ou s’il s’appliquait à l’être…

Retour au cachalot toujours  »entrailles ouvertes » et remise au travail, à la seule lumière de la lune… Le raclage, le grattage et la boucherie durèrent jusqu’à l’approche de l’aube et Dda Hmad, récitant en boucle des Versets du Coran, continuait de remplir ses sacs de toile du précieux ambre gris.  Il n’avait pas fini de prélever tout le produit, mais en homme sage, il décida d’arrêter et de disparaître, à la faveur de la nuit. Ayant chargé et bien dissimulé les sacs à l’arrière du véhicule, les ayant recouvert de cordages et bidons divers, ils reprirent la route, cap au nord cette fois-ci, vers Agadir.

Vers la fin de la matinée ils arrivèrent enfin à Biougra, faubourg de ladite Agadir et s’arrêtèrent devant une modeste porte cochère, donnant accès à leur non moins modeste logis… Là, père et fils déchargèrent leur précieux chargement. L’épouse de Dda Hmad était affairée aux fourneaux et accourut pour aider. Elle entrouvrit l’un des sacs et, fille de la côte, comprit immédiatement de quoi il s’agissait. Elle regarda en souriant son majestueux époux qui lui sourit en retour, en marmonnant ‘’Grace à Dieu, Remerciement à Dieu,  il n’y a d’autre Dieu que Lui’’…

Voilà donc, Riquet à la Houppe, ce que j’avais à te dire. Dda Hmad est rouge de confusion mais compte sur ton intelligence pour comprendre que sa trouvaille va radicalement changer sa vie et qu’il ne peut plus accomplir sa mission vis à vis de toi comme il l’aurait souhaité. Il viendra t’expliquer tout cela de vive voix dés qu’il reviendra de Tanger ou il essaie d’écouler son trésor.

Très bien, j’ai un peu de peine car il me plaisait bien ton ami, mais je suis vraiment heureux de lui avoir porté une telle chance.

Il l’a dit, il a dit que tes talons ont été porteurs de bienfaits et demande à Dieu de sanctifier la couche qui t’a vu naître.

Nous parlâmes ensuite des dispositions à prendre pour remplacer notre éphémère ‘’agent’’ … Il me restitua le chèque de mon avance dont je déchirai devant lui la signature pour annulation… Le brave homme pensait que j’étais triste mais ce n’était absolument pas le cas. Il me fixa et me sourit à nouveau en affirmant que celui qui veut le bien de son frère peut en attendre du Ciel. Puis, lui demandant de m’excuser mais voulant simplement apprendre, je lui demandai ‘’les chiffres’’ concernant le trésor de Dda Hmad… Me précisant que je n’étais pas bien curieux de ne les avoir pas demandés avant, il me dit sans façon :

– 267 kilogrammes à 30 Dh (3 €uros) … le gramme, Tbark Allah…

mo’

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