Le chant

La sagesse tantrique fait de la connaissance,  la perception  des vibrations originelles,  perception joliment appelée  »Om », qui signifie  »mère » en plusieurs langues sémitiques.  Non moins joliment, le Traité de la Fleur d’Or (ouvrage d’alchimie taoïste) parle de lumière auriculaire pour signifier cette connaissance. Le produit de cette lumière est le son,  »ce qui frappe l’ouïe par l’effet de mouvements vibratoires rythmiques », dit Littré.

Le son peut devenir parole, laquelle se subdivise, dans la pensée Dogon particulièrement explicative en la matière, en parole SECHE, qui est l’attribut de l’Esprit Créateur, dont chaque être vivant garde en lui inconsciemment l’empreinte, et la parole HUMIDE, celle qui fut donnée aux humains, utilitaire, périssable, putrescible même puisque contenant de l’eau, conjoncturelle.

 Il semblerait que le Chant soit ce pont reliant la parole humide et la parole sèche, la sublimation physique de l’expression humaine et son ascension vers ‘’l’empreinte’’, par la plainte, la prière, l’adoration, l’imploration, la jubilation.

Il semblerait également qu‘’Il existe déjà une rivalité qui viendra jusqu’à nous entre la voix et son message; nous en retrouvons les avatars en l’espèce du lied qu’on opposera aux vocalises du bel canto. Avec la création de l’opéra et l’apparition du chant lyrique cette contradiction se marquera et s’aiguisera; elle affecte, d’une manière ou d’une autre, toutes les formes du chant…’(Dr Bernard AURIOL : Rapport invité au XLVIII° Congrès de la Société Française de Phoniatrie, 14-15 Octobre 1992 publié in Revue d’Audio-Phonologie)

Le nid

Située à 120 km au sud-est de Casablanca, Khouribga est une riche ville minière considérée comme la plus importante zone de production de phosphate au monde, puisqu’elle renferme 75% des réserves planétaires de ce minerai. Mais l’unanimité des intervenants le déplorent à longueur de ‘’chats’’, que peut-on faire à Khouribga à part y naître par inadvertance ou y être muté si l’on est mineur ?  Khouribga baigne en permanence dans un nimbe de poussière ocre que la sécheresse quasi permanente maintient en suspension et dont une grande partie finit dans les voies respiratoires des habitants. On y attend donc des dents jaunies et des voix éraillées, indiquées pour chanter le blues ou le mouwwal, mais certainement rien d’autre.

L’art de la psalmodie

Dans la pénombre d’une modeste demeure, assise sur son petit tapis de prière, les cheveux soigneusement nattés par une maman attentive, Fatna, une petite fille toute simple, psalmodie le Coran à longueur de journée. Son papa ne peut s’empêcher de sourire chaque fois qu’il passe près d’elle, car il lui voue un amour sans bornes et en l’occurrence une admiration totale pour sa voix si pure, si puissante. L’enfant semble observer d’instinct les règles de la psalmodie harmonieuse :

adoucissement du son sans perdre l’intonation ;
amplification du son pour l’embellir ;
passage des sons forts aux sons faibles et inversement ;
prolongation du son, sans laisser tomber la voix ;
respiration aux pauses naturelles…

Mais la tradition, socle de la psalmodie, considère comme hérétique l’assimilation de la psalmodie au chant, même si   la plupart des grands chanteurs appartiennent à des familles de déclamateurs de psaumes réputés.

Dans cet art infiniment plus compliqué qu’il n’y parait, l’intervention de  tout instrument est interdite et les défauts sont d’autant plus visibles. Ecole rigoureuse, règles ardues, enseignement intransigeant. Fatna elle, psalmodie juste d’instinct, en se contentant d’écouter la radio.

Les études

 Fatna Abid grandit et poursuit des études normales, qu’elle arrête au baccalauréat par nécessité. Rien de bien spécial dans sa vie, sauf qu’elle chante à longueur de temps. Elle chante tout, ce qu’elle entend à la radio, ce qu’elle entend dans la rue, ce qu’elle entend autour d’elle. Ses extases à l’écoute des chants de la nature la font sourire aux anges et illuminent son visage. Pourtant, pour elle,  le chant n’est guère affaire légère! Rien même n’est plus sérieux ! Tout est chant et prétexte à chant. Mais malgré ce parti-pris résolu pour chanter la vie plus que de la vivre, le bonheur attendu n’est pas vraiment au rendez-vous…

Les épreuves

 La nécessité transporte la petite famille à Casablanca, la grand’ ville qui ne lui porte pas vraiment chance : son papa adoré, son ami, son soutien, son …’’tout’’… s’en va au ciel. Ce drame s’ajoute à l’immense douleur provoquée quelques temps auparavant par la séparation de ses parents.

Sa maman

Avec une intelligence remarquable, son exemplaire maman saisit l’opportunité d’aller travailler à Paris dans une grande gare. Avant que d’aller procurer la pitance de ses oisillons, elle prend soin de confier son petit rossignol à des professeurs de chant, divers et variés. En effet, ses premières vocalises laissent cois les auditeurs les plus blasés. Sa maman se jure de l’aider et cette grande dame  annonce qu’elle ne permettra jamais que sa fille abandonnât le chant. Elle, sa maman, s’engage  vis-à-vis des formateurs et des bonnes âmes qui l’aident à prendre en charge convenablement sa fille : Oui, elle paiera les cours, oui, elle travaillera nuit et jour. Fatna est émerveillée par son nouvel environnement ou tout n’est que chant et musique. Elle a retrouvé toute seule la phrase splendide de Luther qui admonestait les pères ‘’la vertu’’ de son époque, lesquels n’admettaient de musique et de chants que religieux : “Il ne faut pas laisser toute la belle musique au diable”.

Son Cursus

Fatna Abid entre alors au Conservatoire de Casablanca. Année après année, elle y accumule diplômes, distinctions et prix :

1998 : CM 2   : 1ère médaille, Félicitations du Jury
1999 : CS 1     : 1er accessit
2000 : CS 2   : 1er prix avec Félicitations du Jury
2001 : CP 1   : 1er prix avec Félicitations du Jury
2003 : CP 2   : 1er Prix d’Excellence

Puis ”on” l’inscrit dans un cours célèbre de Paris et dés la première année, elle crève le plafond des espérances :

2004 : BE      : Une distinction à l’Ecole Normale de Musique de Paris,    (section des Etrangers)

Enfin, elle clôture sa formation chez l’Union des Femmes Artistes  Musiciennes

2005 : UFAM : 1er Prix de Chant, Degré Supérieur !

L’exil

Fatna se marie et émigre avec son mari en Italie. Ils s’installent à Vercelli, dans la plaine du Pô entre Milan et Turin, important centre de production, de commercialisation et de transformation du riz.

Elle donne ses premiers concerts, en dehors de toute structure, sans impresario, quasiment sans aide autre que bénévole. Elle glane à cette occasion ses premiers lauriers professionnels :

Amertume

Mais l’Italie n’est pas son pays, et elle n’y a ni protection, ni conseil malgré l’immense tendresse de son merveilleux mari et quelques âmes charitables qui assistent impuissants au gâchage des extraordinaires possibilités de la petite. Elle est évidemment écartée bien loin par ses concurrentes. Alors  Fatna Abid fait plusieurs tentatives de retour au Maroc pour faire partager ce que Dieu lui a donné si généreusement et la fait souffrir. Quelques bonnes volontés la présentent çà et là mais hélas, toutes sincères qu’elles fussent, ces tentatives n’aboutirent jamais : Fatna Abid est hors-normes et totalement atypique ! Elle sort hors de ses gonds à voir briller au haut des affiches de nos cités les noms d’artistes qu’elle écrase littéralement. En fait son talent et ses capacités prodigieuses ‘’font peur’’. Les rares personnes susceptibles de l’aider … ne le font pas…, or, l’on n’entre dans la planète du Chant Lyrique que par cooptation…

Courage

 Aujourd’hui, son Répertoire commence à être conséquent et ses prédispositions inouïes lui permettent de l’enrichir rapidement, à la demande. En voici un bref aperçu, ne considérant que les grandes œuvres et particulièrement les opéras.

Caractère

Sur ces enregistrements, l’on voit sa belle tête de femme vraie, entière, passionnée, très peu encline à la compromission et pas même au compromis, un rien caractérielle – on est diva ou on ne l’est pas, mais tellement honnête et désireuse de bien faire, de bien chanter, de donner du bonheur, couleur de sons, d’oiseaux, de liberté et de beauté. Trois petites anecdotes du genre qui valent souvent mieux qu’une longue théorie :

  • D’une ‘’vedette’’ qu’on lui préféra pour un rôle, pour de mystérieuses raisons, elle dit qu’elle s’attendait à cette préférence car le producteur cherchait une agonisante, pas une cantatrice.
  • D’une autre ‘’pistonnée’’ qui essaie de l’impressionner, elle dit qu’elle rendra probablement l’âme sur scène au premier crescendo…
  • Elle se moquait du choix d’une cantatrice contractée pour se produire au Maroc. On lui fit remarquer que l’artiste avait une très grande expérience de l’opéra. Elle répondit très sèche : C’est vrai, elle doit y être ouvreuse !

Avenir

La discrète petite fille qui récitait à longueur de journée des litanies sur son tapis de prière est bien devenue cette femme énergique à la personnalité forte et sûre de son art. Elle a confusément compris que sa voix, ‘’ce haut-parleur de la personnalité et des émotions’’, comme dit le phoniatre Yves Ormezzano, était sa lanterne dans la vie.  Elle, si timide et si douce dans la vie civile, devient un fauve sans pitié dés qu’elle sent les tréteaux, les cothurnes ou  la musique.

D’ailleurs, en Italie, dans le secret d’un auditorium d’une grande ville du Nord, sous l’aile protectrice d’anges extasiés, elle ne cesse de travailler et de parfaire son chant. Sans complexe, sans fausse modestie ni chichi, elle parle des nouveaux chatoiements de sa voix et de sa nouvelle tessiture comme du dernier modèle de Lamborghini et ne doute pas un seul instant que Dieu y a assurément mis une pincée de poudre céleste.

Le docteur Elisabeth Fresnel prétend dans son ouvrage intitulé ’’La voix’’ que ‘’Dans 90 % des cas, les gens n’aiment pas leur voix enregistrée, car ils ne la connaissent pas. Ils découvrent un décalage avec celle qui résonne en eux par l’intermédiaire des os, celle qu’ils ont l’habitude d’entendre et sont les seuls à pouvoir percevoir’’. Fatna fait assurément partie des 10% restants car elle passe des heures à s’écouter en boucle, faisant, il est vrai, des grimaces indéchiffrables, souriant, écrasant une larme, ignorant totalement les autres auditeurs.

Moussa Nabati, psychanalyste réputé, élève de Levinas, qui a beaucoup travaillé sur le bien-être, dit que ’’Notre rapport à la voix est imaginaire. C’est un rapport de désir, lié à l’image de soi, car c’est notre être profond qui s’exprime à travers cet instrument de communication.’’

Rêve d’amour, de Fauré

Fatna Abid serait-elle donc une insupportable ’’Castafiore’’ de province, boursoufflée de caprices, plus préoccupée de paraître que de chant ? Certainement pas. Elle semble avoir intégré l’importance de la voix dans l’aventure de la pensée humaine, sentant confusément ce que dit le docteur Jean Abitbol dans son ouvrage souvent cité ici, ’’L’odyssée de la voix’’, publié chez Robert Laffont en 2005 :

’’ dans notre recherche du mystère du langage articulé, plus époustouflante encore est la commande du muscle des cordes vocales. Cette commande ne dépend que d’un seul nerf : le nerf crânien n° X. II permet de moduler les cordes vocales, il les écarte pour respirer, il les ferme pour parler, il crée la voix, il peut ralentir le rythme cardiaque, augmenter notre acidité gastrique. II conjugue l’émotion et l’expression verbale. On comprend mieux pourquoi la voix trahit notre moi intérieur. Ainsi, la voix humaine, reflet de notre pensée, n’en est aujourd’hui qu’au début de son évolution. Seuls 10% de notre cerveau sont exploités. Ce langage articulé, essence même de la communication entre les six milliards d’individus de notre planète, permet d’assimiler, de mémoriser une somme de connaissances impressionnante. Si l’homme ne parlait pas, serait-il comme ses cousins, les grands singes? C’est ce que semblent nous avoir appris les enfants sauvages.’’

Fatna Abid, petit Rossignol du Maroc, elle, attend. Godot ? Monsieur Godeau ? Mohsine ? Mécène ? Pas d’inquiétude, la patience angélique, elle connaît.

Me tenant docilement la main au bord du trottoir, me demandant de la faire traverser, folle d’espérance et totalement confiante, elle chante simplement :

Ne andrò sola e lontana,
Come l’eco è della pia campana,
Là, fra la neve bianca;
Ne andrò, ne andrò sola e lontana!
E fra le nubi d’ôr!

(Refrain de La Wally)

È ciò che penso e ti auguro, Fatna, andrai lontano. Vado a provare ad aiutarti a farlo ! Lo prometto !

mo’

 

PS  du Mardi 05 Juillet 2011 : COUREZ A CETTE ADRESSE POUR ECOUTER ENFIN FATNA ABID,  »LE ROSSIGNOL DU MAROC »,  QUI A RECEMMENT CHANTE A MARRAKECH A  L’OCCASION DE CAFTAN 2011

(à partir de la minute 4’30 »)

 

 

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