Dans le Pays encore grisé par les festivités de l’indépendance, la jeunesse s’essayait à la vie, à l’expression, à l’audace même. Elle se retrouvait dans la capitale qui concentrait en son sein tous les établissements d’enseignement supérieur et drainait les gens du Nord, du sud, de l’Oriental et du littoral. Belle jeunesse qui partageait tout et d’abord la possession du monde. Point de riches, point de pauvres ! Quel kaléidoscope ne formait-elle ! Quel fabuleux bouquet ! Il y avait Bachkirov le Russe, Lazaridès le Grec, Thiam l’Ivoirien, Buenaventes l’Espagnol, Pham Dong le Vietnamien (- T’es du nord ou du sud, mec ? – Mais bourquoi du dis çà, mo’, il n’y a gu’un seul Viénam !), Kebaily l’Algérien, Da Silva le Portugais, Kirby le Britannique,  Müller l’Allemand, Dzigdzig le Polonais, Dupont et Dupond, les Français et Soussi, Jebli et El Fassy, les Marocains ! Pas la moindre barrière entre eux, du moins dans le maelström de leurs échanges, aucun ne cédait au misérable réflexe du tri basé sur la couleur, le nom, l’origine ou encore moins la croyance. De la religion que chacun pratiquait, les autres ne connaissaient que les fêtes, les échanges de galettes, de bûches et de cornes de gazelle entre les familles et les gros baisers que ces dadais avaient le devoir d’aller déposer sur les joues de toutes les Tatas des environs, Zoubida, Marie-France, et Rachel, opérations scrupuleusement supervisées par les parents.    

A cette époque de grisante liberté, les corps étaient de véritables fabriques d’hormones, prêtes à se déliter au moindre émoi et un innocent tête à tête prenait de suite des allures de passion racinienne. Qu’elle était mignonne cette petite puce en cours d’initiation au baiser qui  se mit à sangloter sans fin pendant la prestation ! Il fallut des trésors de patience à son Casanova en herbe pour connaître l’explication du gros chagrin :

  • ‘’C’était bon… finit-elle par sniff-sniffer bruyamment’’ !
  • ‘’Et alors ? Ben tant mieux’’  lui répondit l’indélicat plantigrade !
  • ‘’Non, pas tant mieux, j’ai honte, je m’en veux ’’ poursuivit-elle !
  • ‘’Ah là là, la mortification de la chair’’  soliloqua-t-il !
  • ‘’Que dis-tu, idiot’’, osa-t-elle ?
  • ‘’Non, rien’’… se dégonfla-t-il !

Vous rendez-vous compte ?… Elle était en Fac et jamais encore le moindre bisou n’avait brulé ses lèvres de nacre. Quant à l’alpinisme sur le Mont chanté par Georges Brassens dans ses ’’Trompettes de la Renommée’’, il était tout simplement exclu de son système de pensée.

Ah ! Coquin de sort qui fit ainsi les choses ! … N’eut-il pas été préférable qu’à cet âge de grande vigueur et de force nous dédiassions notre temps à courir le guilledou, à conter fleurette aux belles demoiselles, à courtiser et honorer toutes les petites princesses de la terre ? N’eut-il pas été préférable que nous repoussassions les études vers l’âge de l’arthrite et autres empêchements physiques, à l’heure bizarre ou l’on trouve Schopenhauer amusant et Poincaré tordant ? Dieu que de temps perdu sur ces maudits bancs en bois à répéter sans cesse des variations infinies de ’’rosae, rosae, rosas, rosarum, rosis, rosis’’, au lieu de cueillir des brassées de ces maudites rosarum, de les humer, de les effeuiller et d’en couvrir les beautés timides et pudiques de ces Vénus qui se languissaient dans leurs cages si tristes !

Lorsque je décidai de clore les études que j’avais choisies, une sorte de ‘’medley’’ de sciences humaines d’un luxe inouï et d’une inutilité totale, je commençais à travailler immédiatement, sans cesser de me considérer, à ce jour d’ailleurs, comme un éternel chercheur qui … ne cherche rien de bien précis et subséquemment … ne trouve rien de bien précis non plus.

La vie intellectuelle du temps de ma jeunesse était bouillonnante : Les bibliothèques étaient insolemment riches, les ciné-clubs très actifs, les conférences de haut niveau fréquentes, les pièces de théâtre et les concerts innombrables et variés. Le creux de la journée s’étendait de 19 à 21 heures – sauf pour les amateurs de ‘’Connaissances du Monde’’ que je qualifiais bêtement, alors, de culture du 3ème âge. Nous avions tant à faire avec tous les chantiers ouverts par les indépendances toutes fraîches. Mes congénères et moi privilégiions l’échange social direct : nous prîmes l’habitude de ‘’faire le boulevard’’, ce qui consistait à monter et descendre la rue principale, en quête d’échange, de communication et de commerce, au sens premier. Nous n’avions nul besoin de rendez-vous puisque nous étions sûrs de nous y rencontrer. C’était une promenade à laquelle nul n’aurait songé déroger. Accessoirement, elle nous offrait l’occasion de tenter de réguler nos désordres amoureux et surtout hormonaux. Cet âge est peut-être sans pitié Monsieur de La Fontaine, mais il est surtout affamé et assoiffé et il lui faut en permanence trouver pitance, que ce soit auprès de Fatima le Rasoir, d’Esther la Folle ou d’Yvette la Vilaine ! Mais grâces en soient rendues aux cieux, ‘’je’’ vivait dans une autre sphère et ne connus jamais la famine, la disette ni même le manque.

C’est en arpentant les trottoirs de ce magnifique boulevard bordé d’immenses palmiers secouant mollement leurs têtes hirsutes au gré de la brise que je vis pour la première fois cette panthère aux immenses yeux verts et à la bouche fendue comme d’un coup de hache, dégageant une sensualité inouïe, de loin la plus belle fille de la ville. Tous les soirs, avec une compagne qui lui ressemblait trop pour ne pas être sa sœur, elle faisait le ‘’boul’’. A chaque fois que nous nous croisions, elle me jetait une œillade féline comme on marque une bête dans la foire aux bestiaux. De mon coté, je l’en remerciais et tentais de lui confirmer mon accord clair et sans réserve pour être sa bête en la gratifiant d’un sourire angélique.

L’apprivoisement fut progressif et patient. Il dura plusieurs semaines car n’étant pas, comme dit plus haut, au chômage par ailleurs, je ne voulais rien forcer. Saint-Ex et son Petit Prince me furent bien utiles dans cette démarche.

Mais tout d’abord, qui était-elle ? Probable fille du désert, issue d’une prestigieuse famille juive du Sud, ayant achevé des études de langues, enseignant dans un lycée, elle préparait son trousseau dans l’attente de son fiancé absent mais réel qui devait l’enlever pour un autre pays.

Bien franchement, le fiancé exagéra et prolongea son absence de façon abusive ! La belle enfant, brinquebalée par les ondes mouvantes du boulevard, dévorée à chacun de ses passages par les compliments approximatifs de tous les hommes valides et les madrigaux lourdingues des autres, se languissant dans sa douloureuse solitude, trébucha ! L’aborder,  l’inviter à une promenade hors du boulevard et lui proposer un rafraîchissement home-made furent un jeu d’enfant à l’heure ou je décidai d’agir … De près, son visage sans faute et son sourire carnassier étaient encore plus beaux. Elle avoua tout et le reste, m’offrant au passage un cours magistral de psychologie féminine. C’est depuis ’’elle’’ que je sais que la plus grave erreur que l’on puisse commettre vis-à-vis d’une femme, celle qui fait qu’on la perd quasi certainement, c’est le désintérêt et rien d’autre !

Notre brève idylle fut telle un soleil de Van Gogh, paroxystique et douloureuse, puisque condamnée dans l’œuf par la force des choses ! Rapidement la sœur vint me sermonner et me reprocher d’avoir séduit la belle ! La belle, elle, continua de m’offrir avec gourmandise sa beauté affolante et son sourire ‘’coup de hache’’ dominateur ! Elle perdait pied -ou raison, et disait s’en fiche éperdument. Je peux comprendre que, loin d’être écervelée ou bécasse, elle était en fait assez sûre d’elle pour se permettre cette gourmandise, sans danger !

Mon style décoratif préféré est … le dénuement monacal, celui de toutes mes chambres à coucher, entre autres. Jamais de sommier, un matelas à même le tapis, une table basse pour les ouvrages en cours de lecture et la sacrosainte carafe d’eau. A l ‘époque concernée par le présent récit, il en était déjà ainsi et mes livres précieux, amassés durant ma courte mais intense vie antérieure étaient là, alignés sur une étagère en maçonnerie qui courait tout au long de 3 des 4 murs de ma chambre. Soigneusement nettoyés, ils m’offraient en permanence leur spectacle et je ne pense pas qu’il se passait un seul jour sans que j’en prisse un ou deux pour marquer la coupure entre ma vie civile et ma vie privée. Combien y en avait-il ? 70 ? 100 ? Je ne saurais dire exactement étant bien digne de ma race pour cela, qui affirme que ’’Ne fait de comptes que le misérable’’.

Dans ma bande d’amis intimes de l’époque, il y avait Mourad, Sylvain, Armand, Marie-Laure, Alain, Othmane, Myriam, Jean-Claude et Joe. Alain avait un cousin prénommé Raymond, pièce rapportée qui s’appliquait à faire bande à part, ce dont nul ne lui tenait rigueur. Il était toujours très affairé, gérant des rendez-vous intempestifs, consultant sa montre sans arrêt. Il vivait dans une grande précarité et ne semblait avoir aucune source de revenu autre que la générosité de ses amis. Je ne peux pas dire qu’il vivait chez moi mais il avait les clefs de mon domicile et passait quotidiennement se changer, se restaurer et probablement se reposer. Cela ne me dérangeait nullement car, comme j’étais toujours par monts et par vaux, mon logement représentait bien davantage une loge d’artiste qu’un sweet home féminin.

J’avais à mon service une inénarrable employée de maison vêtue de l’invention de Mary Quant, chaussée de hauts talons et qui faisait, je le jure, le parterre dans cette tenue, de manière qu’elle m’offrait systématiquement un spectacle dantesque et interdit aux moins de 18 ans chaque fois qu’elle procédait. Son maquillage outrancier en disait long sur ses Nuits Câlines. Elle venait faire le ménage 3 fois par semaine et jouait en fait le rôle de ‘’régisseur’’ du château, assurant l’approvisionnement, le couvert, l’entretien et toute la servitude. J’échangeais avec elle 6 mots par semaine et cette frugalité verbale faisait que nous avions les meilleures relations du monde.

Un jour, regagnant mes pénates après mon travail, entrant dans ma chambre, j’eus la sensation de m’être trompé de porte car je ne reconnaissais pas la pièce : sur les étagères, il n’y avait plus un seul livre. Je pensais qu’il s’agissait d’une initiative artistique de la donzelle en minijupe que je m’en fus questionner. Elle me répondit qu’en arrivant, elle ne les avait pas trouvés. La superficie des lieux étant modeste, nous eûmes tôt fait de vérifier partout avant de conclure qu’ils avaient disparu. Une heure après, apparut l’ami Raymond auquel je m’empressais de poser la question :

–         Dis-moi, c’est toi qui as mis les bouquins quelque part ?
–         Ouais, dit-il avec un aplomb d’officier d’état-major ! Je les ai vendus ! Pourquoi ? T’en avais encore besoin ?

 

Je restai coi, interloqué, éberlué, estomaqué, assommé, ahuri ! Sans baisser le regard, je notai qu’il prenait à la scène un plaisir violent et malsain. Je compris tout, à une vitesse supérieure à celle de la lumière et lui répondis avec un calme impérial :

–         Absolument pas ! Mais qui t’a acheté çà ?
–         Ben le marchand de bonbons d’en bas !

 

Les feuilles de mes ouvrages de ‘’La Pléiade’’ vendues au kilo pour emballer des fèves frites et autres bonbons en vrac ! Mes bouquins d’art allaient finir leur matérielle existence en cornets de pois-chiches, mes sérigraphies somptueuses allaient contenir des nourritures huileuses, mielleuses et baveuses. Et des mains sales et rugueuses à soulever des échardes allaient déchirer mes inestimables trésors !

Qui, ici lisant, me connaît maintenant assez pour dire quelle fut ma réaction ? Bravo, ami : Oui, je soliloquais tranquillement : Et alors ? Et s’il s’était agi d’un incendie, d’une inondation ou d’une autre calamité. Là il s’agit de Raymond !

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Tu seras un homme, mon fils.

(If…  de Rudyard Kipling, traduit par André Maurois)

Pour ne pas lui donner ne serait-ce qu’un atome de joie à la vue d’une quelconque tristesse, j’allumais une cigarette et lui dis : Je vais faire un café, tu en veux un ? Il répondit que oui, et c’est en dégustant un ARABICA de haute qualité que nous devisâmes gentiment sur l’avenir de l’humanité.

Mais qui était réellement ce tendre ami ?

Un départ massif de la communauté judéo-marocaine eut lieu au début des années 60, dans un contexte historique marqué par la disparition de Mohamed V, les mutations de la carte politique, le mouvement d’arabisation et d’islamisation. En 1948, à la création d’Israël, sous le protectorat français, les Juifs Marocains étaient 230.000. En 1960, le départ de 50.000 Juifs est programmé pour aider au peuplement d’Israël. L’organisation des départs est confiée à des agences juives, agissant sous couvert d’associations de bienfaisance comme Kadima (en avant, en hébreu), à Casablanca. Kadima sillonne les villes et les villages du Royaume pour recruter parmi les habitants des candidats à l’émigration. Les départs se font essentiellement à partir des côtes rifaines, quelquefois au prix de drames épouvantables.

Il est évident que Raymond était employé par une de ces associations.

Pour en savoir plus, suivre ce lien qui vous conduira à un intéressant article de Maroc-Hebdo : http://www.maroc-hebdo.press.ma/MHinternet/Archives_719/html_719/pourquoi.html

 

Vous aurez compris que rendu fou furieux par mon Idylle avec la panthère aux yeux verts, ce qu’il a considéré comme une insulte à ‘’sa race’’ Messire Raymond a cherché le moyen de me faire le plus mal possible, ne doutant pas qu’en touchant à mes sacro-saints bouquins, c’était gagné d’avance. Quant à la belle qu’il s’en fut sermonner pour en éveiller la conscience raciale et nationaliste,  elle lui conseilla d’aller se faire pendre et de lui fiche la paix… Quelques jours après, au bras de son gentil petit mari, elle quitta le Pays et le signataire pour … aller vivre sa vraie vie !

Raymond m’a donné – bien involontairement, certes – une très grande leçon qui a été une des lignes directrices de ma vie : le détachement total, absolu, sincère, non feint de tout ce qui est intérêt matériel. Il faut croire que c’était assez dans la veine de ma pensée issue du mépris d’à peu prés tout. Jolie phrase de Cioran qui me convient si bien :

 

’’Le mépris est la première victoire sur le monde ; le détachement, la dernière, la suprême.’’

Emil Michel Cioran Aveux et anathèmes…

… 20 ans après, entrant dans un grand restaurant à Paris, pendant qu’on me plaçait, j’entendis qu’on m’appelait dans mon dos. Une voix grave et sans écho. Je me retournai et vis … Raymond qui fondit sur moi. Il marqua un arrêt de quelques secondes à un mètre de moi avant de se jeter dans mes bras et pleurer à chaudes larmes, m’incitant rapidement à en faire autant. Le restaurant était silencieux, tout le monde nous regardait et s’interrogeait. Nous restâmes ainsi un long moment jusqu’à ce que la personne qui m’accompagnait me rappelle à l’ordre. Sans un mot, nous nous décollâmes et chacun alla de son coté, hoquetant de pleurs, douloureusement conscient de chérir comme un frère l’autre enfant de Sidna Ibrahim, Abraham, le père commun.

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