Un soir, vers 22 heures, en regagnant mes pénates dans le centre ville, j’aperçus devant la porte de mon immeuble un petit groupe de personnes parmi lesquelles je reconnus d’abord le concierge, une espèce d’escogriffe réellement prénommé – çà ne s’invente pas, ‘’Le Héraut’’ et dont la particularité était d’avoir une voix de petite fille, logée dans un corps d’ours brun …

 

M’approchant, vaguement intrigué sinon inquiet, je reconnus également l’un de mes voisins, Monsieur de Foussy, élégant gentilhomme français, géologue de son métier, employé par une compagnie étrangère d’hydrocarbures. C’était un homme bien sous tous rapports, avec lequel il m’arrivait de philosopher sur le dilemme récurrent du sauvetage du monde par l’éclusage de verres à moitié pleins et de verres à moitié vides.

 

Comme beaucoup d’admis temporaires de ce Pays, il mettait à profit chaque week-end et  chaque vacance pour aller en explorer telle ou telle région, tel ou tel site, au titre de la chasse, de l’alpinisme, du trekking ou d’autres activités de plein air. Il garnissait sa musette, ajustait ses guêtres, embarquait sa bavarde épouse et disparaissait pour quelques jours. Bronzé toute l’année, il revenait toujours de ses escapades bucoliques avec une provision d’histoires à raconter, des comparaisons anthropologiques à faire, des leçons ethnologiques à tirer. Homme de gauche, il portait le cœur dans la même direction et avait une sincère sympathie pour les autochtones. En digne émule de René Dumont, il avait sans doute un abonnement au Nouvel-Obs et un répertoire musical franchement protest-song comme tout être  pensant à l’époque de sa jeunesse.

 

Dans ce groupe qui obstruait l’entrée de l’immeuble, il y avait également son épouse, l’adorable Tante Marie-Gabrielle, en cours de blanchiment capillaire mais encore pétillante et qui par le fait d’une particularité physiologique quelconque, semblait ne pouvoir respirer qu’en parlant. Ce soir-là, elle était accrochée au bras de son mâle, fière de lui et toute attentionnée à son égard.

 

Etaient là, debout, deux autres voisins qui se joignaient à nous lors de nos TP sur les vases communicants. Ils souriaient tous deux et hochaient la tête pour argumenter les propos de mon ami.

 

Mais le centre du groupe était sans conteste le sosie du personnage du ’’Patizambo’’, le célèbre tableau de Ribera (ci-dessus), intitulé en français ‘’Le Pied-bot’’. Bien mieux que je ne pourrais le faire, voici l’énoncé du concept, emprunté au catalogue du Louvre ou se trouve l’original de ce chef-d’œuvre :

http://www.megapsy.com/Louvre/pages/048.htm

 

 ‘’ Portant sa « capa » roulée et sa béquille sur l’épaule, l’étrange et misérable infirme s’enlève, fier comme un hidalgo, sur un fond de ciel. Une inscription sur la feuille qu’il tient à la main gauche nous apprend qu’il est aussi muet. Son sourire ajoute encore à la cruauté du portrait.

 

C’est une des dernières et des plus amères œuvres de Ribera… Tant de difformités et de douleurs peintes avec cette simplicité drue et monumentale deviennent poignantes.

 

Ce réalisme exaspéré, cette violence criante du laid ne sont jamais ni outrés ni portés à la caricature … L’art espagnol, … impassible devant l’horreur, lui donne une dignité farouche et sauvage qui fait sa grandeur… ‘’

 

Que faisait donc cet estimable aréopage de joyeux drilles par cette belle soirée, sous le porche de l’entrée de ma demeure ?

 

Le Héraut essayait d’éloigner le Patizambo des lieux dont il avait la garde, le jugeant assurément trop sale, dépenaillé et indigne d’y pénétrer et même d’en approcher. Ce dernier, s’exprimant en langue berbère, affirmait véhémentement qu’il ne pouvait obtempérer, ayant affaire urgente avec ‘’Msiou Fossi’’. Monsieur de Foussy vitupérait et trépignait et Tante Marie – Gabrielle essayait de le calmer. Il affirmait dans une prose quelque peu étrangère au Héraut que l’habit ne fait ni le moine ni le Hadj, que la disgrâce physique cache peut-être une grâce céleste et une bonté exceptionnelle et qu’il est parfaitement injuste de juger les gens sur leur apparence ! Il réclamait donc haut et fort le droit d’accueillir chez lui le pied-bot et quiconque autre souhaiterait le visiter en son logis !…

 

Dans ses pires pitreries,  Salvador Dali n’eut fait mieux ! …

 

Mon arrivée augmenta l’intensité dramatique de la scène et Monsieur de Foussy, rouge de colère, me prit d’emblée à témoin contre l’ours brun en me racontant ce qui suit…

’’Comme je vous l’avais dit, il y a trois semaines, avec Marie-Gabrielle et deux autres couples amis, nous sommes allés dans la région de Merzouga et avons établi nos quartiers dans un petit village resté aux temps bibliques : Tamtettouchte. Le calme y est divin et nous connaissons là-bas une petite auberge dont le gérant est devenu un ami. Il nous conseille à chaque fois des somptueuses ballades à dos de mulet qui nous laissent chaque fois émerveillés. De plus, la cuisine est à 1000 lieux des fadaises et fadeurs habituelles de ce type d’endroit. Une cuisine délicieuse, simple et authentique. Le bouquet c’est qu’il y a une piscine d’eau fraîche que ne possède pas le plus huppé des palaces de ce monde.

 

La veille de notre retour, au matin, nous sommes donc partis à l’aube en promenade muletière à travers les montagnes avoisinantes, en direction de Merzouga. C’est un bonheur orgiaque car tout est beau et de qualité exceptionnelle : l’air y est le plus pur du monde, l’eau est un nectar divin, le moindre aliment d’un goût oublié depuis des siècles ailleurs. Même l’esprit des gens y est exceptionnel : ouvert, sollicitant l’échange et le dialogue et une gentillesse confondante.

Nous avons passé la journée à déguster la vie avant de revenir exténués et heureux à l’auberge ou nous attendait un repas sublime de délicatesse et de simplicité conçu comme un festival de primeurs de la petite vallée voisine …

 

Au lendemain matin, au moment de payer, je m’aperçus que … j’avais égaré tout simplement ma ceinture – portefeuille, contenant tous mes papiers et tout mon argent. Comble d’horreur, j’avais demandé à tous les amis de me confier leur argent liquide. Après deux bonnes heures de recherches 100 fois répétées, je dus me rendre à l’évidence : j’avais bien égaré le tout la veille, à dos de mon mulet, quelque part dans ces montagnes, entre ces cultures étagées, ces gorges, ces ergs ou ces regs, cette immensité … Impensable de refaire le chemin car c’eut été pire que la recherche d’une aiguille dans une botte de foin. Impensable également de faire une déclaration de perte ! Il nous fallait donc simplement faire notre deuil de la coquette somme et trouver une solution pour régler notre aubergiste.

 

Ce dernier, Hocine, fut sincèrement vexé par ma gêne et me dit qu’il me considérait bien plus comme un frère que comme un client et qu’il était doublement désolé par cette perte. Il promit d’organiser des recherches et de me tenir au courant. Quant à la facture, si un jour je repassais par là-bas, ajouta-t-il et que je voulais vraiement me débarrasser de ma dette et bien mon frère Hocine m’accueillerait à bras ouverts, comme d’habitude. Ce discours entama passablement ma résistance nerveuse par son authenticité et sa merveilleuse gentillesse. Hocine disparut un instant dans ses appartements privés pour  en ressortir quasi aussitôt. Il m’attira dans un coin et très discrètement, me remit une liasse d’argent en me disant :

 

         Tu vas ou sans un sou, mon ami ? Tiens, mets çà dans ta poche et j’espère que çà va suffire.

 

Comme je me mis à larmoyer lamentablement, ce seigneur ajouta en riant :

 

         Arrête, tu vas réellement me vexer ! De toute façon, je ne le fais pas pour toi mais pour ma tante Marie-Gabrielle. C’est rien, c’est de l’argent, rien que de l’argent … la salissure de ce monde ! Je suis sincèrement désolé que cela te soit arrivé ici, chez ton frère !

 

Après des ’’au-revoir’’ que je vous laisse imaginer, nous sommes repartis et avons consacré le retour au commentaire de la noblesse de ces gens. La question récurrente était de savoir dans quel pays du monde peut-on aujourd’hui partir en voyage au paradis, en revenir plus riche humainement et financièrement ? Bien évidemment, je me contrefichais de l’argent égaré mais me faisais par contre un sang d’encre à la perspective de devoir refaire mes papiers, entre ambassade, consulat et commissariat !

 

Il y a une heure, arrivant chez moi, Le Héraut m’a intercepté au garage pour me dire qu’un individu louche, va-nu-pieds, demandait après moi. C’est ce brave garçon ici présent qui répète sans arrêt et sans cesser de sourire qu’il vient de Tamettouchte et me fait de grands discours auxquels je n’entends rien… Pour couronner le tout, voila que Le Héraut s’en mêle pour lui interdire l’accès de l’immeuble.’’

 

Aussitôt, ce dernier prit la parole et de sa voix fluette à faire mourir de rire demanda à ma seigneurie, en arabe,  de considérer ce qui suit:

 

         N’en croyez rien, Monsieur Mo’, rétorqua-t-il ! Mes lourdes responsabilités pour assurer la sécurité et la quiétude des habitants sont énormes et Dieu m’est témoin que je ne ménage pas ma peine pour cela. Je ne peux pas laisser passer cet énergumène, qu’il ne m’ait dit ce qu’il veut et ce qu’il vient faire ici. Pour toute réponse, il baragouine des choses auxquelles je ne comprends rien.

         Mais enfin, fis-je remarquer, Monsieur Le Héraut, ce n’est pas parce que tu ne comprends pas sa langue qu’il est un bandit !

         Si, ou alors qu’il parle en arabe comme tout le monde.

         Monsieur de Foussy non plus ne parle pas l’arabe et pourtant tu lui témoignes de la considération ! Ce pauvre hère s’exprime en langue berbère et c’est parfaitement son droit. Mais je te félicite pour le sérieux avec lequel tu assures notre sécurité. Laissons cela pour l’heure ! Je pense être en mesure de résoudre ce grave dilemme. Appelons Brahim le polyglotte marchand de jouets qui est un émule de Claude Hagège, Professeur au Collège de France, et qui saura nous décrypter le dit de cette créature de Dieu.

 

Ainsi fut fait et nous pûmes enfin savoir ce qui amenait parmi nous notre étrange et miséreux visiteur : Berger d’un important troupeau, il surveillait, comme tous les jours de sa vie, ses bêtes en jouant du pipeau et chantonnant de douces mélopées lorsqu’il vit au loin voleter une feuille de papier, au gré de la brise légère. Ce qui ailleurs passerait inaperçu est un véritable évènement là-haut sur la montagne. Il bondit de son rocher-siège, se précipita pour ramasser le papier et identifier sa provenance : il s’agissait d’un billet de banque flambant-neuf, échappé d’une ceinture portefeuille visiblement piétinée par un animal, ouverte, et qui montrait de ce fait une grosse liasse de billets de laquelle un exemplaire s’était échappé…

 

Il alla montrer ‘’la carte’’ d’identité contenue dans la ceinture à un boutiquier qui sait lire et écrire et mit une demi-journée à en mémoriser tous les éléments pour pouvoir rapporter le bien à son propriétaire. Il sollicita de son employeur un congé exceptionnel de deux journées pour ‘’enterrer’’ un oncle vivant dans la grand’ ville et demanda à sa mère qui accepta très difficilement et seulement contre un serment en règle, l’argent nécessaire à sa course à travers monde.

 

N’ayant pas encore ‘’la carte’’ mais une simple attestation administrative, il dut se faire tout petit pour ne pas être refoulé lors de quelques contrôles administratifs. Pour économiser l’argent, il avait fièrement pendue à son coté droit une grosse gourde d’eau de sa montagne bénie et dans sa gibecière, quelques concombres.

 

Brahim, le marchand de jouets, lui adressa une demande et voici notre Patizambo soulevant ses hardes pour en extraire … le portefeuille ceinture de Msiou Fossi qui ouvrait la bouche assez grand pour livrer passage à un jumbo-jet, sous le feu-roulant du commentaire de sa femme qui remerciait Dieu pour ce miracle. Les autres voisins, retrouvant également leur bon argent se mirent à remercier dans un arabe de cuisine le pied-bot qui n’en comprenait pas un mot comme dit plus haut. Le Héraut, pour féliciter le héros, voulait lui administrer quelques solides taloches pour l’avoir confondu en ne parlant pas arabe ‘’comme tout le monde’’. Il ne pouvait s’empêcher de regarder la somme rondelette probablement en se demandant si lui aurait été capable d’un  tel geste d’honnêteté, alors que tous les éléments du crime parfait étaient réunis. Ayant refermé son hangar d’aéronef hors gabarit, Monsieur de Foussy s’éloigna du groupe et aux convulsions de son dos, je le vis, je le jure pleurer d’émotion. Il se secoua ainsi un long moment et alors que Le Héraut voulut le rejoindre pour lui demander pardon, je le retins par le bras en lui demandant d’attendre et de respecter la retraite.

 

Une heure plus tard, au café du coin, un cercle s’était formé et le Patizambo en était le centre, répondant au feu fourni des questions des quelques 20 à 30 personnes, amies, amis, curieux voisins et proches qui voulaient tout savoir sur l’acte exceptionnel. La somme contenue dans la ceinture – portefeuille équivalait à 7 ans de salaire du pauvre pied-bot. Et chaque fois que je lui posais, sous différentes formes la question de savoir s’il n’avait pas eu l’idée de garder l’argent ‘’par devers lui’’ pour une  »affectation ultérieure » … il répondait, choqué non pas moralement mais comme quelqu’un qui ne comprend pas la question parce qu’il n’a pas été souillé par le mal :

 

         Mais … c’est pas à moi !

 

Epilogue purement formel : Mon ami homme de gauche fut d’une générosité princière puisqu’il abandonna au pied-bot son argent personnel – tout de même 4 années de salaire du miséreux, le logea à l’hôtel avant de le faire reconduire le lendemain matin chez lui, dans son véhicule personnel. Il lui demanda de porter à Hocine l’aubergiste son dû et Tata Marie-Gabrielle prépara deux gros baluchons de présents divers pour la famille.

 

C’est bien évidemment elle qui mit le point d’orgue à l’aventure en affirmant, sublime de sagesse, que comme le dit son grand homme ‘’la vie sans le mal est bien plus belle et plus facile à vivre’’.

mo’

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