Lui, noble produit d’un certain terroir nord-africain  ou  se  sont croisées toutes les civilisations, brillant lauréat de l’enseignement français, présenté par ses enseignants au Concours Général de français en 1930, acquiert une terre l’année de la naissance du de cujus infra (1) lequel fut considéré pour cette coïncidence, comme un porte-chance.

 

Elle, femme à l’âme haute et à la beauté confondante, pur produit de la mythique civilisation arabo-andalouse de Fès, avec ses lustres, ses belles manières et son profond humanisme.

 

Elle et lui établirent un partenariat pour rebroder la planète Terre de 7 fleurs de haute botanique auxquelles ils consacrèrent tous leurs efforts. La troisième de ces fleurs est un vilain petit cactus inerme, martial et martien, qui épie le monde, son gambri (2) en bandoulière, prêt à faire feu, note ou rime sur toutes les laideurs, celle de l’ignorance comme celle de la bêtise ou de la méchanceté, par la maïeutique, la morale et … la séduction. C’est un griot émerveillé,  mû par le djeli (3), le nashq, le soul, le duende, le fado et le blues.

Mo’ le griot – c’est de lui qu’il s’agit – va maintenant faire une digression typique de sa pensée buissonnière … bien plus éclairante que la mathématique … Les surréalistes en ont retrouvé le goût bien après certaine poésie orientale …  :

 

كان يا ما كان،في قديم الزمان، وسالف العصر والأوان 

 Il était une fois…

 

… ’’ Mon père aimait passionnément ma mère qui le lui rendait bien et le plaçait au pinacle de l’humanité pour, disait-elle, son intelligence, sa sagesse, sa prestance et son charme… Lui, de son coté, même si leur différence d’âge n’était pas même perceptible, l’appelait ’’fillette’’ et n’appréciait rien tant que sa présence et sa proximité. Mon père était grandement respecté dans tous ses mondes et je n’ai jamais vu personne se permettre la moindre indélicatesse à son égard. Ma mère avait un fort caractère et leur union n’aurait pas survécu à la force de leurs caractères plus de quelques jours, n’eut été leur passion l’un pour l’autre. Ils vivaient la moindre séparation physique comme une souffrance et l’évitaient jusqu’au comique.

Mais comme l’affirme le dicton arabe :  

 

’’Rien sur terre n’est exempt de défaut

et même le coquelicot est entaché de noir’’. 

 

Mon père était jaloux ! Non, attendez, pas de la jalousie stupide et primaire qui consiste à jouer au contrôleur du temps, de l’espace et de la liberté de l’autre ! Non, Monsieur était bien trop subtil et distingué pour cela. Il était jaloux de tout ce qui, en quelque circonstance et à quelque motif que ce fut, eut pu répondre mieux que lui à la moindre attente, au moindre désir de ma mère ! C’est tout à fait différent et cela place très haut la barre ! Les manifestations inattendues de cette jalousie présentent toutes, les symptômes d’une démesure tantôt rabelaisienne, tantôt picrocholine. Mais l’homme ’’assumait’’ et ‘’assurait’’ et c’était toujours, comme disent les Ibériques, ’’a la grande !’’

 

Jugez plutôt !

Ma mère, conseillée par une de mes tantes, fit … ce qu’il fallait pour que mon père acceptât, après de nombreuses semaines de négociations, de l’emmener au cinéma, pour voir Lahn al khouloud, (4) une romance égyptienne pleine d’eau de rose et de loukoums, avec pour vedettes Farid el Atrache et Fateen Hamama. Ce suspens insoutenable fit chavirer tous les cœurs féminins d’Orient et d’ailleurs, les dames se demandant laquelle de deux femmes un chanteur égyptien à succès allait choisir et surtout le bien fondé de son choix ! Père, vraiment aux antipodes de cette sensiblerie orientale, considéra néanmoins qu’il eut été inhumain de priver sa douce aux yeux si tendres de ce phénomène de société et il finit par accepter qu’elle alla voir ce film. Vous aurez compris que l’entière maisonnée était concernée par le projet, lui le premier. Comment donc allait-il procéder pour que ma mère ne fût pas en contact avec le vulgum pecus ? La seule idée que cela pût advenir lui aurait fait naturellement tout annuler. Nous descendîmes donc tous de notre campagne natale pour aller au cinéma qui projetait le film, en ville. Nous étions en habits ‘’des dimanches’’ et maman était flamboyante, même sous ses voiles strictes. Mon père, lui, était en manteau de cachemire et ganté de cuir. Dans le cinéma, il nous conduisit à travers des couloirs sombres et un escalier également sombre. Nous arrivâmes dans une immense salle sombre, pleine de fauteuils rouges en velours ou en cuir, faiblement éclairée par de toutes petites lumières qui piquetaient le plafond. Il installa sa princesse au beau milieu de la loge centrale, les filles autour d’elle, les garçons encadrant les filles, avant de s’installer à sa gauche, à la place réservée à cet effet. Presqu’instantanément, le noir absolu se fit et la magie du cinématographe nous enleva pour nous faire palpiter.

 

Le reste de l’étage (le balcon plus exactement) était complètement vide.

 

·         Savez-vous pourquoi ?

·         Car pour que ma mère ne souffrît d’aucune promiscuité, même lointaine, son homme avait loué … tout le balcon du cinéma ! 200 à 300 places !

 

Ça c’est un homme ! 

Nous passions comme chaque année nos vacances en bord de mer, à quelques kilomètres du Zoo de la Source du Lion. Un jour de bonne humeur paternelle, nous eûmes droit à une sortie en famille, qui offrit à mon père l’occasion de faire ce qu’il aimait le plus : nous expliquer à nous, ses enfants et à son épouse, notre mère, la nature, le monde, l’homme. Maman était fraîche et pimpante, dans une robe claire fleurie, les sœurettes également. Nous, les garçons, étions en culottes courtes et papa, détendu, portait une veste cubaine, en lin non doublé et un panama du meilleur effet. Nous déambulions à travers les allées, assez groupés pour écouter les explications du chef et répondre à ses sempiternels contrôles de connaissances comme : Quelle est la femelle du coq, du canard, du dindon pour les petites sœurs et pour nous les cadets, comment appelle-t-on le cri du hibou (le hululement), le petit de la girafe (le girafon), du sanglier (le marcassin) et le nid de l’aigle (l’aire). Maman, elle, était prise de temps à autre d’un fou-rire car, confiait-t-elle, beaucoup d’animaux étranges lui rappelaient des personnes que nous connaissions tous… A mesure que le temps passait, le Puîné manifestait de plus en plus bruyamment sa soif et sa faim car le goûter attendu consistait généralement en une pâtisserie, voire une crème glacée même, prise à la terrasse d’un café. Des marchands de bonbons formaient une double haie vers la sortie  et proposaient cruellement leurs nanans tentateurs, qui nous étaient bien sûr interdit pour cause d’hygiène… Les yeux du gourmand semblaient vouloir s’exorbiter et aller jouer aux billes avec les boules de bazookas multicolores, les bonbons au sirop de sucre et les fioles de réglisse en poudre.

 

Un photographe ambulant proposait ses services et les imposait même quelquefois. Il se mit bien en face de notre groupe et, malgré le signe de refus de mon père, fit crépiter son ampoule de magnésium pour nous prendre en photo avec, au beau milieu, ma jolie maman. Et là … mon père, cette statue de Jupiter vivante, bondit comme un léopard, saisit le pauvre photographe à la gorge, lui arracha son appareil dont il ouvrit la chambre pour dérouler à la lumière la pellicule avant de jeter le tout au loin et de ‘’s’occuper’’ du Doisneau tropical qu’il ne relâcha qu’une fois rossé, perdant son sang de partout, et hurlant au secours ! Cette  correction dura une poignée de minutes avant qu’on ne se remit en marche vers … notre goûter !

 

Photographier sa femme ?  Et puis quoi encore ?

 

Ça c’est un homme !

Bien des années plus tard, à l’occasion de la célébration de leurs noces d’émeraude, alors qu’ils étaient tous deux âgés de plus de 60 années, mon père et ma mère nous convièrent tous pour partager avec eux un fameux ’’gâteau russe’’ hérissé des 40 ’’colonnes de Buren’’  … La famille était là au complet, enfants et petits enfants, tout amusés de souffler autant de bougies.  

 

·         Ouah ! Y’ a plein de bougies !…

·         Mais rends-en ’’Grâce à Dieu’’, imbécile !

·         ’’Grâce à Dieu’’ !

 

Après le service, pendant que chacun dégustait sa part de la délicate pâtisserie, Papa requit l’attention de tous et après s’être raclé la gorge, … ’’nous tint à peu près ce langage’’ … :

 

’’Mes enfants, Dieu a permis que votre maman et moi soyons entourés de notre nichée en ce jour de notre 40ème anniversaire de mariage. J’ai voulu lui dire une fois de plus combien je l’aime et pour cela, lui ai écrit une lettre que vous allez m’aider à lui traduire car, comme vous le savez, elle ne parle pas français. Alors toi, la blonde, tu vas lire et toi, la grande, avec notre aide, tu vas traduire au fur et à mesure…’’

 

Il n’est évidemment pas question que je reproduise ce texte d’une grande sensibilité et d’une sincérité à vous arracher des sanglots comme un violon par une nuit d’automne. Mais en bon Arabe, je vais en communiquer le message par un détour lumineux : un poème célèbre d’Ibn Arabi, intitulé Prodige. Le maître soufi de l’Andalousie mythique a ‘’réfléchi’’ sur l’amour mieux que personne puisqu’il y distingue tous les aspects de la vie, et explique :

 

’’… Etant le fruit de l’Amour Divin, l’homme est intégralement concerné par cet Amour qui est à la fois son origine et sa destination. L’homme est donc fait pour aimer et être aimé. Et composé d’un corps, d’une âme et d’un esprit, il ne peut déconsidérer une forme d’Amour au profit d’une autre devant ainsi réaliser la symbiose des différents modes d’expression de l’Amour : physique, spirituel et divin, pour reformer en lui l’unité primordiale.’’

http://www.fraternet.com/magazine/etre1504.htm  

 

Prodige (5)
 
 Divers est mon cœur

Il est prairie pour les gazelles

Couvent pour les moines

Mecque pour les pèlerins

Tablettes de la Torah et livre du Coran

J’observe la religion de l’amour partout où se dirigent ses montures L’amour est ma religion et ma foi

 

Ibn ‘Arabi

 

La haute morale qui fut la sienne n’a jamais empêché mon père de vivre intensément ses choix et la belle – quoique courte vie qui fut la sienne, fut par certains aspects, un poème d’amour composé pour ma mère, sa partenaire, cette femme qui disait de son coté, qu’elle n’échangerait pas le dernier des ongles de mon père contre l’humanité tout entière !

 

Ça c’est une femme !

 

mo’

 

 

(1)    de cujus infra = celui dont il s’agit ci-dessous

(2)    gambri : instrument de musique à 3 cordes

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gambri

(3)    Djeli : ’’sang’’ en langue malinké, a donné ’’djeliya’’ qui désigne le don, l’inspiration.  http://fr.academic.ru/dic.nsf/frwiki/733060

Nashq : ’’inspiration’’

Soul : ’’musicalité de l’âme’’

Duende : ’’lutin’’… en flamenco, ’’classe’’, ’’intelligence’’.

Fado : ’’lamentation mélancolique’’

Blues : ’’mélancolie’’, ’’tristesse’’

(4)    Lahn al khouloud, (Le Chant Immortel) : 1952, 02h12min Année de production, de : Henry Barakat avec Farid Al Atrache, Faten Hamama et Madiha Yousri,

(5)    Je me permets de supprimer la ponctuation dont la restitution littérale n’a pas grand sens ici.

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