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Toutes les eaux sont couleur de noyade.

Emil Michel Cioran,  Syllogismes de l’amertume

’’La plage était déserte et tremblait sous juillet’’ … Connue seulement de quelques braves bourgeois aux instincts moins grégaires que les autres, la  plage de ‘’Pont Blondin’’ avait la réputation d’être bien fréquentée, tranquille et sûre, offrant une embouchure sinueuse et bon enfant à l’Oued Nfifikh qui, au gré des grandes marées, d’année en année, changeait de cours, de profondeur et de limpidité avant de se retirer dans la forêt voisine.

D’innombrables familles y avaient acquis une petite villa de vacances, n’ayant aucun rapport avec les palais pharaoniques, ahurissants, démentiels, moquettés et marbrés jusque dans les jardins, que sont les ‘’cabanons’’ d’aujourd’hui.

Mon père y acquit une maisonnette distante d’un millier de mètres de la mer – nous étions tous très jeunes – et l’avait baptisée du nom de la benjamine parmi mes sœurs. Dans le Nord, ’’7 fleurs’’  représentant ses sept enfants, formaient ses armoiries et là, en bordure de mer, la plus jeune de ses filles suffisait au blasonnement…

Nous y passions nos étés, à nous gaver d’air marin, de soleil, de poissons, de repos et … de pain du boulanger, ce qui nous changeait considérablement du  pain complet home-made de tout le reste de notre année. Nous jouions beaucoup et étions heureux lorsque les résultats scolaires avaient été à la hauteur des attentes paternelles. Sinon, astreinte à des devoirs quotidiens ! Croyez-moi, il ne s’agissait nullement comme pour les autres enfants de ‘’cahiers de vacances’’ qui proposaient des coloriages et des jeux, mais de solides versions latines –  papa était  »hélas » un latiniste distingué et  traduisait en « live » l’austère Tacite, même si par atavisme il trouvait délicieuses les Georgiques de Virgile. Il était  parfaitement et réellement bilingue (arabe-français) et passionné d’orthographe française. C’est même l’un des très rares hommes de ce monde dont je n’ai jamais réussi à identifier une seule faute d’orthographe ! Tout ceci est certes prestigieux, mais ne concourait guère à la qualité de nos vacances, ‘’Temps Promis’’ dont nous rêvions toute l’année et comptions retirer de bien grandes joies.

Un jour, arrivés depuis peu de notre brûlante campagne natale, nous nous étions tous  donné le mot pour essayer d’être sages comme des images pour ne pas encourir une sanction pouvant se décliner en interdiction de baignade, de promenade pour aller admirer le coucher du soleil et autorisation d’assister aux feux de camp, au bord de la mer, la nuit. Pourquoi ce jour-là plus particulièrement ? Parce que dés notre éveil, le matin, Puîné et moi avions été admirer la Grande Bleue du haut de notre mirador habituel et avions noté que les vagues y étaient tellement fortes qu’au niveau de l’embouchure de l’Oued, elles formaient de bien rigolos tourbillons lesquels  faisaient dans l’eau des spirales  bleues vertes et blanches, comme sont figurés dans les Van Gogh provençaux, le soleil et le vent.

11 heures – l’heure favorable pour la baignade – sonnèrent et dés lors, nous fîmes une ronde pressante autour de notre père, le regardant fixement, guettant le moment ou il allait enfin daigner prononcer la phrase magique :

–          Allez vous mettre en maillots.

Comme notre ville d’origine était assez peu achalandée en costumes de plage, les premiers jours de chaque été, en bonnes gens de la terre, nous remettions les maillots de l’année précédente, le temps de voir s’il était vraiment nécessaire de les remplacer, si les donations entre aînés, puînés, cadets et benjamins avaient toutes étaient étudiées et bien sur, si la dépense inutile avait été traquée, évitée et éliminée. Dans cet exercice de redistribution des richesses vestimentaires, je dois avouer que j’avais de la chance : 4 années me séparent de notre frère aîné, autant dire une vie, et entre nous, une blonde aux yeux bleus dont le maillot ne pouvait aucunement me seoir ! Il n’en était pas de même de mon successeur dans l’ordre héraldique, le Puîné soi-même, qui, j’en suis certain, a dû voir là une machination démoniaque pour l’obliger à hériter systématiquement de mes vieux habits… De plus, comme hélas pour lui, j’étais assez soigneux de ma personne, je les lui cédais ‘’bons pour un bail’’…

Mais à l’époque, l’élégance et la coquetterie des enfants étaient réservées en exclusivité aux demoiselles… Les garçons devaient être propres et bien couverts, un point, c’est tout. Bien au contraire, tout signe de coquetterie faisait d’eux un objet de dérision et de moquerie de la part de tout le monde. Par exemple, lorsque papa décida de nous chausser d’élégantes bottines de daim avec une fermeture Eclair, la porte passée, je me hâtais de les couvrir de boue pour en faire d’infâmes godillots tout crottés de peur d’être moqué par mes camarades !

Nous commencions à ne plus tenir en place et alors que le bruyant réveil Jazz qui trônait sur la table du salon marquait presque 11heures et deux minutes, nous entendîmes enfin l’ordre magique :

–          Allez vous mettre en maillots !

La salle de bains connut un engorgement subit puisque chacun voulait être le premier à montrer son corps d’athlète le plus vite possible !  Les petites sœurs se changeaient dans des endroits hermétiquement clos et rigoureusement surveillés avant de ressortir, la chevelure protégée par d’odorants bonnets de caoutchouc aux couleurs vives, généralement égayés par des fleurs apposées, des nœuds-nœuds et autres décorations … Nous, les garçons, étions encore plus hilarants, mais pour d’autres raisons ! Notre préoccupation était de couvrir réellement nos intimités pour les distraire à la vue des autres et c’était très difficile avec les maillots de l’époque, en grosse laine raide comme de la corde qui baillaient honteusement une fois mouillés.

Une fois prêts, les Rita Hayworth et les Johny Weissmuller furent mis en rang, face au chef qui procéda à une dernière inspection. Là, une casquette manquait, ici la couche d’ambre solaire était trop mince, et là-bas, la serviette était mouillée, donc en infraction avec le règlement et devait être échangée. Les chaussures disparates étaient sans doute l’accessoire le plus indispensable dans cette expédition car le sable était tellement chaud que la brûlure du second degré était garantie au pied nu qui s’y aventurait.

Maman déclina l’invitation à venir exposer sa peau d’albâtre aux tisons du soleil, prétextant une surcharge de travail. La colonne, enfin prête, fit mouvement vers le sud, sous l’œil vigilant du Chef d’Etat Major, Pater Noster soi-même. Un petit quart d’heure après, ayant déposé nos affaires à une vingtaine de mètres du rivage, tout près de l’embouchure plus suggérée que réelle de l’Oued Nfifikh, ayant reçu les énièmes consignes de prudence, nous nous élançâmes dans l’eau tumultueuse, constellée de ces tourbillons étoilés si drôles, plus haut évoqués. A cet emplacement, précisons-le, la profondeur de l’eau atteignait d’habitude difficilement 70 centimètres et il s’agissait de barbotage en fait, bien plus que de pulvérisation de records olympiques.

L’ensemble de la troupe s’était agglutinée autour de mon père qui animait les jeux, rectifiait les mouvements et enseignait l’art natatoire. Sauf moi. A l’écart et seul comme souvent, je plongeai pour aller au fond de l’eau en ouvrant bien les yeux,  essayant ainsi de voir quelle était cette force mystérieuse qui me tirait les pieds à me déséquilibrer et m’entrainait loin du bord de l’eau.

Je me relevais pour évaluer mon éloignement et notais à chaque fois que les autres s’amusaient probablement tout autant, car eux aussi semblaient lutter contre un géant qui, au fond de l’eau, leur retenait les pieds, les faisait basculer, se relever, rire de bon cœur, puis jaune, puis beaucoup moins ! …

Tout à coup, voyant l’agitation désordonnée de l’imperturbable papa, je compris que nous étions en situation inhabituelle. Je n’avais pas fini de me réorienter pour sortir de l’eau que le géant me tira à nouveau les pieds, encore plus fort que les fois précédentes, m’aspirant cette fois-ci bien loin, dans une eau étrange et bouillonnante ou, de plus, je n’arrivai pas à trouver le sol : je n’avais tout simplement plus pied. Et là, la panique s’empara de moi, l’eau me roula comme un vulgaire rebut et je commençai à boire de l’eau de mer … Un peu, beaucoup … J’en rejetai le trop-plein par éructations disgracieuses qui m’auraient valu, dans des conditions normales, de rouges bricoles. Je remontai comme un bouchon, le temps d’aspirer une gorgée d’air mélangée à de l’eau, avant de disparaître à nouveau dans l’épaisseur liquide de la vague turbulente et boire une nouvelle tasse. Je ne contrôlais plus rien, ni mes mouvements, ni ma sustentation ni, bien sûr, ma pensée. Je roulais au fond de l’eau, m’écorchant au sable rugueux à chacune de mes roulades, je remontais et redescendais. A chaque fois mais de moins en moins précisément, j’apercevais mon père hurlant et mes sœurs et mes frères éparpillés sur l’écume, braillant les mains en l’air, terrorisés. La colère de la mer avait été subite et aucun de nous ne savait en lire les signes, pas même mon père en fait. Ce phénomène de la houle des embouchures est très particulier et ne peuvent le connaître que ceux qui l’on vécu ou réellement étudié.

Combien de temps dura cette ‘’raclée’’ ? Pas plus de quelques minutes assurément, je ne puis en fait le savoir avec précision, puisque ma conscience disparut à demie à un certain moment et ne revint qu’au moment précis ou, tout au bord des dernières langues d’eau, je tentai de me relever, éraflé sur tout le corps, cherchant désespérément mon point cardinal, mon père. Je me retournai vers la mer et le vis, grand et mince portant ‘’d’étranges fruits’’,  mes sœurs et frères pendus à lui, récupérés, repris à la mer. Il avançait péniblement, hurlant en direction des absents : mo’ et la blondinette. Lorsqu’il arriva au bord de l’eau, il l’aperçut inanimée, étendue seule sur le sable, poupée désarticulée semblant faire la planche. Tout le monde hurlait, la croyant gravement atteinte, mais mon père lui administra quelques tapotements sur le visage qui furent suffisants pour la ramener à sa proverbiale vivacité.

Pour aller dans l’eau, Papa ôtait évidemment ses lunettes, ce qui faisait qu’il ne voyait pas grand-chose et après s’être occupé de la blonde rescapée, il me regarda et me passant la main sur la tête avec un vague sourire nerveux, il me dit que j’avais de la chance de n’avoir pas connu, comme eux,  l’horreur.

–          Mais… mais si, papa, j’y étais, papa… là bas, à gauche, j’ai été emporté et rapporté, moi aussi …

Montrant fièrement mes éraflures de guerre, je l’invitais ainsi à me reconnaître mon statut de victime de guerre et me délivrer ma carte  d’ancien combattant ! …

Mais quelqu’un, parmi les héros qui eux, par contre s’étaient contenté de pleurer dans les bras paternels, affirma que je mentais et que j’étais resté sagement sur le sable à ramasser des coquillages…

Papa tremblait de peur rétroactive et dit que ce n’était pas grave, pendant qu’à voix basse, il marmonnait une prière pour remercier la Providence de nous avoir sauvés. Je respectai son aparté et m’éloignai, penaud, triste d’être accusé de mensonge en ces circonstances si épiques.

Pire, je me sentais vaguement coupable d’avoir osé essayer de me noyer tout seul…

mo’

(1) dessin non signé, emprunté à Internet (site de France 2)…

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