La Carte de Tendre est la carte d’un pays imaginaire appelé « Tendre » imaginé au XVIIème siècle par différentes personnalités du monde des arts et des lettres. On trouve tracées, sous forme de villages et de chemins, dans cette « représentation topographique et allégorique », les différentes étapes de la vie amoureuse selon les ‘’Précieuses’’ de l’époque. La préciosité est un mouvement qui prend naissance dans des salons artistiques et littéraires qui étaient un univers où les femmes étaient traitées selon les principes de la courtoisie médiévale. La préciosité visait à contrer la vulgarité du langage et des manières. http://fr.wikipedia.org/wiki/Carte_de_Tendre

Je vais essayer de dresser ici la Carte du Tendre d’un Pays bien réel appelé ’’Pont Blondin’’ du nom de l’officier français du génie qui le construisit, ou ’’Oued Nefefikh’’, du nom de la ’’Rivière des Petits Souffles’’ qui y serpente langoureusement, avant de se retirer dans la forêt avoisinante, se soumettre aux caprices de la maigre pluviométrie de la région et d’aller s’évanouir quelques kilomètres plus loin. C’est, comme déjà dit, là que notre petite famille a passé la quasi-totalité de ses vacances d’été  lorsque j’étais enfant et donc, forcément là que j’ai résolu les problèmes engendrés par le dérèglement hormonal de ma fiévreuse adolescence.

 

Si je ne faisais aucun effort d’imagination pour peupler mes rêves de tous les fantasmes du monde, mes étiques moyens en empêchaient souvent le début même d’un semblant de réalisation. C’est dans la maison des parents, à la mer, à la plage et dans quelques coins et recoins, derrière des arbustes chétifs ou des rochers aux formes complices que s’inscrivaient forcément mes ébats impatients, maladroits et enfiévrés. 

 

Tout était là pour aggraver la pyrogénation de mon corps brûlant et de mon esprit survolté : la peau nue des belles naïades dorées omniprésentes, les bikinis minuscules et la puissance infinie du soleil que j’implorai comme un primitif en me tortillant sur la plage …

 

Fais-moi répandre mes mauvais rêves,
Soleil, boa d’Adam et d’Eve.
 

 

Jean Cocteau in Batterie, Poèmes 1922 

 

Bon, pour des raisons inconnues, ma petite tête d’ange n’eut jamais de problème pour aborder une demoiselle et, rage, rage, rage, mange du cirage le jour de ton mariage, dans l’art compliqué de la séduction, ce que je sus toujours et d’instinct, ce fut de provoquer l’audace féminine et de faire de moi le dragué, le courtisé plus souvent que le courtisan ou le dragueur !

Dans mon microsome balnéaire, l’offre était abondante, certes, et si j’avais voulu me contenter de la forte en maths ou de la brave gnangnan du coin, j’aurais dû installer un distributeur de tickets. Mais non, Môssieu mo’ visait toujours la brune dont les yeux verts balayaient langoureusement un balcon de 90 surplombant un isthme de 60 et un estuaire de 90 ! Cette propension à flatuler plus haut que son fondement le condamna plus d’une fois à la terrible et inhumaine abstinence, des fois pour d’interminables périodes ! Allons, allons ! Il serait prétentieux et ingrat de me plaindre… J’ai été aimé des petites filles et n’ai jamais eu grand effort à faire pour me faire des amies avec lesquelles je partageais idées, plaisirs, rires, larmes, pinçons, suçons et quelquefois … organismes microscopiques divers …  

Je vous présente donc le Tendre du pays du Pont qui enjambait  la Rivière des Soupirs par la grâce d’un officier du génie dénommé Blondin. Et comme je fais sérieusement ce travail de mémoire, voici d’abord une carte sur laquelle votre perspicacité pourra suivre et imaginer les tribulations du pauvre petit mo’ en proie aux affres de la puberté, sur la grève atlantique.

Anciens, nouveaux, touristes de passage, tout le monde se rencontrait au pied de l’Hôtel-Restaurant Les Dunes, et une semaine durant, chacun prenait ses repères en fonction de cette population recomposée. Pourquoi là précisément ? Parce que l’établissement susmentionné était dirigé par un gentilhomme d’origine Ibère, austère et furieusement jaloux qui n’interdisait pas à ses enfants de nous rejoindre, mais de sortir de son champ de vision ! Ses enfants ? En fait ses deux splendides filles, véritables fantasmes ambulants aux fragrances florales, aux bikinis affriolants et à la gentillesse immense. Les garçons, eux, étaient autorisés à se déplacer un peu plus librement… Le plus jeune, un bébé de 2 ans était le clou du spectacle qu’offrait cette plage bourgeoise : il était installé par sa maman sur une grande serviette avec un biberon d’eau et quelques biscuits à proximité. Puis la maman remontait aider son mari et l’enfant restait seul avec son petit bob sur la tête, à balbutier et agiter ses jouets, sagement. Qui le gardait ? Euh … çà !

Ce chien merveilleux servait de cerbère intraitable au bébé, comme il lui servait de parasol, allant jusqu’à changer de position pour épargner du soleil le délicat épiderme de son petit maître !… Il pouvait rester ainsi des heures durant, et on rapporte – je ne l’ai jamais vu – que lorsque la mer montait, il déménageait le bébé et tout son ‘’bivouac’’ quelques mètres plus haut pour l’épargner.

Pour refroidir mes ardeurs, lorsque le diable me poussait à commettre une imprudence dans ma cour à la splendide Donzella, héritière des Dunes, j’imaginais Monsieur son père, l’Hidalgo maître des lieux, lançant ce fauve à mes fesses ! C’était d’une efficacité absolue et durant quelques instants, j’épiais bien davantage l’entrée de l’hôtel que le balcon tellement plus intéressant et si joliment fleuri de la Carmencita !

En général, souvent disons, la belle enfant finissait par se laisser séduire et posséder par nos regards angéliques ! Il faut dire que  nous ne cessions ni nuit, ni jour, d’élaborer des stratégies de conquête susceptibles de nous conduire au pays de cocagne.

Cela commençait toujours par une promenade sur la plage, dans le périmètre clairement défini des autorisations paternelles et de la décence réunies. Arrivés à la limite du périmètre, alors que les sages princesses voulaient amorcer la manœuvre de retour, nous leur prenions la main et les invitions à poursuivre un peu… Flattées d’être si attentivement écoutées, elles baissaient la garde et échappaient un instant à leur univers pour entrer dans le nôtre. Nous arrivions ainsi au dos des Sablettes, l’autre établissement balnéaire, situé sur l’autre rive de l’Oued Nefefikh. Nous prenions alors place sur le sable du ‘’Petit Salon’’, officiellement pour nous reposer, en vérité pour conclure l’affaire par une première banderille : saisie de la main, baiser sur la joue, caresse non équivoque ou baiser véritable … Nous vivions encore selon les règles de l’amour courtois :

–   Basium  désigne le baiser d’affection honnête, entre parents etc.
–   Osculum  désigne le baiser de politesse, salutation, respect, étiquette.
–   Suavium  désigne le baiser de volupté ou d’amour.

Une fois l’affaire dans le sac, le baiser donné, osculum ou suavium, selon, c’était déjà l’heure du retour, main dans la main, enlacés ou pris par la taille, pour annoncer urbi et orbi que nous avions marqué la biche et que nous invitions la harde des cervidés et la horde des chasseurs à s’en tenir éloignées.

Lorsque la dame de nos pensées ou plutôt de notre convoitise était compliquée, et cela arrivait très souvent, nous retombions dans les subtilités régaliennes de l’amour courtois et étions obligés de nous classer dans l’une ou l’autre de ces catégories, pour savoir ou nous en étions et quel chemin nous restait à parcourir avant d’atteindre le pompon, avant de devenir un Drut, ce qui était à peine plus difficile que de gagner au Loto.

–   Le Fehendor est le ’’soupirant’’. Il aime en silence et en secret,
–   Le Precador est le ’’suppliant’’ qui a obtenu un regard de la dame,  
–   L’Entendedor  est l’amant ’’agréé’’,
–   Le Drut est l’amant ’’charnel’’.
 

En attendant ce jour aussi incertain qu’espéré, les névrosés parmi nous – je n’en fus jamais, je le jure- allaient, le jeudi après-midi, au Salon Rubens, un sombre entonnoir rocheux  ou les paysannes des alentours allaient prendre un bain à marée descendante, se laver les cheveux, s’oindre d’huile et se faire belles. Oui, à l’eau de mer qui fait la peau plus douce et protège physiologiquement mieux le corps. Elles pratiquaient le nu intégral. Ce n’était certes pas l’estrade de défilé de l’élection de Miss Univers, mais nécessité fait loi. Il fallait toutefois essayer de ne pas se faire prendre par un passant ‘’adulte’’ car la chose était connue de tous, admise et protégée par tous et il ne serait jamais venu à l’idée d’un quelconque adulte de considérer cela comme un spectacle érotique. Des femmes se lavaient, un point c’est tout.

Le samedi matin, vers 10 heures, un couple blondinet descendait l’escarpement rocheux ci-dessus, Roméo aidant Juliette, jusqu’au replat du dernier rocher. Arrivés à destination, elle -je l’appelais Louise en hommage à Louise Labé- mettait à l’abri un couffin de victuailles pendant que lui appâtait sa ligne et lançait au loin. Puis, il fixait la canne dans une anfractuosité, réglait le moulinet et s’asseyait près d’elle. Ils s’oignaient mutuellement d’ambre solaire et après quelques minutes ‘’normales’’, ils entreprenaient ce que l’on ne peut nommer que ‘’se bouffer le museau’’, si inélégant que ce soit. Oui, ils s’embrassaient de vrai, de vrai, continument toute la journée, au vu de tous les passants et s’en moquaient éperdument. Jamais aucun poisson n’eut le mauvais goût de les interrompre en mordant à l’hameçon lancé ! De toute façon, s’en seraient-ils aperçus et s’en souciaient-il ? Rien n’est moins sur. Aux heures des repas, ils faisaient chemin inverse avant de revenir bien vite se réciter certain célébrissime sonnet de la sus-citée Louise Labé, 1524-1566, ou la délicate poétesse essaie de convaincre son amant de l’embrasser sans cesse et lui enjoint :


Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/louise_lab/baise_m_encor_rebaise_moi_et_baise.html

Ils étaient pénibles et assez décalés culturellement même si à l’époque, personne ne leur prêtait la moindre attention.

Mon père et nous, les Castors Juniors, pêchions à partir d’un rocher voisin et à chacune de nos arrivées, les amoureux avaient droit à une bénédiction paternelle :  »Tiens, encore là ces crétins?  » Puis, nous les ignorions…

J’avais quelques bottes secrètes, des trucs que je révèle aujourd’hui car ils sont peut-être périmés, sait-on jamais ? La musique langoureuse par exemple. Je me disais non sans raison que les jeunes filles sont toutes romantiques et sensibles à la douceur du sirop. J’étais déjà passionné de jazz et grâce à l’un des premiers magnétophones portables de ce Pays, j’offrais à mes prospects de la musique de haute qualité, particulièrement du genre sirop de sucre. Earl Bostic jouant Flamingo, Smoke gets in your eyes, et surtout Velvet Sunset … mis à part les innombrables standards de Duke Ellington et autres. Le théâtre idéal pour ces concerts privés, c’était évidemment le Lounge Bar, en contrebas des Sablettes, café dominant la plage en question. Là, assis face aux couchers de soleil éblouissants, j’offrais à l’écoute ces musiques de circonstance. Le pincement de froid du crépuscule était un complice idéal pour que l’on se permît des rapprochements tendres et audacieux ! http://www.deezer.com/fr/music/earl-bostic#music/earl-bostic

Si un jour, qu’à Dieu ne plaise, je constatais que la flatteuse audience de ce blog baissait, je serais obligé d’user de stratagèmes racoleurs pour récupérer ma part de marché, envolée probablement avec ma jeunesse ou mon inspiration et je ne reculerai devant rien, moi qui n’ose encore citer Louise Labé sans me censurer !

Je multiplierai le prix de l’abonnement par 10 …

Même s’il est vrai que  10 x 0 = 0 …

Non, tiens, j’ai une idée terrifiante :

En en faisant grand bruit, je raconterai ou quand, comment et par qui, en cette plage de Pont Blondin qui enjambe l’Oued Nefifikh, j’ai été déniaisé…

Vous voilà avertis !

mo’

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