Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n’a plus besoin de mots.

Le chat I (Baudelaire)

Je ployais et elle croulait sous le poids de sa sensualité. Elle était au faîte de sa gloire et de sa grâce. Outre une grande beauté et des chaires généreuses admirablement disposées, elle projetait de la lumière, un étrange mélange d’intelligence et d’évidence, comme une eau apte à désaltérer les plus grandes soifs, à combler les manques les plus douloureux, à répondre aux recherches les plus désespérées.

Vous connaissez Abbe Lane ? – Evidemment !…

http://www.deezer.com/fr/music/abbe-lane#music/abbe-lane/oyeme-mama-679792

Juché sur le haut tabouret du bar derrière lequel elle officiait en tant que barmaid, j’ai passé cent et mille soirées à la regarder en papillotant des yeux, gêné, émerveillé, énamouré, béat et heureux. Elle allait et venait, se déplaçant avec précision, agissant avec grâce, manipulant voluptueusement les flacons d’ivresse dont les reflets faisaient briller de feu ses grosses bagues d’améthyste et de topaze et le rouge-sang de ses ongles parfaits. Un demi-sourire éternel semblait la mettre hors de la portée humaine.

Je lui parlais rarement, de son coté, pour me faire de ‘’somptueux discours, elle n’avait pas besoin de mots’’. Voulais-je moi-même des mots ? Elle m’avait adopté et chéri, et c’était assez pour moi. Je ne lui posais jamais de question puisque pour moi, elle-même était une réponse à tout : Elle n’avait pas de passé, pas d’histoire et pas d’attache et ne connaissait même pas son origine, pas plus, à ce qu’il m’apparaissait, que le frisson de l’amour, ni la convulsion de la gésine. Nul bébé n’avait probablement jamais tété ces seins opulents et magnifiques alors que mille amants avaient sans doute bramé à sa fenêtre avant d’être foudroyés par l’éclair de ses lunes. Pourquoi tout cela m’était-il si évident, alors que sa biographie était, elle, une page blanche ?

Tout le monde la respectait et cet ascendant sur les hommes ajoutait grandement aux halos intersectés de ses lumières. Même lorsque, fauve tapi derrière ses bras splendides, elle se laissait aller à reposer son visage grave sur ses mains posées à plat sur l’acajou du comptoir, elle s’isolait du monde en lançant son regard sur le vide, feinte de rétiaire pour marquer son domaine privatif, à respecter absolument.

Beauté flamboyante et mûre comme une pèche au mois d’août, tout le temps que je l’ai fréquentée, elle goutta son nectar enivrant au fond de ma gorge de damoiseau assoiffé et transi. Pourquoi moi, l’enfant protégé par mille murailles, m’étais-je mis en tête de désirer plus que tout au monde cette barmaid de roman ?

Souvenance d’un sevrage à un âge trop tendre, jamais admis, jamais compris, ou l’on se rend compte, avant de l’oublier, que jamais plus les baisers des femmes ne seront si doux, si sincères, si rassurants que lorsqu’ils sont donnés par une maman. Comment accepter que le plus grand bonheur du monde – regressus ad uterum – nous soit le plus strictement interdit ? C’est dire le trouble qui s’empare des garçons, à ce moment ou la frontière entre l’interdit et le paradis si fortement se marque et ou un machiniste espiègle  superpose les tableaux pour nous les faire confondre…

Seul dans ma chambre, essayant de mettre de l’ordre dans ma grosse tête carrée et dans ce charivari qui faisait gargouiller mon ventre, je me répétais sans cesse qu’elle était divinement belle et même, certains jours, définitive : la femme qu’on devait épouser sous peine de méconnaître le bonheur et de choir dans un célibat de médiocrité. Elle avait mathématiquement deux fois mon âge et je me faisais probablement bien des illusions sur l’effet que je lui faisais.

Quelquefois seulement le rideau des pupilles
Sans bruit se lève. Alors une image y pénètre,
Court à travers le silence tendu des membres –
Et dans le cœur s’interrompt d’être.
 
Rainer Maria Rilke, La Panthère, trad. Claude Vigée
 

Mais il me suffisait de croire qu’elle n’existait que pour moi, que pour me plaire, que pour me rendre heureux, que pour me dire la vie et me raconter ses belles histoires muettes. Entre nous s’installa un flirt exquis et profond, noyé dans la tendresse la plus sincère.

Vous connaissez Caterina Valente ? – Evidemment !…

Un soir, dés que j’étais arrivé, elle avait esquissé un sourire, puis regardé négligemment l’heure à la grosse horloge murale aux lumières bleutées. Elle affichait ce qu’un expert en angoisse comme moi interpréta sans nuance comme un signe de bienvenue. Sans que je disse un mot, elle chaloupa vers ses flacons prismatiques, leva le bras pour saisir le meilleur et en emplit mon verre. Je dévorai l’harmonie de son buste, de son avant- bras nu et galbé, l’échancrure parfaite de son chemisier, la grâce de son aisselle et le grain de beauté définitif qui culminait sur son épaule. A chacun de ses mouvements, elle gratifiait le monde d’un effluve de parfum à faire s’évanouir les imprudents, un parfum particulier, jamais plus senti chez aucune autre femme après elle, celui d’un bois mystérieux, vert, humide et profond, envoûtant et épicé, étrange et vrai.

Lorsqu’elle posa devant moi le breuvage couleur de miel, elle me caressa le visage de sa main libre et ânonna cette gentillesse confondante : ‘’Mi Cielo’’. Etait-elle espagnole ? Non, mais elle disait bien justement que la carnation des mots tendres est décuplée par la langue de Cervantès. Que ne connût-elle l’arabe !… Elle s’approcha et me donna à baiser la peau de pèche de sa joue, traquenard fatal qui anéantit mes dernières volontés. Je me retrouvai une fois encore à ses genoux, pieds et poings liés, implorant la grâce. Elle m’abandonna un instant avant de revenir et me prendre les deux mains dans ses mains, plantant son regard au fond de ma rétine. Je compris qu’elle allait m’annoncer une grande nouvelle et me mis à trembler d’avance, pour éviter la déception.

’’Je t’invite à venir prendre un verre chez moi, après mon travail, à 3 heures et demie. Elle griffonna une adresse sur un feuillet marqué de son chiffre et me le tendit, prenant soin de m’embrasser lorsque je le pris, m’immergeant ainsi dans un océan de bonheur.’’ Depuis combien d’années la connaissais-je ? Je ne savais rien d’elle, car elle était

…’’ à l’austère devoir pieusement fidèle’’ …

Et là, enfin, elle me signifiait mon intégration dans son pays des merveilles, de l’autre coté du miroir. Pour quoi donc ? Quelle révélation allait-elle me faire ? Qu’avait-elle à me dire ? Qu’allait-elle me demander ?

Vous connaissez Juliette Greco ? – Ah, tout de même !…

http://www.youtube.com/watch?v=XyqIs8xPCd0&feature=related

Il ne me restait plus qu’à trouver comment meubler mon temps d’attente. Je m’en fus vite chez moi et décidai de me rafraîchir, me changer et prendre toute mesure pour faire de ma première visite à la sphinge incorruptible dans son gynécée, un moment privilégié. Que me voulait-elle, elle qui avait toujours refusé tout contact personnel avec moi et avec qui que ce fut que je pusse connaître ? Rien, mais alors rien ne me mettez sur la moindre voie. Affaire physique ? Malgré notre grande complicité, il n’y avait jamais eu entre nous que de très vagues caresses, plus esthétiques qu’érotiques, même si chacune était restée sur moi un stigmate indélébile et douloureux. Et là … C’était trop de bonheur ! Je ne voulais même pas penser à la façon dont j’allais instinctivement réagir.

Trois heures et demie finirent par s’inscrire au cadran d’une montre paresseuse et cruelle. Je pressai le pas et m’engageai dans la venelle indiquée sur le billet. Une magnifique résidence bourgeoise arborait fièrement le numéro spécifié. Je m’annonçai en chevrotant et une cascade d’eau vive me répondit : – Entre vite mon Bel Amour ! Un concierge chamarré comme un général d’opérette fronça les sourcils lorsque j’annonçai que je me rendais chez la dame, probablement pour l’incongruité de la chose. Ses amants étaient-ils plus âgés, d’habitude ? Refusait-elle de les recevoir  chez elle ? N’en avait elle aucun ? Le mystère était total et bien franchement, c’était tant mieux ! Gâcher sa vie en conjectures et autres balivernes improbables, ce n’est pas très sage !

Elle était toujours belle, mais cette nuit-là, lorsqu’elle ouvrit son huis, elle m’apparut carrément astrale, rayonnante, souriante, j’allais dire heureuse. Dés la porte elle me prit dans ses bras et me serra contre elle en roucoulant ses mots sirupeux qui me transformèrent moi-même en sirop : Mi cielo, mi principe, mi nenuco, mi brujo … Aveugles de la Parabole de Breughel, nous nous conduisîmes jusqu’à une méridienne ou elle me demanda de m’étendre, avant de s’asseoir près de moi, de me prendre la main et de me confier son incroyable histoire que, pour rester fidèle à je ne sais quoi, je ne rapporterai pas. Je n’arrive toujours pas à me résoudre à écrire que ’’La Marquise est sortie à 5 heures…’’ interrogation de Paul Valéry, qui se demandait – bien avant moi – comment il était possible d’écrire des phrases aussi vides.

Sachez simplement qu’elle était en fait la propriétaire de l’établissement huppé ou elle officiait en tant que barmaid…  Mais la grande nouvelle du jour, est qu’elle venait de le vendre, qu’elle quittait la ville, le pays et voulait, dit-elle, en garder le meilleur souvenir en révélant ses stratagèmes et feignant d’être …

… La femme infidèle

Et moi je l’ai menée à la rivière
en pensant qu’elle était jeune fille,
mais elle avait un mari !
C’était la nuit de la Saint Jacques
et je m’y sentis presque tenu.
Les lanternes se sont éteintes,
se sont allumés les grillons.
Aux  derniers coins de  rue
j’ai touché ses seins endormis,
et soudain ils s’ouvrirent pour moi
comme des bouquets de jacinthes.
Son jupon amidonné
à mon oreille a crissé,
comme  une pièce de soie
déchirée par dix couteaux.
Sans lumière d’argent dans leurs cimes
les arbres ont grandi
et un horizon de chiens
aboie très loin de la rivière

***

Une fois passés les buissons
les joncs et les aubépines,
sous sa lourde chevelure
j’ai fait un trou dans le limon.
Moi, j’ai enlevé ma cravate.
Elle, elle a enlevé sa robe.
Moi, ceinturon et revolver.
Elle, ses quatre corsages.
Ni les nards, ni les escargots
n’ont la peau si fine,
ni les vitres avec la lune
ne luisent ainsi.
Ses cuisses m’échappaient
comme des poissons surpris,
à moitié pleins de feu,
à moitié pleins de froid.
Cette nuit-là j’ai couru
la plus belle de mes courses,
monté sur une pouliche de nacre
sans brides, sans étriers.
Je ne veux pas dire, car je suis homme,

les choses qu’elle m’a dites.
La lumière de l’entendement
me rend très réservé.
Sale de baisers et de sable
je l’ai menée à la rivière.
Avec l’air se battaient
les épées des iris.

Je me suis comporté comme ce que je suis.
Comme un gitan légitime.
Je lui ai offert une corbeille à ouvrage
grande, de satin jaune paille,
et je n’ai pas voulu m’éprendre
parce qu’ayant un mari
elle m’a dit qu’elle était jeune fille
quand je la menais à la rivière.

Federico Garcia Llorca, La casada infiel, Romancero Gitano

Vous connaissez Dalida ? – Je plaisante …

http://www.youtube.com/watch?v=GX2e9Si-FLY

D’aucuns seront déçus par mon autocensure alors que d’autres trouveront le petit mo’ bien déluré et comme d’habitude, la vérité est quelque part entre ces deux extrêmes.

Milan Kundera romancier et essayiste tchèque et français a reçu le prestigieux ’’Prix Aujourd’hui’’ en 1993 pour son essai Les Testaments trahis, dans lequel il dénonce un monde où personne n’aurait prétendument rien à cacher. Dans cet ouvrage, il s’essaie à définir la pudeur comme une ’’réaction épidermique pour défendre sa vie privée; pour exiger un rideau sur une fenêtre; pour insister afin qu’une lettre adressée à A ne soit pas lue par B. L’une des situations élémentaires du passage à l’âge adulte, l’un des premiers conflits avec les parents, c’est la revendication d’un tiroir pour ses lettres et ses carnets, la revendication d’un tiroir à clé; on entre dans l’âge adulte par la révolte de la pudeur.’’

Je peux affirmer qu’effectivement, je suis définitivement entré dans l’âge adulte par la révolte de la pudeur : L’auteur de mes jours, pour lequel on connait mon attachement et mon immense respect, avait lu une lettre que m’avait adressée ma petite chérie de l’époque et j’avais osé, moi l’enfant parfait, sage, obéissant, plein d’amour filial, quitter la maison pour un certain temps, provoquant une tempête sans précédent dans le microcosme familial. Lorsque je revins, quelques semaines plus tard, après avoir informé urbi et orbi qu’il réfléchissait à la meilleure façon de me ‘’ramener dans le droit chemin’’, mon père s’empressa de me faire comprendre que le message avait en fait été bien reçu par lui et sans l’avouer le moins du monde, qu’il ne s’était pas aperçu de mon passage à l’âge adulte.

Aujourd’hui, pas plus qu’alors, je n’ai la moindre tolérance pour quelque atteinte que ce soit à la pudeur. Je m’exprime librement et ne fais aucun effort pour me contrôler, comportant probablement un système de contrôle de pudeur d’origine. ‘’A toute exhibition ma nature est rétive, souffrant d’une modestie quasiment maladive’’,  a dit le camarade ci-dessous cité. Ma libre expression n’est et ne sera jamais une licence au voyeurisme et c’est beaucoup pour cela que je me sens totalement incapable d’écrire ‘’La Marquise sortit à cinq heures’’. Paul Valery, poète et mathématicien, a dit par ailleurs qu’ ’’entre deux mots, il faut choisir le moindre’’ et appelait plus que tout autre à la pudeur, à la retenue, à la sobriété.

La description vériste et son corollaire, l’impudeur, systémiques de nos jours, peuvent se justifier mais la patente en est d’obtention difficile et bien peu y parviennent dans l’élégance. Baudelaire, Mallarmé et  quelques autres sont parvenus à lier la laideur et la beauté, Eros et Thanatos… l’amour et la mort.

Allez, que la barmaid-fantasme de ma jeunesse regagne son bureau d’acajou et me permette une dernière question avant de filer :

Vous connaissez Georges Brassens ? – Je plaisante http://www.youtube.com/watch?v=iWyg7j7hFVs

mo’

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