Je trouve personnellement une certaine volupté à avouer mes faiblesses. Cela me soulage de partager les choses peu reluisantes qui encombrent mon CV et ma cervelle. Je m’applique même, depuis que je suis né, à maintenir cette dernière en état de propreté totale et de performance maximale, car je suis terrorisé par l’idée qu’un jour, cette matière grise mollasse, abri de l’intelligence, puisse me faire faux bond et me priver des délices de la compréhension du monde et de la vie. 

La dissimulation, comme la simulation sont au dessus de mes forces. Je n’ai donc guère de grands secrets et en fait, je plains ceux qui en ont, considérant qu’ils sont gravement alourdis et ralentis dans la vie, de ce fait.

Aujourd’hui, je ne veux être ni sentencieux ni grave, je veux juste partager, sur un ton badin,  certain souvenir qui m’a marqué et qui présente à mon sens un excellent exemple de limite de la compréhension.

C’était en classe de 1ère. Mon choix était fait depuis un an entre les mathématiques et les lettres. Pas trop mauvais dans les deux disciplines, je suivis la mode et choisis ’’le prestige’’ de la philosophie, au détriment de la science des crânes d’œuf, ou, plus exactement des ’’eggheads’’, les mathématiques. Assumant sans complexe mon choix, je cessai de ’’perdre mon temps’’ dans les subtilités des théorèmes, des propositions, des lemmes, des scholies et autres corollaires, au profit des tempêtes dialectiques et maïeutiques, de la beauté sauvage des poésies hermétiques, de la richesse des synecdoques, de la couleur des catachrèses et en général des longues balades à la recherche de la quadrature des cercles dont on voudrait faire des cerceaux ou des hula hoops.

Ma prof de maths n’apprécia guère d’avoir perdu ce qu’elle considérait, à tort j’en suis sûr, un bon élément et fit de moi son souffre-douleur ; entendez par là, le pauvre pékin interrogé systématiquement à tous les cours jusqu’à le faire supplier d’avoir zéro et 4 heures de colle, pourvu qu’on arrêtât le massacre. Je me rappelle la claudicante professeur de mathématiques au sourire sardonique, se pourléchant les babines lorsqu’elle m’apercevait avec mes oreilles aux aguets et ma grosse tête penchée, à droite puis à gauche, probablement pour me persuader que j’avais compris tous les aspects d’un problème. Ma bourrelle montait sur son estrade, disposait ses affaires et, me harponnant du regard au hasard de son inspection, elle m’adressait une semonce pour m’avertir que je n’échapperais pas à ’’la question’’. Dés qu’elle avait rappelé la leçon du jour et ordonné d’ouvrir les livres aux pages concernées, faisant semblant de choisir sa victime selon une martingale établie et juste, elle pointait le bout de son crayon HB (Hard Bold) sur le milieu de sa liste et tombait 9 fois sur 10 sur mon nom. Son visage s’illuminait à mesure qu’une mauvaise digestion brouillait mon teint et allongeait ses canines. S’adressant à mes condisciples, elle se complaisait dans un humour douteux qui lui faisait leur promettre qu’ils allaient bien rire en suivant les brillantes assertions scientifiques de votre serviteur.

–    Aujourd’hui, nous allons écouter Monsieur le philosophe nous  entretenir  de la droite d’Euler. A vous Maître ! dit-elle un jour, sarcastiquement.

Ben franchement, le maître … l’était pas trop inspiré par le menu et pour être tout à fait clair, il n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être cette droite de l’air ? Mais, fallait y aller et … j’y fus !

Je compris très vite que je ne savais fichtrement rien de la question posée et qu’il me fallait improviser, pour garder contenance, en puisant dans les insondables profondeurs de ma science infuse, diffuse et surtout confuse ! Je me faisais l’impression d’un aveugle dans un tunnel, au fond d’une mine après un coup de grisou : black is black, I hit the sack… Que pouvait être cette droite ? La bataille à mener allait être rude, alors pour m’amuser et me décontracter, je me mis à divaguer et imaginai que la fameuse droite était ‘’la droite Dollar’’ de mon idole pugilistique, Rocco Marchegiano, alias l’immense Rocky Marciano, le  plus grand boxeur de  tous les temps : 49 combats, 49 victoires, dont 43 par K.O., unique champion du monde resté invaincu toute sa vie. 

Mais le dollar avait été plus deviné qu’entendu et la proposition ne collait pas. Il me fallut renoncer à cette première et excitante hypothèse. Je revins à plus de sérieux. Nous étions en mathématiques et il me fallait faire preuve d’esprit de géométrie, comme René Descartes !

J’avoue avoir tout d’abord pensé que la maudite droite pouvait être une savante définition du fil à plomb… lequel est bien une droite dressée ’’en l’air’’ …

Après l’effusion générale de rires, dont celui de Madame le professeur, je supputai que ce pût être la droite ’’de l’aire’’ ? Une espèce de sécante d’un plan quelconque ? Non ? Ayant déclenché la seconde vague de rires désobligeants et bien peu amicaux de mes labadens, je décidai d’opérer un pi/2, c’est-à-dire, ô ignares de la chose mathématique, une volte-face complète. Je m’en fus muser du coté du music-hall pour fournir réponse à la question professorale. Je hasardai que la droite en question avait un rapport avec Mamzelle Suzy Delair, actrice de cinéma et chanteuse qui chantait alors un giga-tube intitulé : ’’Avec son tra-la-la’’ dans un film gitanisant ou elle interprétait ’’la plus habile des gitanes de Séville’’…

http ://www.youtube.com/watch ?v=Nf5ydaTvsN4&feature=related

A ma grande inquiétude, la prof perdit son teint couperosé pour se parer du hale de l’aubergine avant de se jeter corps et âme dans un incoercible fou-rire étoilé d’étranglements rauques et de hoquets du plus bel effet. Après un long temps, elle finit par se calmer, puis appeler le silence, l’exiger et l’obtenir.

Et bien non,  la maudite droite n’avait rien à voir avec mon espiègle gitane…

J’enclenchai alors la vitesse de réflexion surmultipliée : l’expression ’’droite – gauche’’, outre la technique pugilistique, évoquait des notions politiques faisant fureur à l’époque … Et l’Eyre, c’était évidemment l’Irlande ! Qu’offrait donc le marché à cette époque-là qui eut pu satisfaire ma curieuse interrogatrice ?

La droite de l’Eire n’était-elle point représentée par le Fianna Fáil – Parti républicain irlandais, à l’époque au pouvoir ? – Nenni, hélas ! Monsieur Sean Francis Lemass et sa harpe celtique ne séduisirent guère mon exigeante tortionnaire.

J’avais d’ores et déjà atteint mon objectif qui était simplement d’occuper la scène et de monopoliser la parole assez longtemps pour éviter un zéro franc et massif qui m’eut obligé à rendre compte à diverses instances supérieures, exigeantes et tatillonnes qui ne goûtaient guère la poésie de mes calembredaines.  La note tomba qui me fit sursauter de joie : 02/20, autant dire le Prix Nobel ! … et c’est vraiment sous les applaudissements moqueurs et nourris de l’ensemble des élèves que je regagnai ma place, exténué d’avoir délivré à l’humanité, mon message de science et de conscience !

La droite d’Euler ! Cette figure inscrite dans des protubérances lascives a l’immense privilège de loger le point ’’G’’ sur sa ligne bleue, pleine de promesses extatiques sans fin …  La voici dans un portrait en pied !

La droite d’Euler

Moins poétiquement, en géométrie, la droite d’Euler d’un triangle est la droite passant par l’orthocentre, le centre du cercle circonscrit, le centre de gravité ou isobarycentre et le centre du cercle d’Euler de ce triangle.

Euler est le nom du mathématicien suisse Leonhard Euler qui démontra le premier que tous ces points étaient alignés. Cela vaut la peine de dire 3 mots de cet homme peu connu sauf des Helvètes et des trafiquants de devises puisque son portrait orne les billets de 10 francs suisses…

Leonhard Paul Euler, 1707-1783, est un mathématicien et physicien suisse, qui fit d’importantes découvertes dans une infinité de domaines. Il est considéré comme un éminent mathématicien et même l’un des plus grands de tous les temps.

Laplace, astronome et physicien – autre géant de la science- exprime ainsi l’influence d’Euler sur les mathématiques : ’’…c’est notre maître à tous…’’

http://fr.wikipedia.org/wiki/Leonhard_Euler#cite_note-condorcet-23  

N’en étant plus à une impertinence prêt, je vais oser reprendre le camarade Pierre Simon (Laplace) pour lui dire que le maître absolu du génie, c’est ce dont l’écrasante majorité des hommes est dépourvue et dont de bien rares individus sont insolemment pourvus, comme Leonard Paul (Euler) … : l’imagination !

 

mo

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