Contrairement à ce que beaucoup croient, la sinistrose n’est pas un néologisme dû à un journaliste contemporain découvrant le pessimisme social, mais le symptôme d’une maladie psychique bien réelle dont Édouard Brissaud, neuropsychiatre français élève du célèbre professeur Charcot, a le premier fait une description scientifique complète en 1908.

Ainsi, la sinistrose est, à l’origine, un syndrome psychique observé chez les victimes d’accidents du travail ou de la circulation, susceptibles de donner lieu à réparation par l’employeur ou la partie adverse. C’est une inhibition de la bonne volonté et du désir de récupération, et une majoration inconsciente des séquelles éventuelles d’un état pathologique pourtant guéri. C’est une psychose revendicatrice en vue d’obtenir l’indemnité la plus élevée possible.

Dans la sinistrose, le sujet finit par se persuader qu’il est malade et ressentir effectivement les troubles qu’il invoque, s’éloignant ainsi de la simulation qui elle, consiste à faire consciemment paraître comme réel ce qui ne l’est pas, feindre, faire semblant.

Sous nos tropiques, nous connaissons bien la vraie sinistrose et pouvons en constater quotidiennement des centaines d’illustrations : par exemple lorsqu’un cycliste, conduisant une bicyclette antédiluvienne, sans phare, sans garde-boue et sans frein heurte ou est heurté par une voiture et s’empresse de se jeter à terre pour faire le mort, refusant de bouger d’un millimètre avant l’arrivée de la police – en fait, avant d’avoir obtenu une compensation satisfaisante. Généralement une bonne âme – quelquefois complice d’ailleurs, intercède auprès du gentleman que vous êtes pour obtenir une confortable aumône en faveur de la victime de … la ’’sinistrose’’

Mais laissons cela. Nous ne parlerons pas ici de celà, mais plutôt de la sinistrose dans son sens usuel actuel le plus courant, à savoir la morosité ambiante, le pessimisme, la sensation d’aller droit vers un avenir désespéré ou désespérant, l’incapacité à imaginer des solutions aux problèmes dominants.

Prenons l’exemple français, en tant que représentant l’Occident et culturellement le plus proche de nous :

Selon un sondage d’opinion effectué en mai 2010 par le Cabinet Way pour la MAAF et Metro, les Français seraient les plus grands râleurs du monde, ce que la compagnie d’assurance a parfaitement compris en produisant la fameuse pub vraiment hilarante : ’’Je l’aurai un jour, je l’aurai !’’

Selon un autre sondage plus récent encore, réalisé par BVA-Gallup international, réalisé pour le quotidien Le Parisien et dont la publication des résultats date de quelques jours, le moral des Français serait tombé très bas et ils auraient peur. Peur de l’avenir, de la dette du pays, du surendettement des ménages, du chômage, de la baisse de leur pouvoir d’achat, peur de leurs propres banlieues, peur des étrangers vivant sur leur sol, peur des croyances allogènes, et en général peur de tout ce qui est différent d’eux.

Mais le site du quotidien Le Parisien.fr qui publie les résultats de cette enquête, publie également l’analyse-commentaire d’un lecteur signant ’’Jurion’’ et que je trouve complète et fine, sans besoin de la paraphraser ou d’en changer la teneur :

Ce lecteur rappelle tout d’abord que les Français consomment des psychotropes à outrance – six fois plus que la moyenne des Européens – et qu’ils ont fait une très mauvaise affaire en déquillant ’’les partis politiques exutoires’’ qu’étaient naguère le Front National et les partis d’extrême gauche, ce qui a produit une ’’décomposition psychologique’’ du pays. Examinant ensuite ’’les causes de cette dépression’’, le commentateur note que ’’depuis trente ans, les Français sont de plus en plus entretenus et assistés par l’État’’ ce qui entraîne selon lui ’’des comportements de paresse … qui nourrit bien sûr la dépression française et ses déficits financiers.’’ Jurion compare le Français à ’’un mendiant ingrat : non seulement sa paresse le déprime, mais en plus il en veut au système qui le nourrit, et bien sûr, il culpabilise et s’en veut à lui-même.’’ Puis il crie haro sur ’’les assistants sociaux, inspecteurs du travail, policiers de la pensée et professeurs, psychologues, psychiatres, médecins, pharmaciens, journalistes qui ont vampirisé la France … (les) politiques qui, par l’assistanat social, ont transformé la France en jardin d’enfants géant.’’

http://www.leparisien.fr/reactions/societe.php?article=les-francais-champions-du-pessimisme-03-01-2011-1210872&page=0#reaction_03

Texte vivifiant et régénérateur… Puisse-t-il faire long feu et être lu et compris dans les chaumières… Un chiffre affolant pour clore ce chapitre : Chaque Français arrive sur terre avec une dette de … 32.000 €uros qu’il lui faudra payer, d’une manière ou d’une autre. Cette dette sera de 47.000 €uros durant tout son temps d’activité …

Ainsi donc, les Français sont les champions du monde de la sinistrose !

Ils sont 61% à déclarer que l’avenir ne promet que des difficultés économiques, contre 28% en moyenne à travers le monde, 22% en Allemagne, 41% en Italie, 48% en Espagne, et 52% au Royaume-Uni. Encore mieux, 37% des Français craignent une dégradation supplémentaire de cet avenir, pourcentage qui place la France à la tête du pessimisme mondial, avant … à ’’mourir’’ de rire … l’Afghanistan et l’Irak.

Et oui, comme disait Messire Jurion ci-dessus évoqué, les gens parmi les plus protégés de la terre au plan social, sont ceux qui ont le plus peur. Archi-classique : les enfants gâtés sont toujours et partout les moins armés pour affronter les problèmes de la vie. Serge Hefez psychiatre, renchérit et explique de son coté que les Français ’’ont le sentiment d’être lâchés par un Etat traditionnellement protecteur. Beaucoup plus que dans les autres pays développés, la notion d’Etat-providence est très importante chez nous. Nous sommes fiers de nos systèmes de santé, d’éducation, considérés comme les meilleurs au monde. Mais plus ça va, plus les Français ressentent une perte du sentiment de protection de cet Etat-providence et une disparition de certaines valeurs qui font la France, comme la notion d’égalité’’

Pendant ce temps-là, dans cette friche intellectuelle que la France tendrait à devenir, de nouveaux entrepreneurs ’’font leur nid’’. Tous les Cassandre, les Al Gore locaux, les Nicolas Hulot et les Yann Arthus Bertrand de la pensée, de l’écologie, de l’économie, captivent à juste titre par leurs brillantes présentations, mais ne laissent entrevoir pas même un semblant de solution. Ils abandonnent leurs ouailles et leurs spectateurs complètement KO, découragés, hébétés et bien décidés à redoubler d’égoïsme, puisqu’il n’y a rien à faire ! Cet égoïsme ’’légitimé’’ a créé et entretient le dernier ‘’must’’ de la pensée politique de notre époque : la NO FUTURE MENTALITY, ou nihilisme.

A-t-on jamais rien fait de bon avec des jérémiades ? Passer son temps à se lamenter sur tout et le reste ou faire son nid dans le malheur sert-il à quoi que ce soit ? Ne vaut-il pas mieux ouvrir son esprit et rechercher de nouveaux ’’possibles’’, des solutions pragmatiques et opportunes aux problèmes à mesure qu’ils se présentent, en commençant par la destruction de tous les cloisonnements qui effritent à le rendre insignifiant l’esprit humain ? Tous ces ‘’murs de Berlin’’ de la pensée que sont les lois corporatistes, l’hyperspécialisation et autres protections ont fini par rendre extrêmement difficile la réflexion, le mouvement et le progrès. Dans tout nouvel évènement, la sinistrose et ses victimes ne voient plus que l’impact négatif alors que le principe même de la vie, tout comme celui du courant électrique se nourrit d’un antagonisme entre le oui et le non, le plus et le moins, l’attraction et la répulsion, la diastole et la systole.

Il y a 27 ans maintenant, Yves Montand avait été descendu en flammes par toute l’Intelligentsia française pour avoir osé présenter un docu-fiction intitulé ’’Vive la crise’’. ’’L’émission «Vive la crise» était une idée portée par la nouvelle gauche qui se constitue alors autour d’intellectuels «modernistes» comme Alain Minc… L’objectif était de profiter de la crise pour faire la synthèse entre la pensée de gauche et le capitalisme, en prônant notamment l’austérité budgétaire et la confiance dans l’entreprenariat privé.’’

http://www.20minutes.fr/article/261190/crise-financiere-Quand-Yves-Montand-et-Laurent-Joffrin-criaient-Vive-la-crise.php

Il fut reproché au talentueux artiste d’utiliser son aura d’homme de spectacle au service d’une idéologie. Non pas qu’il n’eût pas le droit de défendre ses idées, mais d’abuser de sa notoriété pour s’autoriser à grappiller ailleurs que dans son domaine de compétence, débordant ainsi sa ’’patente’’. Et pour dire quoi, en plus ? Vive la crise ! Vous rendez-vous compte ? Oser refuser l’injonction de ’’tirer la gueule’’ ! Oser voir du positif dans la crise et chanter la vie ! Oser vivre ! Quelle audace !

Aujourd’hui, au cours des dernières élections présidentielles, on a vu une nuée de célébrités voleter ostensiblement autour de l’un des candidats pour lui gagner les faveurs de la jeunesse, des midinettes et des beaufs sans que personne voit là autre chose que l’expression libre et démocratique d’une opinion légitime … Ne soyons pas naïfs : ce petit coup de main médiatique attendait récompense, les gâtés de la conjoncture espérant bien se voir protéger par une quelconque largesse !

Revenons à la sinistrose, disposition d’esprit empreinte de pessimisme, d’inquiétude, de péjoration vague et systématique de l’avenir !

Je suis né après la seconde guerre mondiale (après, oui, tout de même) et à l’époque de ma jeunesse, lorsqu’on se prétendait intellectuel, penseur, habilité à comprendre les choses de la vie, il était grossier et vulgaire d’être optimiste. Comment ? Rire alors qu’on sortait du cauchemar de la guerre, déclenchée par les peuples qui s’estimaient les plus civilisés de la terre ? C’eut été incongru ! Puis heureusement, le général George Marshall et ses 30 glorieuses ont déridé les gens. Les ennemis d’hier ont fait la paix des cœurs, ils se sont même associés et constitués en milices policières universelles, soucieuses de faire bénéficier tous les peuples de la terre et d’ailleurs de leur savoir-faire civilisationnel, puzzling the world, pétrissant la réalité au mieux de leurs égoïsmes concertés, après avoir confisqué jusqu’à la morale !

Puis le soufflé est retombé ! Ces éclaireurs de la race humaine se sont avérés ne plus dire la vérité puisqu’ils l’ignoraient, ils ne nous menaient ni vers la lumière ni vers le bonheur, mais vers un dédale de questions sans réponses plausibles, après avoir dévoyé et vidé de leur sens jusqu’aux sciences exactes qui n’avancent plus guère que dans l’espoir de produire non pas plus de richesse mais plus de mort !

Comment relancer la machine de l’espoir, la marche de l’homme ? Comme toujours dans son histoire, il faut justement prendre appui sur cette crise, celle-là, pourquoi pas, et inviter les penseurs – les philosophes, les historiens, les épistémologues, les artistes et même les ’’herméneuticiens’’ à laisser un instant leurs grimoires abscons pour descendre dans la rue, connaître leurs congénères et en apostropher les édiles. Très rapidement, ils seront aveuglés par les coupables des maux actuels : l’irréflexion, l’égoïsme et l’impatience.

Aurions-nous une autre vie ou nous pouvons promettre de faire mieux ? Si non, apportons à celle-ci les retouches nécessaires : des réformes à mettre en œuvre de suite avec la pleine conscience qu’elles doivent tendre à organiser la vie future du genre humain et que telle entreprise va prendre des années dont le nombre déborde largement celui d’une vie humaine. Dur chemin bien évidemment, qui demande de plus de ne pas se décourager et s’empresser de retourner aux pratiques égoïstes et consuméristes. Il faut réapprendre la noblesse d’âme et la générosité, la connaissance et le respect des autres. Cette reconquête des valeurs évidentes et fondamentales sera la grande affaire du XXIème siècle.

mo’

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