Si, comme le dit Brillat-Savarin ‘’Convier quelqu’un c’est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu’il est sous notre toit’’, je comprends mieux pourquoi j’évite comme la peste les invitations qui me sont adressées, pourquoi je deviens de moins en moins tolérant vis-à-vis des mauvais cuisiniers, pourquoi je fuis 99 % des lieux de restauration collective et pourquoi je tends à devenir peu à peu un ours mal léché, apathique, antipathique et pathétique !

 

Curieux que l’on n’enseigne pas la cuisine dés l’école primaire ! Admirable que l’on ne considère pas comme important de savoir assurer ses besoins fondamentaux en nourriture !

Mais moi ? Qui donc me rend si hardi de troubler la conscience des gâte-sauces ? Mon pauvre corps fragile révèle les fautes culinaires, comme le papier tournesol révèle le Ph. J’abuserais même, prétendent certains !… Un rapport avec la redoutable hypersensibilité olfactive déjà avouée ? J’ai tendance à le croire et ne suis pas le seul dans ce cas. Brillat-Savarin,  encore lui, célèbre gastronome du XVIIIème siècle plus haut cité, le pense également :

‘’Sans la participation de l’odorat il n’y a point

de dégustation complète’’

Mais peut-on taire ce qui pourrait nuire à ses congénères ? Taire le mal, n’est-ce pas en faire ? En tout cas moi, amicus humani generis, je ne me rendrai jamais coupable de tel silence et de tel consentement !

De plus, le temps a rendu, je l’avoue, mon propos chaque jour moins patient et moins amène. J’ai prononcé de terribles phrases à propos de certaines mangeoires ou l’on m’a attaché de force. Des phrases désabusées, moqueuses, virulentes, du genre de celle-ci, prononcé par Curnonsky, journaliste et critique gastronomique plein d’humour qui fut dénommé ‘’Prince des Gastronomes’’, et qui, à l’issue d’un repas auquel il fut convié, déclara :

‘’Si le potage avait été aussi chaud que le vin, le vin aussi vieux que la poularde et la poularde aussi grasse que la maîtresse de maison, cela aurait été presque convenable.’’

Je reprends donc bien malgré moi cette réplique prétentieuse de l’ami Gratiano dans le Marchand de Venise de Shakespeare, Acte I Scène I

‘’I am, Sir, oracle

And when I open my lips, let no dog bark’’

Je vis dans un pays dont on dit que la cuisine est une des 3 meilleures du monde, un pays qui est le lieu de création du plat le meilleur, le plus original, le plus savoureux, le plus diététique et même le plus évident : le couscous, pinacle des gastronomies conjuguées de trois civilisations : la berbère, l’hébraïque et l’arabe.

Dans la petite maison sur les hauts plateaux ou je suis né, régnait une fée dont les doigts magiques avaient été conçus pour pincer les cordes d’une harpe, caresser mes cheveux et cuisiner des plats divins de simplicité et de saveur. Elle m’a appris la tempérance et l’amour de la nature aussi, elle m’a appris à fuir les outrances, lesquelles me sont peu à peu devenues outrages. Peut-être est-ce pour cela que j’ai toujours su ce qu’affirma Brillat-Savarin:

‘’La cuisine est le plus ancien des arts parce qu’Adam naquit à jeun.’’

A peine sorti de l’enfance et de la maison paternelle, je me mis à cuisiner. Une cuisine de fête. Des plats compliqués à l’extrême, directement inspirés par les photographies de livres de cuisine, toujours rutilantes et spectaculaires. Je commettais les langoustes en Belle vue, en série, des homards thermidor à la chaîne et des gâteaux russes, riches et moelleux, à la pelle, sans parler de mes créations personnelles comme le sorbet de figue de barbarie ou la pintade désossée, truffée … Lorsque je cuisinais, je ne supportais personne à mes cotés et une invitation normale  »me » consommait au minimum une pleine journée. CQFD, lorsqu’on m’invite et que l’on se contente de téléphoner  au vomitorium du coin pour y commander ce qu’on va me servir, j’ai toujours envie de suggérer que l’on m’envoie un mandat bancaire représentant le coût, et qu’on me laisse tranquille chez moi. Je considère même que telle attitude est inamicale et même insultante  ! Brillat-Savarin notait bien justement que :

‘’Celui qui reçoit ses amis et ne donne aucun soin personnel au repas qui leur est préparé, n’est pas digne d’avoir des amis.’’

Mais peu à peu, je me suis détaché de cette cuisine affétée après avoir  remarqué que personnellement je me retrouvais toujours grignotant un légume simplement blanchi et bien croquant, un morceau de pain frais, quelques gouttes d’huile d’olive sortie du moulin, une modeste salade ou un fruit en sa maturité optimale. Curnonsky me confirma alors que :

‘’La cuisine c’est quand les choses ont le goût de ce qu’elles sont.’’

Je virai alors de bord et réorientai totalement le cap de mon long-cours gastronomique. Baste ! Suffit de ces entreprises ou la technique efface le produit et la maitrise, la saveur. Fi de ces repas sans fin, ruineux et apoplectiques, de ce gâchis impardonnable qui ne profite même pas aux chiens et dont on jette à la poubelle les reliefs en fermant les yeux, tellement on a honte ! Brillat-Savarin a bien raison d’affirmer que :

‘’Ceux qui s’indigèrent ou qui s’enivrent ne savent ni boire ni manger.’’

La plus juste des définitions de la qualité – une de mes spécialités professionnelles, est à mon sens, la suivante :

‘’Ensemble des caractéristiques d’un produit qui lui confèrent l’aptitude à satisfaire des besoins explicites ou implicites’’.

Il est évident que la première attente de la qualité d’un produit, c’est qu’il ne vous fasse pas de mal ! C’est ce qu’on appelle son innocuité ! Et bien, dans le cas de ma délicate personne, c’est cette innocuité que je peine le plus à obtenir… J’en ai même fait un combat personnel et j’enseigne à tous vents les rudiments de la diététique, la physiologie du goût,  le plaisir du bien-manger et l’art de préparer les aliments. Je considère même cela comme un droit humain, accessible à tous, tout comme Brillat-Savarin :

‘’Le plaisir de la table est de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les pays et de tous les jours.’’

Pour convaincre mes ouailles, pour repeupler les cuisines, pour ruiner les escrocs de la malbouffe, pour mettre hors d’état de nuire les marchands de fadeurs et de maladies, je n’hésite jamais à parler de ce que déjà révélé ici, la connivence totale entre les plaisirs de la chère et ceux de la chair. Je laisse Brillat-Savarin, encore lui, conclure de son inimitable manière :

La gourmandise, quand elle est partagée, a l’influence la plus marquée sur le bonheur qu’on peut trouver dans l’union conjugale.

mo’

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