Je fais partie de cette génération vieillotte partagée entre la critique systématique de l’administration, façon France IIIème, IVème et Vème République(s) et le jugement local qui a toujours consisté à considérer l’Etat, au mieux, comme un mal nécessaire, au pire, comme une abstraction sans pitié.

Récemment, devant me mettre en conformité avec de nouvelles dispositions légales me concernant, j’ai eu à refaire l’intégralité de mes papiers d’identité et pour cela, j’ai traîné mes guêtres dans un certain nombre de bâtiments, de ceux remarquablement dépeints par Franz Kafka :

– une austère Direction du Ministère de la Justice,
– une Commune Rurale du fin fond du Pays,
– les bureaux centraux de la Sûreté Nationale,
– les couloirs du Tribunal de 1ère Instance de la capitale
– les bureaux de l’Arrondissement Urbain de mon quartier,
– les couloirs d’un grand hôpital de la capitale,
– divers services du Ministère des Transports.

Je suis abasourdi par cette expérience !

Je n’ai jamais caché avoir déployé, tout au long de ma vie, des trésors de malice pour échapper à l’obligation de faire la queue. Le 31mai 2010, j’ai écrit ici même :

https://mosalyo.wordpress.com/2010/05/31/la-queue :

…’’Que l’Etat m’oblige à faire la queue, je puis le comprendre, car ses moyens sont ce qu’ils sont : jamais suffisants pour le planifié et l’imprévu. Entre me débarrasser de mes poux, me couper mes ongles, assurer ma sécurité, mon approvisionnement, m’épargner de la grippe et me délivrer un doctorat, j’avoue que je lui donne bien du souci et reconnais que sans un minimum d’encadrement disciplinaire, ses agents ne pourraient y parvenir. Quoique… si l’on sacrifiait la volonté de puissance de certains…, on pourrait imaginer d’autres systèmes, bien plus économes en moyens, déjà appliqués sous d’autres cieux, mettant en œuvre par exemple cette science de la communication entre l’homme et la machine : la cybernétique ! On pourrait lutter avec la même fougue contre l’évasion fiscale et la résistance au changement ! Mais laissons cela d’autant que moi, en bon plébéien, je pare l’Etat de toutes les vertus, ayant l’inébranlable certitude que lorsqu’il se retire comme un fleuve se retire de son lit, n’apparaissent alors que la fange et la lie.    ’’…

Je me suis rendu au Ministère de la Justice pour avoir une interprétation correcte d’une nouvelle Loi me concernant. J’y ai été reçu très facilement par une responsable d’un rang élevé, une dame amène et pédagogue à souhait, qui répondit à mes questions en souriant, n’hésitant pas à appeler d’autres services pour préciser certains points. Elle me dressa la liste des documents que je devais produire. Puis, elle me suggéra de revenir la voir une fois les documents réunis, pour procéder ensemble à une vérification, avant de me lancer dans les démarches proprement dites. Ainsi fut fait. Elle me reçut la seconde fois sans la moindre attente et procéda avec moi à la vérification promise. Elle me souhaita bonne chance et me signifia sa disponibilité à intervenir en cas de besoin. Ce ne fut pas le cas!

Le besoin de récupérer certains de ces précieux documents m’a conduit au centre du Pays, dans les bureaux d’une Commune Rurale des hauts plateaux du triangle Fès, Sefrou et Taza. C’était un jour de pluie. Je ne connaissais nullement l’endroit, surgi dans mes coordonnées suite à un réaménagement du découpage administratif. Amabilité coutumière de l’accueil au pays des  »Hommes Sages », mais … drame : Les registres paraphés qui auraient permis de me délivrer les attestations et autres certificats demandés étant saturés, de nouveaux avaient été commandés à l’économat,  à la Préfecture bien éloignée, mais n’avaient pas encore été livrés. On en référa au Chef qui visiblement passa un décapant savon au pauvre préposé qui affirma n’y être pour rien. Je proposai de mettre mon véhicule et mon temps à disposition pour résoudre le problème. Ce fut hélas inutile puisque ces registres devaient être paraphés par deux Administrations. On me jura cependant qu’en début de semaine suivante, le problème serait résolu et qu’on me les ferait parvenir par la poste, promis, juré. Je crus à la promesse et insistai pour verser l’argent nécessaire à l’envoi postal… Comme promis, une ‘’lettre de château’’ arriva à mon adresse, le mardi suivant, contenant tout ce que demandé, accompagné d’un gentil mot de salutations…

Au siège de la Sureté Nationale, un officier de police de haute formation universitaire me prit en charge et, après m’avoir aidé à remplir les formulaires requis, il m’accompagna pas à pas à travers le bâtiment, me proposant même, plus qu’aimablement, de faire la queue à ma place, lorsqu’il fut nécessaire de la faire, compte tenu de la foule des requérants. Gêné, je déclinai l’offre, quasiment à la déception dudit officier. Il exigea des agents qu’ils me soumissent les documents pour vérification avant enregistrement, ce qu’ils firent … en souriant. Ce sont ces même agents qui eurent la délicatesse de m’appeler une dizaine de jours après, pour me prier de passer chercher les pièces demandées, fin-prêtes et sans aucune erreur.

Dans les couloirs du Tribunal de Première Instance, j’ai recherché le bureau du Procureur, magistrat qui devait me délivrer le document-clé de tout mon dossier. J’aboutis au fond d’un couloir du rez-de chaussée, chez une dame tout sourire qui connaissait parfaitement son affaire. Elle remplit elle-même les formulaires nécessaires en s’excusant de ne pouvoir m’inviter à m’asseoir, l’exigüité de son bureau partagé avec deux autres collègues ne le permettant pas. Son bloc-notes était constitué de feuilles de papier déjà utilisées sur une face et l’organisation de sa table était impressionnante, entre l’épingle à cheveu pour ne pas perdre le stylo à bille et les élastiques pour garder groupées certaines fichettes. Elle me fit signer la demande et me donna rendez-vous pour le mardi suivant car, s’excusa-t-elle, ‘’nous sommes en grève’’. Je lui fis remarquer qu’elle travaillait pourtant, ce à quoi elle répondit qu’il s’agissait d’une grève perlée, le service de la justice ne pouvant être suspendu. Mardi, j’étais à nouveau dans son bureau et je pris livraison de mon précieux parchemin.

Dans les locaux de l’Arrondissement Urbain de mon quartier d’habitation, je fus reçu par un jeune-homme qui me témoigna beaucoup d’égards avant de me dire qu’il me connaissait très bien et que j’étais le papa de deux de ses amis. Il ne fut pas long à traiter ma demande, et ne ménagea pas sa peine pour cela, courant faire les photocopies nécessaires, allant acheter les timbres fiscaux, m’assurant que si je n’avais pas de monnaie sur moi, ce n’était pas grave et me promettant enfin de passer à mon domicile m’avertir, dés le retour de mes documents dûment signés par le haut responsable d’une toute autre administration, seul habilité à le faire. Il mit un point d’honneur à faire mieux que bien son travail et pour finir, il me raccompagna à ma voiture et ne se sentit libéré de sa tâche qu’une fois qu’il me souhaita une bonne journée et me remercia pour ma visite.

J’ai aussi subi une visite médicale dans un Hôpital Public, dénommé poétiquement l’Hôpital de la Porte Etroite. A 9 heures du matin, j’étais en 67ème position dans la queue, et la très longue attente de mon tour me laissa tout le loisir d’observer cet environnement, son organisation, ses codes, jusque là abstraction pure pour moi. Cet hôpital de diagnostic semble être organisé en plusieurs espaces, chacun spécialisé dans une branche médicale précise. Près de l’espace ‘’optométrie’’ ou je devais consulter, il y avait l’espace ‘’kinésithérapie’’ et l’espace ‘’cabinet dentaire’’. De jeunes médecins s’activaient en tous sens. Beaucoup de femmes. Ô Dieu, les femmes marocaines ! Que je les aime, je le redis ! La queue devant la kiné était particulièrement touchante car constituée majoritairement de personnes âgées, pliées par l’effort et le poids des ans. Toutes étaient masquées de cet imperturbable faciès des gens âgés et sages, qui souffrent dans la dignité et en silence, et sont reconnaissantes à l’Abstraction, entendez l’Administration, de s’intéresser à eux, de leur  »donner » quelque chose. Le serpentin de l’attente devant l’optométrie, dont je faisais partie, était surveillé et organisé par un jeune policier qui avait dû hésiter longtemps entre la maréchaussée et le music-hall tant il s’appliquait, souvent avec bonheur, à nous faire prendre notre mal en patience par le rire, la gentillesse et quelques blagues judicieusement distillées. Après deux heures d’attente, mon tour arriva et l’on me fit entrer dans la  »salle des tortures » ou je dus décrypter des signes gros comme des chiures de mouches… Le tribunal de ma santé était constitué de 3 jolies demoiselles et présidé par ‘’une’’ médecin, un peu moins commode, certes, qui me demanda affectueusement :  » Mon oncle, êtes-vous confortablement installé ? »  avant de se mettre à me désigner des lettres E de plus en plus petites, ouvertes vers la droite, la gauche, le haut et le bas. Je réussis à tout lire et ne comprends d’ailleurs toujours pas pourquoi je n’ai eu ‘’que’’ 9/10 pour chacune de mes mirettes. Zéro faute, c’est pas 10/10 ? Moi je croyais !… Le policier animateur m’attendait à la sortie de la salle comme un copain co-candidat et s’enquit du résultat de ma prestation, avant de me féliciter et de m’en ‘’taper 5’’ en signe d’admiration. Nous refîmes rapidement le monde en une dizaine de paroles et nous renvoyâmes à nos vies respectives, avec moult louanges réciproques.

Une annexe ultramoderne du Ministère des Transports a été affectée à l’importante opération de remplacement des permis de conduire. Open space, calme et ambiance industrieuse. La salle d’attente est intégrée dans cet espace et, Ô miracle, les équipements des files d’attente, tableau électronique d’appel et autres, fonctionnent tous ! Le cerbère de l’entrée vérifia les différentes pièces de mon dossier avant de me livrer le passage. Et là, j’ai pu voir que les agents travaillaient réellement sans même pouvoir souffler. Mon tour arriva, une ravissante demoiselle me reçut et releva une anomalie dans l’orthographe de mon nom. Je lui fis remarquer, preuve à l’appui, que je l’avais signalée en temps utile. Elle s’excusa et alla demander à sa hiérarchie ce qu’il y avait lieu de faire. Elle revint et m’annonça que j’allais devoir être patient et me rendre dans une autre annexe du Ministère pour me procurer la preuve de mise en conformité de mon dossier. Elle m’informa que son service ne cessait réellement qu’à 16h30. Je pris congé et promis de revenir à elle au plus vite.

Cap sur le service indiqué, logé dans un bâtiment digne de la Roumanie de Ceausescu et qui devrait valoir la pendaison publique à l’architecte qui en a  »commis » les plans. L’horreur est aggravée par des travaux en cours. On m’indiqua le bureau concerné qui ne laissait échapper aucun signe de vie. Porte close ! Attente interminable et de nouveaux usagers vinrent grossir la théorie des  »patients ». Le jeune préposé à l’accueil nous assura que le fonctionnaire que nous attendions n’était pas coutumier de ces absences et que nous devions simplement être patients. C’est là la  seule fausse note de mon odyssée au pays de Kafka, celle qui allait me pousser à conclure, avec des milliers d’autres simples citoyens, qu’assurément la fréquentation du service public était et serait toujours une triste malédiction. Au bout d’une bonne paire d’heures, les gens abandonnèrent l’attente dans leur quasi-totalité. Puis, juste avant que je ne me laisse aller à le vouer définitivement aux gémonies, le préposé arriva, les bras chargés de volumineux dossiers multicolores. Apercevant notre comité d’accueil, il affirma, comme pour s’excuser, avoir été dans une autre administration pour récupérer ces dossiers, à l’autre bout de la ville. Je l’aidai à ouvrir les portes de son entrepôt et à porter ses dossiers. Je cédai la priorité à un petit vieux qui attendait également car venant d’une autre ville avant de présenter ma requête. Il consigna mon nom avant de disparaître entre les rayonnages de ses ‘’archives nationales’’, avant d’en reparaître souriant, tenant à la main le dossier de mon permis de conduire, passé il y a exactement aujourd’hui 49 ans, 18 semaines et 4 jours. Il me permit de le consulter pendant qu’il établissait mon document qu’il me donna à vérifier avant de me demander de revenir à 15heures pour le récupérer car il devait le faire signer par deux autres Directions. A la fin de ma visite, souriant, il me déclara que lors de la constitution de mon dossier, il y a 49 ans etc. j’avais fourni une photo d’identité de trop et il … me la restitua. Je ne vais certainement pas vous priver du plaisir de voir ce monument de l’art pictural du 20ème siècle.

Je revins à 15 heures et récupérai mon précieux document dûment cacheté et signé. Je pris congé en le félicitant pour sa diligence et fonçai vers mon point de départ du matin. La ravissante demoiselle me sourit et en deux coups de cuiller à pot expédia mon affaire, m’informant que je n’avais plus qu’à attendre deux petits mois pour être parfaitement en règle vis-à-vis des Lois & Règlements de mon Pays, le Maroc.

Epilogue … à ma manière

Mollement affalés sur un sofa, un des plus beaux esprits de ce pays, à l’intelligence et à la moralité jamais démenties et moi-même, refaisions le monde en écoutant une musique berbère montagnarde, propre à vous arracher des sanglots. Nous convînmes pour la millième fois que le Maroc était un pays merveilleux auquel il manquait peu de choses pour décoller à la verticale aux plans économique et social, et même tenir dans le monde une place exemplaire. Nous citions chacun à son tour, comme dans un de ces jeux basés sur les suites logiques d’idées, une vertu, puis une autre, puis une autre encore.

A un certain moment, trouvant probablement notre charade quelque peu puérile, l’un de nous changea de cap et attaqua l’aspect négatif. Sans rien dire, l’autre accepta de jouer également à ce jeu et ce fut tout aussi passionnant. J’avoue avoir interrompu le match de ping-pong pour faire noter à mon interlocuteur que tous nos reproches tournaient autour de l’ignorance et de la mauvaise foi, de la résistance au changement et de l’enfermement. Nous fustigeâmes au passage quelques fameux pisse-vinaigres, économistes de comptoirs, professeurs de théories fumeuses et vendeurs de pets en barils, tous éminents spécialistes de la voix haute et de l’âme basse … Nous décidâmes de les baptiser les vieux c.o.n.s. chantés par Brassens et mon ami, homme qui avait symbolisé le changement en nos terres, nota de son coté que telle stérilité était l’apanage de la pause, cette mise en vacance de l’esprit et de l’élan créateur, intervenant après la limite d’âge et généralement nommée l’âge de la retraite. Et nous nous attristâmes, en convenant que nous n’y pouvions rien. Silence pesant… Puis, mon lumineux ami eut l’idée de génie qui me réconcilia avec le cours des choses !

– Tu sais mo’, me dit-il,  je crois que j’ai une idée :

‘’On va attendre qu’ils meurent’’ …

Notre silence total de quelques fractions de seconde fut suivi d’un formidable éclat de rire qui dura longtemps, longtemps, en fait, jusque… récemment, lorsque je finis de comprendre la profondeur du propos, sa sagesse et sa sagacité !…

mo’

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