Je me rappelle que dans la grande ferme qui servit de scène à mon  enfance et à une partie de ma jeunesse, chaque été, une semaine entière était consacrée aux travaux de matelasserie. Il s’agissait d’aérer la laine, seul garnissage utilisée chez nous pour la literie normale, alors que l’on bourrait au crin végétal, abondant dans la région, les sièges utilisés en milieux pollués ou humides. Ces travaux d’hygiène étaient aussi l’occasion de faire fabriquer de la literie supplémentaire, de faire convertir des poufs et matelas à de nouvelles mesures, ou, lorsqu’on pouvait s’en payer le luxe, d’augmenter l’épaisseur des sofas gravement alignés dans les salons d’apparat, attendant la visite d’improbables invités.

Cette semaine de matelasserie était un moment de fête car dans notre austère quotidien ou tout était fait pour qu’il ne se passe rien, ou une vie réussie était une vie monotone et sans notoriété, la moindre distraction, si futile fut-elle, était la bienvenue pour les pantins à ressorts que peuvent être des bambins en bonne santé, nourris au pis de la vache, à la limite du potager, au grand air des hauts plateaux et à l’affection de leurs parents.

Au printemps, les moutons étaient tondus et leur laine fortement odorante était lavée, puis mise à sécher au soleil un long temps avant d’être cardée, et enfin après seulement, teinte, puis transformée, soit en fils destinés à la fabrication de tapis, soit en bourre, mise à la disposition des matelassiers.

Un beau jour du mois de mai, mon père arrivait donc, et annonçait qu’il avait contracté les matelassiers pour telle semaine. Commençait alors pour maman une intense activité de préparation. Elle devait d’abord aménager un coin de vie pour ces artisans, une chambre, une salle d’eau et un coin-feu, pour la préparation de leurs repas. Qu’est-ce à dire ? Mes parents étaient-ils si avares qu’ils ne fournissaient pas le couvert à ces braves gens qui logeaient sous leur toit ? Oh non ! Cette discrimination était en l’occurrence nécessaire et même obligatoire car les bons matelassiers étaient tous juifs et exigeaient bien évidemment de pouvoir faire leur cuisine, dans leurs ustensiles et sans rien demander d’autre que de l’eau et du feu.

http://www.youtube.com/watch?v=NEkswU1EFQU&feature=related

Voici le témoignage d’un vieil artisan formé par les maîtres juifs qui lui apprirent le métier dans les années 60, témoignage rapporté par le quotidien ‘’Le matin’’ – édition du 14 janvier 2003 : ’’Les gens faisaient confiance aux Juifs et ceux-ci étaient réputés pour être des hommes intègres et industrieux. Le client nous disait juste le nombre de matelas dont il avait besoin et la garniture qu’il désirait. C’était nous qui nous chargions d’acheter le tissu, la doublure, la bourre…Cela nous permettait de faire un profit sur chaque élément acheté. Aujourd’hui, le client est sceptique, il achète lui-même le tout et paie seulement nos honoraires’’.

Pour être honnête, l’intégrité et l’industrie  des artisans juifs n’étaient pas les seules causes de la confiance dont ils jouissaient. Il y avait aussi le fait que pour fournir leurs prestations, ils pénétraient à l’intérieur des foyers et ‘’voyaient’’ les femmes sans voiles, ce qui n’aurait jamais été permis à des artisans musulmans ! On pensait infranchissable la barrière de la religion pour maintenir les femmes à l’abri. Chaque partie jouait le jeu et c’était parfait ainsi !…

Puis, un beau dimanche matin, lendemain du shabbat, vers 7h30, la poussive camionnette de la ferme annonçait son arrivée depuis le point le plus haut de notre relief, avec force coups de clackson. Nous courrions à l’extérieur et voyions en descendre 4 hommes vêtus de djellabas de couleur sombre et coiffés d’étranges calottes qui ne leur couvraient que l’occiput, les kippas. Le plus âgé d’entre eux, le Maalem Is’haq, nous souriait et demandait à chacun des nouvelles de ses études, après avoir constaté que ‘’Grâce à Dieu’’, nous avions grandi. Il bousculait les autres membres de son équipe pour les inciter à se dépêcher car la tâche ne manquait pas alors que le jour était bien avancé. Nous précédions le cortège de ces étranges silhouettes dont chacune portait une mallette en bois à laquelle étaient attachées de longues tiges de fil de fer dont l’un des bouts était garni d’un toupet de laine. La quatrième silhouette paraissait encombrée d’autres bagages : les affaires personnelles et le nécessaire de survie, la batterie de cuisine réservée, qui allait leur permettre d’observer la ‘’Cacherout’’ ou code alimentaire prescrit aux enfants d’Israël dans la Bible hébraïque.

La cacherout, mot extrait d’une proposition hébraïque signifiant littéralement ‘’convenance de la cuisine et des aliments’’ est donc le code alimentaire prescrit aux Juifs. De ce fait elle constitue l’un des principaux fondements de la loi, de la pensée et de la culture juives.

Elle regroupe d’une part l’ensemble des critères désignant un aliment de quelque origine qu’il soit, comme permissible ou non à la consommation et, d’autre part, l’ensemble des lois permettant de les préparer ou de les rendre propres à la consommation. Les aliments en conformité avec ces lois sont dits ‘’cacher’’, c’est-à-dire aptes, convenables ou acceptables à la consommation.

Il s’agit en fait d’un plan d’obtention  de la qualité et de la salubrité extrêmement exigeant. Exemple de la reconnaissance de ce code : Les chevillards– les bouchers en gros – marocains, peuvent, dans nos abattoirs, choisir de sacrifier leurs animaux selon le rite musulman ou selon le rite hébraïque, les deux étant acceptables pour les Musulmans.

Mais l’abattage selon le rite hébraïque, en conformité avec la cacherout donc, valorise pécuniairement la viande car ce rite est très tatillon, bien plus que les simples règles vétérinaires. C’est pourquoi, si votre boucher fait partie des meilleurs, vous aurez le mot casher à l’encre bleue sur la peau des morceaux de viande ! Et oui, la viande ‘’casher’’ est la meilleure qualitativement parlant ! Et encore oui, les Musulmans reconnaissent l’expertise de la cacherout en matière de qualité ! Au Maroc,  le trépied Berbères-Juifs-Arabes a produit des merveilles à tous les plans dont notamment l’une des meilleures cuisine du monde : la marocaine !

Bref …

Nous accompagnions Maître Is’haq jusqu’à ses quartiers privés et, comme on nous avait appris à le faire, nous lui demandions s’il n’avait besoin de rien. Ce à quoi, ce gentil colosse répondait systématiquement qu’il avait tout ce qu’il fallait et que ses hommes et lui étaient là pour travailler et non paresser. Il promettait d’être à l’œuvre un petit quart d’heure après.

Effectivement, 15 minutes après, il était là et distribuait les ordres pour organiser l’atelier ! Maman le rejoignait pour lui faire la liste des choses à faire, dont il prenait note sur un inénarrable carnet plus petit que son petit doigt avec un crayon de menuisier, gros et plat. Comment s’y retrouvait-il ? Je n’en savais rien mais je me dis alors que c’était probablement pour ce tour de music-hall qu’on l’appelait Maalem, Maître ! Prenant mon courage à deux mains, un jour, je m’approchai de lui et lui demandai :

–                     Ô Maître, comment fais-tu pour écrire sur un tout petit carnet avec ce gros crayon et ne jamais te tromper ?

–               Que je sois sacrifié en offrande pour toi, mon petit garçon ! Tu es intelligent ! Viens voir : je n’ai pas le temps d’écrire, a bni, (Ô mon fils), je mets simplement des numéros repères et je m’y retrouve très bien.

Je compris qu’il avait compris que j’avais découvert son analphabétisme. Maître Is’haq ne savait ni écrire ni lire … autre chose que les chiffres ! J’eus honte de l’avoir trahi involontairement et j’eus immédiatement l’inspiration susceptible de lui restituer son aura :

–               Tu sais, Maître, je te demande çà parce que moi, avec un grand cahier comme çà, des fois, je n’arrive pas à me relire, alors toi, avec ce tout petit carnet…

Le brave homme éclata de rire en regardant ma mère qui souriait et m’assura que j’apprendrais un jour ou l’autre à faire aussi bien, sinon mieux que lui !

Un des apprentis sortit de la chambre, portant un plateau de thé à la menthe, parfumé d’une plante étrange qui devait avoir une vertu quelconque et après que le Maître l’eut gouté et apprécié à l’issue d’une forte aspiration, automatiquement, tous quatre s’assirent et sans un mot, chacun prit en charge une part de la tâche. Après avoir recouvert le plateau à thé d’une serviette, ils commencèrent par mettre au centre de leur cercle la nouvelle laine en petits tas et à la battre avec leurs longues tiges de métal dont le bout était moucheté d’une pelote de laine très serrée. Nouvelle intervention de mo’, le boulimique de la connaissance :

–                     Maître, pourquoi les tiges ne sont-elles pas plus longues ? Ca irait plus vite, peut-être ?

Après avoir à nouveau regardé ma mère pour lui signifier qu’assurément, j’avais oublié d’être bête, il répondit en riant :

–                     C’est un secret, mais je vais te le dire quand même ! J’ai essayé toutes les tailles et celle-ci, longue comme deux avant-bras, est la plus pratique pour le maniement et celle qui bat le mieux la laine sans en casser les fibres ! D’ailleurs le toupet de l’extrémité est lui aussi nécessaire pour ne pas rompre les fils, car c’est la longueur des fibres qui fait une grande partie de la qualité de la laine !

Maman intervint pour arrêter le flot de ma curiosité qu’elle ne connaissait que trop !

–                     Allons mo’, cesse d’importuner le Maître et retirons-nous pour le laisser travailler !

Maître Is’haq affirma une nouvelle fois être prêt à se sacrifier en offrande pour moi, et choisit la tige avec laquelle il se mit à battre la laine, envoyant en l’air des tourbillons de fibrilles qui décoraient l’air de mille fils blancs, gris, noirs.

Deux fois par jour seule avec moi, une troisième fois avec mon papa, maman venait s’asseoir à l’écart dans l’atelier pour suivre les travaux, essayer le moelleux des sofas, demander des explications ou rectifier sa commande. Maître Is’haq était un ange de patience et lui répondait systématiquement que seule était importante la satisfaction de ses désirs. De plus, naturellement, sans HEC ni ESC, il avait un art consommé du marketing : il fabriquait toujours quelques poufs supplémentaires avec les tombées de laine et de crin qu’il offrait aux servantes, lesquelles l’adoraient évidemment !

http://www.youtube.com/watch?v=1GUBQKLrONw

Dés qu’ils étaient seuls, les matelassiers chantaient et l’un d’entre eux, nommé Prosper,  avait même un don exceptionnel pour le ‘’MAWWAL’’. Le MAWWAL ?

A l’origine

Avant l’exécution publique d’une pièce de musique de quelque importance, au sein d’un orchestre, chaque musicien se présentait – musicalement – en exposant à sa façon la pièce qui allait être donnée, mais avec pour toute ressource sa voix, son instrument ou éventuellement celui d’un autre musicien disposé à l’accompagner. Inutile de dire que c’était l’occasion pour chacun de faire admirer son art personnel avant de se fondre dans l’anonymat de l’orchestre dans son ensemble. Le concept existe en fait dans toutes les musiques, classique, jazz, flamenco etc.

Peu à peu

Le ‘’MAWWAL’’ est devenu un genre poétique vocal populaire ou savant chanté en arabe dialectal dans un style libre car sans mesure. Ce sont en fait des poèmes basés sur l’improvisation vocale individuelle.

Accompagné par un ou plusieurs instruments de musique, le ‘’MAWWAL’’ est construit sur des variations mélodiques et des répétitions. Il chante généralement l’amour, mais se fait aussi parfois l’expression d’une morale ou d’un sentiment religieux voire mystique. Au Maroc, on dit d’ailleurs qu’il trouve ses origines dans la tradition soufie. Ce sont les nombreuses confréries soufies qui, au cours de leurs échanges entre l’Orient et le Maghreb, auraient élargi le cadre de son interprétation.

Dans la sphère laïque, le ‘’MAWWAL’’ évoque un message envoyé à un ami ou à une bien-aimée par l’entremise d’une étoile, par exemple, de la brise, de l’air. Ce message est un poème composé en général de quatre quatrains aux rimes identiques. C’est ce genre de poème que chantait Prosper, l’adjoint du Maalem Is’haq et, ce faisant, grâce à sa voix suave, il nous arrachait les tripes avec ses mélopées déchirantes, voluptueuses et pleines de grâce !

Aux racines du Flamenco

http://www.youtube.com/watch?v=0psOxFcTMhc

Seule entrave au genre ‘’MAWWAL’’ le son sourd du battage cadencé des tiges de métal sur les tas de laine qui créait une section rythmique antinomique de l’improvisation vocale … Mais disons que c’en était la spécificité, que ce défaut contribuait à la caractérisation du chant … comme souvent dans les complaintes professionnelles comme dans certaines versions de ‘’SIXTEEN TONS’’ ou le chant est rythmé par les coups de pioche des mineurs dans les mines de charbon.

Arrivait l’heure du repas logée dans un silence de deux heures pendant lesquels il nous était interdit d’approcher l’atelier pour respecter l’intimité de nos hôtes. Seules nous parvenaient des odeurs d’œufs frits et de thé aromatisé à l’étrange plante déjà évoquée plus haut. S’ensuivait un gros quart d’heure de silence absolu, probablement dédié à la sieste et aux alentours de 14 heures, l’équipe de Maître Is’haq regagnait sa place et la magie du thé parfumé et du mawwal reprenait possession des lieux.

http://www.youtube.com/watch?v=k8kikOzvKKw&feature=related

En fin d’après-midi, au retour à la maison de mon papa, je jubilais car avant de regagner sa sphère privée, il passait rendre visite aux artisans, s’enquérir de l’état d’avancement de leurs travaux, de leurs besoins et aussi bien sûr, pour refaire un peu le monde en en commentant les nouvelles. Là, j’étais bien sûr présent, tenant fermement la grosse main paternelle et buvant ses paroles,  appréciant avec fierté leur effet magique sur ses interlocuteurs. Chacun louait sa sapience et l’étendue de son savoir et tous ne l’appelaient que Moulay Ali, c’est-à-dire Monseigneur Ali, non par respect d’une généalogie quelconque mais de sa personnalité et sa noblesse naturelle.

–                     Que dit-on au Mellah des prévisions de mauvaise récolte ?

–                     Moulay Ali, vous savez, il n’y a pas de Juifs agriculteurs, ou bien peu, mais nous vivons tous de l’agriculture en fait. Alors nous avons totale confiance en notre Dieu Tout Puissant pour épargner à tous le malheur et la gêne. Les gens sont confiants et la patience est nécessaire et après la mauvaise récolte, viendra une bonne et ainsi va la vie !

–                     Maître Is’haq, ou en est Benyamin, ton fils qui est si bon élève ?

–                     Dieu vous protège et protège vos enfants Moulay Ali ! Il va très bien et les professeurs disent qu’il faudra qu’il aille étudier en France l’année prochaine.

–                     C’est merveilleux ! Grâces au Seigneur !

–                     Oui mais …

–                     Mais quoi Maître ?

–                     Sa mère ne veut pas et elle n’arrête pas de pleurer à l’idée de le laisser partir ailleurs !

–                     Mais qu’est-ce que j’entends ? Elle doit être raisonnable, voyons ! Veut-elle en faire un homme ou non ? Allons, allons, envoie-la avec lui quelques temps et tu verras qu’elle finira par accepter !

Et tous les artisans d’éclater de rire sous l’œil réprobateur du Maalem. Mon père s’enquit de la raison du rire et c’est Is’haq lui-même qui apporta réponse :

–         Moulay Ali, ma femme, elle adore son fils Benyamin,  mais il faudrait 10 Benyamin pour qu’elle accepte de me quitter un seul jour !… Et ces animaux-là, ils le savent et çà les fait rire…

Mon père éclata à son tour de rire avant de faire remarquer que la brave Hannah – épouse morganatique de Maître Is’haq, avait certainement de bonnes raisons d’avoir peur de laisser seul son homme… Les rires redoublèrent pendant que la Maalem se défendait véhémentement …

http://www.youtube.com/watch?v=Q1iIIhxRDis&feature=related

La livraison du chantier avait en principe lieu le jeudi soir. On procédait au métrage des produits livrés, déterminé par des calculs cabalistiques que je serais bien incapable d’expliquer car basés sur la linéarité, le poids de la laine, le nombre de pièces et quelques autres paramètres … En général les comptes étaient acceptés par les deux protagonistes mais sujets, ars gratia artis, au marchandage tatillon sans lequel la transaction commerciale est une triste corvée. Mon père sortait alors de sous son burnous seigneurial une liasse de billets de banque vastes comme des draps de lit et les comptait en les passant au fur et à mesure à Maître Is’haq qui les recomptait à son tour.

http://www.youtube.com/watch?v=eSOk7DPXLBs

L’opération terminée, l’artisan remerciait chaleureusement et insistait beaucoup pour pouvoir disposer de la camionnette de la ferme le lendemain avant midi, veille de shabbat obligeant. Mon père et son interlocuteur se clignaient alors de l’œil et, pour effrayer l’un ou l’autre des membres de l’équipe, ils annonçaient que le retour vers la ville ne serait possible que samedi matin. Le ‘’mis en boite’’ devenait littéralement vert en disant que ce n’était pas possible, qu’il fallait trouver solution, qu’il était prêt à faire les 30 kilomètres à pied, qu’il partait de suite etc. Eclat de rire général avant la cérémonie des présents : mon père offrait à ces artisans rigoristes les seules choses qu’ils acceptaient : des produits non transformés, du blé, des fèves, des pois-chiches, du maïs et des œufs. Ma mère nous rejoignait pour recueillir les hommages et les remerciements de ces hôtes éphémères et n’oubliait jamais de demander qu’on transmit son meilleur souvenir à la gentille Hannah, délicatesse qui lui valait un déluge de louanges.

Nous prenions alors congé les uns des autres, avec force implorations de la protection divine et nous promettions mutuellement :

‘’A l’année prochaine, In Chaa Allah ’’.

mo’

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